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Revue théologique de Louvain, 38, 2007, 29-40. Eric GAZIAUX  doi:  10.2143/RTL.38.1.2019433 Extraits. Vers le le permalien.

En l’espace de quelques années, le contexte social et culturel, intellectuel et universitaire, s’est profondément modifié. Ces changements conduisent les facultés de théologie à une réflexion sur leur fonction et leur rôle dans l’espace public, universitaire, et ecclésial actuel. Tel est l’objet de la présente contribution, fruit d’une réflexion commune menée par l’ensemble des professeurs à temps plein de la faculté de théologie de l’UCL (Louvain-la-Neuve): J.-M. Auwers, B. Bourgine, E. Brito, J.-P. Delville, H. Derroitte, J. Famerée, C. Focant, M. Foket, É. Gaziaux, A. Join-Lambert, W. Lesch, J. Scheuer, J.-M. Van Cangh, Wattiaux, A. Wénin, et rédigée sous la coordination d’É. Gaziaux.

 

INTRODUCTION

Le contexte actuel met en question, de diverses façons, la théologie. Une des principales critiques est le sentiment de son inutilité. En nos régions, le passé historique d’une Église largement dominante et d’une théologie prétendant régenter tous les ordres du savoir a laissé des traces. En outre, dans notre monde fortement sécularisé et médiatisé, les théologiens apparaissent fréquemment comme défenseurs d’un conservatisme religieux d’un autre âge. Même si on prend ses distances vis-à-vis d’images faciles, la question se pose: les facultés de théologie sont-elles encore pertinentes pour le monde d’aujourd’hui ? Autrement dit, quel peut être leur rôle positif, dynamique, dans la réflexion et la vie contemporaines ? Ont-elles encore un rôle à jouer dans une société qui se délie de ses attaches traditionnelles et qui voit l’émergence de nouveaux repères et modes d’action ? Pour tenter de répondre à cette question, nous proposerons dans un premier point une définition de la théologie. Cette définition permettra de s’interro- ger sur la méthode de la théologie en tant que principe organique de l’exercice théologique (point 2). Ce principe, explicité au niveau de la recherche dans le deuxième point, détermine l’organisation de l’enseignement proposé par une faculté de théologie, en l’occurrence cellede l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) (point 3) ainsi que la formation offerte par l’école doctorale en théologie et études bibliques (point 4) ; il permet aussi de situer l’importance d’une faculté de théologie par rapport à l’université, à la société, à l’Église (point 5).

 

1. QU’EST-CE QUE LA THÉOLOGIE ?

La théologie chrétienne peut se définir comme réflexion de la foi sur elle-même, ce que traditionnellement on appelle intellectus fidei, c’est-à-dire intelligence de la foi, d’une foi qui cherche à se comprendre et à se dire. Elle renvoie par là à une explication rationnelle du contenu de la foi.

Cette recherche ne peut se faire sans l’investissement de tout un outillage conceptuel emprunté à la philosophie, aux sciences humaines, aux sciences naturelles, à la culture, etc., pour exprimer le contenu et le sens du donné de la foi. Dans cette démarche, la théologie peut revendiquer un statut scientifique pour autant qu’elle s’efforce de tendre de façon critique, systématique et dynamique à une connaissance ordonnée de son objet: Dieu et l’homme conçu dans la relation qu’il entretient avec Dieu. C’est ce triple niveau de critique, de systématique, et de dynamique, qui confère à cette quête d’intelligibilité propre à la théologie son statut scientifique. L’aspect critique de la théologie témoigne d’un savoir conscient des procédures par lesquelles il se constitue et qui se met en mesure de contrôler les circonstances de sa propre élaboration; l’aspect systématique de la théologie renvoie à un savoir qui tend à s’organiser selon une architecture unifiée, au sein de laquelle les différentes parties entretiennent des liens repérables et explicables; son aspect dynamique exprime la capacité d’un savoir à approfondir par ses propres ressources son champ d’investigation et à acquérir par là une connaissance plus affinée de son propre domaine.

