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Lu sur sortirdelaviolence.org, le 30 novembre 2014.

Nous avons tendance à n'identifier la violence que dans ses manifestations physiques et extrêmes, que ce soit dans nos vies ou avec la violence déversée au sein de nos familles par l'actualité et les moyens de communication. Ce n'est que la partie visible de l'iceberg. La violence est active de bien d’autres façons. Elle est d'autant plus dangereuse qu'elle n'est pas nommée comme telle. La violence est présente dans tout ce qui détruit l'être humain que ce soit en le diminuant, le blessant, le méprisant dans sa dignité d'homme, dans son droit à la vie, au respect, à la liberté…

Par bien des aspects, notre société nous éduque, ainsi que nos enfants, à la violence. Cette "éducation involontaire" se fait notamment à travers la "violence identifié comme telle" à l'écran ou dans les jeux vidéos, comme nous le verrons dans la thèse défendue par D. Grossman1 d'une part et René Blind et Michael Pool2.

Elle se fait aussi à travers la vision que nous avons de la violence qui nous empêche de l'identifier là où elle commence, là où démarre son engrenage, là où elle s'enracine en nous et autour de nous, à notre portée.

 

Les effets de la violence "identifiées comme telle"

Grossman3 défend la thèse que nous conditionnons nos enfants à tuer de la même manière que l'armée conditionne ses soldats à tuer.

Durant la seconde Guerre mondiale, lorsqu'ils avaient un adversaire en ligne de mire, seuls 15 à 20% des fusiliers tiraient vraiment. Seuls un petit pourcentage de soldats était donc spontanément capable de tuer. Tuer son prochain n'est pas un geste naturel: on doit apprendre à le faire. Grâce au conditionnement, le taux de tir est monté à 55% durant la guerre de Corée, et à plus de 90% durant celle du Vietnam!

Les méthodes de conditionnement mises au point par l'armée sont:

1. La brutalisation des soldats

Dés l'instant où ils descendent du bus, les soldats sont malmenées physiquement et verbalement pour casser leurs habitudes et leurs normes et leur injecter un nouveau style de vie. Au bout du compte, ils perdent toute sensibilité à la violence, qu'ils acceptent comme un savoir-faire normal, essentiel pour survivre dans le monde brutal qui est désormais le leur.

2. Le conditionnement classique

C'est celui qui fait saliver les chiens de Pavlov chaque fois qu'ils entendent une cloche, parce qu'ils ont appris à en associer le tintement avec la mise à disposition de nourriture. Après des tueries ou des exécutions, les soldats sont conviés à faire la fête, boire de l'alcool, manger un bon repas. Cette mise en condition, subtile mais puissante, leur apprend à aimer tuer en associant le plaisir et la violence.

3. La mise en condition opératoire

En jouant sur le couple stimulus-réaction, elle apprend aux soldats à tuer. Lorsque les gens ont peur ou qu'ils sont furieux, ils font ce qu'i1s ont été conditionnés à faire. L'armée et la police apprennent à leurs hommes à tirer sur des silhouettes humaines réalistes surgissant à l'improviste dans leur champ de vision; ils n'ont qu'une fraction de seconde pour tirer; ils répètent ces exercices des centaines de fois développant un tir instinctif ultra-précis!

4. Dans l'armée, la recrue est confrontée à des modèles de violence et d'agression:

Son sergent et les héros militaires influencent grandement leurs esprits.

D'après D. Grossman, la violence déversée dans nos familles par les actualités, les films, et les jeux vidéos (notamment ceux du style "viser-tirer" qui exercent les enfants au tir instinctif ultra-précis), agit sur nos enfants et sur nous-mêmes de façon similaire à ces 4 méthodes.

 

Dans leur plaidoyer pour les enfants, René Blind et Michael Pool4, rajoutent quelques éléments intéressant pour notre analyse.

