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Si vous n'êtes pas travaillé par ce problème, laissez Dieu de côté, ça ne signifie rien ! Toute la misère du monde, c'est que l'homme n'existe pas ! Il ne peut être question de Dieu qu'à partir du moment où l'on a commencé à se faire homme.

C'est quand Dieu transparaît que l'homme est homme.

Il est capital de prendre conscience de cette réalité : l'hom­me n'existe pas, ce n'est pas sa nature charnelle ou sa naissance charnelle qui lui donne d'exister. Comment peut-il dire JE et MOI tant qu'il n'a absolument rien créé de personnel ? La découverte de son intériorité est une vocation, elle n'est pas encore une réa­lité, et cette découverte est difficile.

Il est certain que tout le problème que nous sommes est tout entier en ce que nous ne naissons pas homme, notre dignité est seulement un appel, une vocation, une merveilleuse possibilité, une exigence immense, imprescriptible, et non pas un donné que nous trouverions dans notre berceau : l'homme a à se faire homme. « Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? » écrivait Flaubert à Baudelaire. (On naît quelque chose, on a à devenir quelqu'un.)

Vous n'avez pas choisi de naître, de naître dans ce siècle et de tels parents, vous n'avez pas choisi votre hérédité, votre mi­lieu, votre langue, votre religion, vous n'avez rien choisi, et tout d'un coup vous prenez conscience que vous existez, et, quand vous dites : j'existe, il faut ajouter aussitôt : mais je n'y suis pour rien.

Il faut que l'enfant se conquière lui-même, qu'il transforme radicalement son moi et son être préfabriqués, et qu'il devienne l'origine et la source de lui-même, il faut qu'il naisse de nouveau car il y a une seconde naissance nécessaire qui est la naissance de la personne, de la dignité, de l'inviolabilité et de l'immorta­lité, et sans cette seconde naissance on ne peut pas être homme.

C'est capital de comprendre cela car toute la misère du monde, c'est que l'homme n'existe pas ! Si l'homme était l'homme, la guer­re serait impossible car on ne pourrait pas tuer un être humain si l'on croyait qu'il porte une valeur et une dignité inviolables.

Il ne peut être question de Dieu qu'à partir du moment où l'on a commencé à se faire homme par cette nouvelle naissance.

L'homme qui ne sent pas qu'il est ce problème et que son je et moi qu'il a toujours à la bouche est un cadenas et une prison, il n'est pas lui-même, il est simplement le poids de toutes ses préfa­brications, déterminismes et servitudes internes qui sont les pi­res, car, si je suis l'esclave de mes préjugés, de ma convoitise, de ma cupidité, de mon ambition, de mon orgueil et de mon avarice, je suis ligoté et cadenassé dans la prison la plus étanche ...

Être libre intérieurement ! Ce que nous ne savons plus, ce que le monde dit libre ne sait pas, ce qu'on n'apprend ni à l'école ni à l'université ni nulle part, c'est cette vraie création, cette création de l'homme par lui-même : il faut que l'homme soit le créateur de lui-même, il faut qu'il émerge de tout ce qu'il subit, de tout ce qu'il n'a pas choisi, il faut qu'il devienne la source et l'origine de sa vie ! Si vous n'êtes pas travaillé par ce problème, laissez Dieu de côté, ça ne signifie rien !

Tout le problème est celui de notre libération : pouvons-nous nous libérer de ce moi préfabriqué et passer d'un moi possessif qui est une prison, à un moi oblatif offert qui est un espace illimité ?  Pouvons-nous devenir un bien commun et universel, tel que toute l'humanité soit intéressée à le défendre parce que c'est là-dessus que reposent les droits de l'homme, ces droits qui supposent que chacun est le bien commun et universel parce que sa solitude est une source inépuisable de lumière et d'amour ? C'est là l'exigence fondamentale.

Mais qu'est-ce que Dieu vient faire là dedans ? C'est quand Dieu transparaît que l'homme est homme.


L'homme est en devenir.
Il est initialement préfabriqué
par les déterminismes qu'il reçoit.

Mais il a à se faire :
devenir libre,
être le berceau de Dieu,
être origine,
être un espace transparent,
et assumer sa grandeur.

 

Tout le problème est celui de notre libération : pouvons-nous passer d'un moi possessif qui est une prison, à un moi oblatif, offert, qui est un espace illimité ? devenir un bien commun, un bien universel tel que toute l'humanité soit intéressée à le défendre ? Les Droits de l'homme supposent que chacun porte en lui-même le bien commun, qu'il est le bien commun, qu'il est un bien universel, parce que sa solitude est une source inépuisable de Lumière et d'Amour. Nous sommes loin du compte !


Cela, évidemment, c'est l'appel, c'est cela notre vocation, c'est cela l'exigence fondamentale.

Ou bien l'homme est ce robot qui ne signifie absolument rien et qui n'a pas à chercher, à sa vie, un sens, ou bien l'humanité, qui n'est pas robot, se situe dans un monde qui n'est pas encore, que nous avons à créer en nous créant nous-même.

Il ne s'agit pas d'inventer seulement des machines mais de nous inventer nous-même. Mais comment créer cet univers ? Comment nous inventer, comment inventer toute réalité en lui découvrant une dimension nouvelle ? Comment échapper au robot collectif d'une société de fer où le lavage de cerveau identifie absolument toutes les notions et toutes les actions ? Ou comment échapper, à l'autre pôle, à une anarchie qui fait de l'humanité une jungle ?

Il n'y a qu'une issue : c'est celle, que nous expérimentons en rencontrant, en nous et dans les autres, un univers de valeurs qui nous rassemble tous dans un point central, le même, où à la fois nous entrons en contact avec un ‘nous-même' que nous ne connaissions pas, un nous-même qui est intérieur aux autres, parce que intérieurs les uns aux autres, nous coïncidons avec un ‘X', avec une Présence toujours reconnue et toujours inconnue, toujours plus profondément reconnue dans la mesure où nous continuons notre effort de nous soustraire au robot, d'ajouter au monde préfabriqué une dimension de liberté qui tient tout de nous, qui fait surgir en nous une Vie inépuisable.

Maurice Zundel, Extraits d'une catéchèse d'adultes, Paroisse Sainte-Clotilde à Genève, 1973, lu sur http://www.mauricezundel.com le 15 mai 2013.