La théologie entend donc manifester la logique de la foi, procurer une meilleure intelligence de cette dernière en utilisant toutes les ressources qu’offre la raison. Elle se livre par là à une réflexion rigoureuse et critique sur les énoncés de la foi sous leur forme scripturaire, dogmatique, dans leur développement historique et leur résonance pratique, en fonction des exigences de la raison.

C’est bien ce projet de mise en évidence de l’intelligibilité de la foi qui constitue le pouls de la théologie. Or, cette recherche de sens, elle ne la réalise pas détachée du monde dans lequel elle vit. Pour exprimer et réaliser cette quête d’intelligibilité, elle s’inspire de la rationalité telle qu’elle s’élabore dans la tradition culturelle avec laquelle elle dialogue. Loin de se définir ainsi comme un discours replié sur lui- même et frileux à tout contact autre que le sien, le langage de la théologie est indissociable d’un rapport à tout ce qui définit l’être humain, et en particulier la rationalité dans ses multiples compréhensions (scientifique, philosophique, etc.). Une telle démarche n’est aussi possible que parce que la théologie se construit sur une prise de position préalable, à savoir que la foi chrétienne contient une rationalité interne qui se prête à un type de démarche dans lequel la foi peut éclairer la quête de sens de l’humain. Ce travail empreint de rationalité vise la communicabilité de la foi, sa crédibilité, sa plausibilité, bref son sens pour l’être humain d’aujourd’hui.

 

2. UNE RECHERCHE EN THÉOLOGIE OU LA DIMENSION HERMÉNEUTIQUE DE LA THÉOLOGIE

Si la théologie est ainsi comprise, elle fait voir dès lors sa spécificité, celle d’être une science herméneutique qui assume, dans une tra- dition culturelle spécifique, le projet de foi ou de croyance qui lui a donné naissance. La réflexion que la démarche théologique opère sur la foi se construit selon un processus de compréhension et d’interpré- tation qui achemine, par une démarche critique et réflexive, à l’élaboration d’une connaissance et d’un exposé systématique.

En s’articulant à des disciplines positives, comme l’histoire, la philologie, l’archéologie, etc., la théologie interroge ses propres fondements et son évolution historique; en s’appuyant sur l’apport des sciences humaines comme la psychologie, la sociologie, etc., elle envisage la résonance pratique et effective de la vie croyante dans un contexte culturel de référence; et c’est à l’effort réflexif, entre fondement et pratique, entre source de la tradition et présent d’un vécu, qu’il revient d’assurer l’unité de l’acte même de la théologie. Sans celui-ci, en effet, la théologie risquerait d’être confondue avec des disciplines positives ou pratiques. Or la réflexion ressaisit la foi, dans ce qu’elle est et dans sa signification, dans ses différentes composantes (positives et pratiques) et c’est cet acte même qui définit la théologie. Pour vivre et s’affirmer dans sa spécificité, la théologie a donc besoin de ces trois dimensions positive, pratique et réflexive. La démarche philologique et historique réalisée en théologie, sans la reprise réflexive, s’identifierait à une positivité « pure » ; la dimension pratique, exercée en théologie, sans ressort réflexif, confinerait à une « simple » description ou prescription ; et la dimension réflexive, sans l’appui positif et sans l’ouverture pratique, risquerait d’être éthérée. L’appel fait par la théologie à ces diverses disciplines, dans le respect de leur méthodologie propre, s’effectue ainsi dans une perspective intégrante qui vise la mise en évidence de la rationalité et du sens de la foi. Or, c’est précisément cette méthode herméneutique qui garantit l’unité et la plausibilité de la théologie dans un contexte universitaire. Dans son effort de relier les sources de la foi et la situation présente, elle mobilise toutes les médiations historiques et réflexives qui autorisent la rencontre entre le passé et le présent, qui ouvrent à la croisée et à la rencontre entre les sources de la foi et le questionnement actuel, qui assurent autrement dit la « fusion des horizons ». Dans l’interdisciplinarité interne qui caractérise la théologie (par son appel  à  diverses  disciplines  et  leur  nécessaire  confrontation),  la méthode herméneutique, dans son projet de relier origine et situation présente par la médiation réflexive, maintient l’indispensable unité de la théologie. La dispersion des différentes disciplines constitutives de la théologie dans des ensembles hétérogènes plus vastes signifierait la fin de la discipline théologique elle-même.