  • La violence est par excellence visuelle. Elle se met facilement en scène, elle délivre des messages simples (aux salauds, on leur casse la gueule), elle est spectaculaire. Une solution négociée à un conflit, c'est le bide assuré… les adolescents de 7 à 77 ans confondent la plupart du temps violence et action. Ces images suggèrent sans répit dès l'enfance que les problèmes se règlent par la violence.
  • Beaucoup de films ou d'émissions à la télévision construisent une fausse représentation du monde . C'est ce que l'on appelle l'effet maquette5. Au réel se substitue une image simplifiée du monde: stable, spectaculaire, avec des rôles stéréotypés, des situations schématiques et prévisibles. Ils suggèrent trop souvent que le monde est dangereux.
  • Les deux attitudes communes pour faire face à une menace, le combat et la fuite, sont interdites par la télévision. Elle nourrit la passivité. Il nous reste la plus mauvaise solution: intérioriser notre agressivité, notre peur ou notre angoisse.
  • Les réponses au mal proposées à l'écran sont dérisoires : seul un superman peut sauver le monde; face à la misère dans les slums de Calcutta, il n'y a que des Mère Teresa. Des héros ou des saintes. Jamais notre force, notre bon sens, notre solidarité, notre liberté ne résolvent les problèmes.
  • La télévision a un effet hypnotique. Merrellyn et Fred Emery ont démontré, électroencéphalogrammes à l'appui, qu'il suffisait de vingt minutes d'exposition aux images cathodiques pour que les ondes cérébrales bêta, caractéristiques de l'état de veille, se transforment en ondes alpha. Or ces fameuses ondes alpha apparaissent dans les états hypnotiques qui nous rendent extrêmement perméables aux suggestions.

 

Des études6 ont montré que quand la télévision a fait son apparition dans un pays on observe une explosion de violence sur les terrains de jeux pour enfants, puis, quinze ans plus tard, un doublement du nombre des meurtres. Cependant, ce qui est mis en question n'est pas principalement la télévision comme un grand "monstre" qu'il faudrait supprimer. Ce serait une illusion et une autre forme de ce mécanisme de la violence qui cherche des boucs émissaires à éliminer. Il suffit pour s'en convaincre de voir le bien que peut faire la télévision, comme dans la mobilisation de solidarité pour l'Asie du sud-est suite au tsunami.

Ce qui est mis en question est d'abord notre relation à la violence! Notre aveuglement face à ses racines, comme ces nord-américains au lendemain des attentats du 11 septembre qui se demandent pourquoi on leur veut tant de mal! La violence n’est pas d’abord un grand problème qui nous dépasse, c’est avant tout 7 milliards de défis humains…

Où commence la violence?

Le mécanisme de la violence est de réduire l'autre au mal qu'il commet, de l'assimiler au tord qu'on lui reproche et de le combattre pour "éliminer" le mal. En éliminant l'autre, nous croyons éliminer le mal et c'est en fait le contraire qui se produit, nous renforçons le mal.

C'est de cette façon que, comme nous le dit le Dr. Pat Patfoort7, anthropologue, "la violence subsiste,

croît et se développe parce que chacun de nous la nourrit continuellement, souvent sans s'en rendre compte et sans que la société s'en émeuve, parce que les premiers mécanismes de la violence ne sont pas identifiés comme tels : ils semblent appartenir à la sphère des comportements "civilisés" et sont donc communément acceptés." Nous portons la plupart du temps un regard violent sur les réalités qui nous entourent.

La violence commence chaque fois que nous divisons le monde en deux: d'un côté les bons, ceux qui ont raison; et de l'autre, les méchants, ceux qui sont dans l'erreur, le mal.

Beaucoup d'images, que nous ne considérons en général pas comme violentes (dessins animés, feuilletons, jeux, tv réalité), nourrissent, renforcent et justifient cette vision violente, ce mode de fonctionnement violent.

Ainsi, beaucoup de films ou de dessins animés pour enfants nous présentent des situations où d'un côté se trouvent les bons et de l'autre les méchants. L'enjeu est d'éliminer les méchants et tous les coups sont permis! L'histoire prend fin quand enfin le "gentil bon" a triomphé de l'horrible méchant! Il existe heureusement des exceptions comme l'histoire de Kirikou et la sorcière, où l'on voit un tout petit enfant se poser une question essentielle sur la sorcière: pourquoi est-elle méchante? Dans sa quête pour trouver une réponse, il découvre que sa petite taille et sa faiblesse, loin d'être un handicap, vont devenir la seule force capable d'enlever la méchanceté du cœur de la sorcière! On retrouve aussi dans Winnie Poo une dynamique intéressante: au lieu d'affronter le grand méchant voleur de miel, autant s'en faire un ami en l'invitant à partager!

Cette vision violente se retrouve aussi dans les films et émissions pour adultes. Ainsi par exemple, ces journalistes qui dénoncent les partis d'extrême droite ou la politique de G. Bush. Ils ont fait un travail formidable de recherche, Ils ont eu le courage et l'audace de mettre à jour des attitudes scandaleuses de ces partis. Ils espèrent sans doute, à travers ces émissions, alerter les gens, et tout particulièrement ceux qui votent pour eux, contre les dangers de ces partis. Peuvent-ils vraiment les atteindre? Nous ne le croyons pas. En effet, dans leurs plaidoyers, où sont les raisons pour lesquelles ces personnes ont voté pour ces partis? Elles ne peuvent que se sentir niées voir même attaquées. En admettant qu'elles fassent la démarche de regarder ces émissions, il y a beaucoup de chances qu'elles en sortent plus convaincues de leur choix par réaction de défense. Quant aux personnes qui étaient déjà convaincues du danger de ces partis, elles ressortiront plus convaincues du bien fondées de leur opinion, mais aussi plus haineuses des autres. Elles n'auront rien appris sur la vérité que défendent ces partis, ni sur celle de ceux qui votent pour eux. Le mur des préjugés sera d'autant plus fort et violent!

Un grand besoin de ré-éducation

Soljenitsyne disait: "la ligne qui sépare le bien du mal ne passe pas entre les hommes mais au cœur de chaque homme".

Sortir de la spirale de la violence ne nous est pas naturel. A la fin d’une journée de formation une participante a bien exprimé ce que beaucoup vivent: "Quand je regarde ma vie quotidienne à la lumière de ce que nous avons découvert aujourd'hui, je sens qu'il y a un grand besoin de rééducation." Nous avons appris à "fonctionner" de façon violente et souvent nous ne voyons pas comment faire autrement. Pouvoir découvrir ce regard violent en nous peut pourtant nous aider concrètement à avoir prise sur la violence.  D'abord  celle  qui  nous  concerne  dans  notre  quotidien:  dans  nos  relations  familiales,  de travail,… Il s'agit de nous former et de nous entraîner… nous et nos enfants. Il existe un certain nombre d'outils qui peuvent nous y aider. Nous pouvons découvrir d'autres possibles dans le quotidien et des brèches là où ça semblait impossible8.

Ainsi nous pouvons aider nos enfants à prendre du recul par rapport aux situations qu'ils vivent mais aussi aux informations qu'ils reçoivent, aux films qu'ils regardent, aux jeux auxquels ils  jouent. Réfléchir sur les mécanismes de violence que véhiculent telle information, tel film, tel jeu… ne pas les laisser se fondre dans la normalité! Cela implique bien sûr que nous prenions le temps de regarder les émissions qui plaisent à nos enfants ou à nos ados, de jouer avec eux à leurs jeux vidéos favoris.

Éduquer à la non-violence, à la paix cela se vit au quotidien.


1. David Grossman, lieutenant-colonel à la retraite de l'Armée américaine, spécialiste militaire de la psychologie préalable nécessaire à l'acte de tuer, professeur de psychologie à l'Université d'Etat de l'Arkansas. Il dirige, à Jonesboro, le Killology Research Group. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "Stop Teaching our Kids to Kill", avec Gloria De Gaetano.
2. R.Blind et M.Pool sont tous deux parents et enseignants spécialisés, ils furent respectivement rédacteur en chef et collaborateur de la revue "Éducateur". Ils sont l'auteur de nombreux livres de réflexion sur les jeunes dans la société. Notamment "Les dangers de l'écran" et "Mon enfant et la consommation".
3. Extraits de David Grossman, "Comment la télévision et les jeux vidéos apprennent aux enfants à tuer", éditions Jouvence, 2003
4. R. Blind et M. Pool, "la machine à décérébrer… comment la télévision empêche les enfants de penser", éditions Jouvence, 2003
5. Bruno Lussato, l'enfant et l'écran, Nathan 1989
6. Voir notamment le numéro du 10 juin 1992 du "Journal of the American Medical Association"
7. Pat Patfoort, "Se défendre sans attaquer. La puissance de la non-violence", éditions Lannoo, 2004
8. L’association « Sortir de la Violence » a été créée pour se mettre au service des personnes ou des groupes qui portent en eux le désir d'agir face à la violence. Elle organise des formations. Renseignements: 02/646 09 83. - sortirdelaviolence@tiscali.be - www.sortirdelaviolence.org