La méthode herméneutique, caractéristique de la théologie, est en œuvre dans les trois grands axes de la théologie: l’axe positif (histoire et exégèse), réflexif (fondamentale et systématique), pratique (éthique et pastorale).

Ainsi, pour l’axe positif. Si l’exégèse vise bien à une meilleure compréhension du texte biblique et à l’exploration de ses qualités lit- téraires et de ses conditions de production, de rédaction et de transmission, sa finalité théologique est d’aider à en montrer le sens pour l’aujourd’hui de la foi et de la quête de sens de l’homme. Cette finalité distingue l’exégèse biblique de la pure philologie, mais en même temps l’exégèse ne peut se faire «sérieusement» que si elle se pratique avec méthode et s’articule aux données fournies par la philologie, la tradition manuscrite, l’histoire, etc. Il en est de même pour l’histoire. Si cette discipline éclaire les différentes époques de la transmission de la foi, et par là en découvre des conditionnements, sa finalité, au niveau théologique, est bien aussi d’éclairer le présent et d’aider à une appropriation et application actuelles de la foi. C’est donc bien la méthode herméneutique qui assure à la recherche positive engagée en théologie son statut de science humaine.

Quant à l’axe pratique, il cherche à donner une compréhension de l’agir de la foi dans ses contextes actuels ; il vise la dimension actuelle d’action du sens de la foi. En s’appuyant sur les données de la ps chologie, sociologie, etc., c’est la foi dans sa dimension pratique qu’il tente d’interpréter et de mettre en avant. Là aussi, l’herméneutique garantit à la dimension pratique engagée en théologie son statut de science humaine.

Quant à la conception de la raison que la réflexion implique, la méthode herméneutique en éclaire la dimension d’historicité et de devenir. C’est-à-dire que la raison qui essaie de dire le sens de la foi et qui par là se dit aussi n’est pas conçue aujourd’hui comme une raison absolue et pure dominant l’histoire, mais comme une raison toujours située dans un contexte déterminé, une raison qui se dévoile dans sa vulnérabilité et son humilité. À la différence des deux premiers axes, au niveau réflexif, c’est la raison elle-même qui se voit pensée et approchée, c’est l’acte même de médiation entre un passé et un présent qui se voit réfléchi.

C’est aussi la méthode herméneutique qui garantit l’unité entre les trois pôles (positif, pratique, systématique ou fondamental) et donc la dimension unitaire de la théologie. Celle-ci n’existe, comme réflexion sur le sens de la foi, qu’en tant que relecture des événements fondateurs ou d’une expérience instituante de sens (que les sciences posi- tives aident à décrypter) en vue d’une appropriation actuelle (par le biais des sciences «pratiques»). Les échanges entre ces trois pôles concourent à la vitalité d’une pensée théologique. La survalorisation de la sphère positive par rapport aux deux autres peut mener à la com- préhension de la théologie comme pure archéologie de la foi; la sur- valorisation de la sphère pratique risque de conduire à une théologie uniquement considérée sous son aspect pastoral ou moral; la réflexion déliée de ses attaches positives et pratiques prête le flanc à l’idéologie. C’est l’échange entre ces trois sphères qui rend aujourd’hui possible une théologie fructueuse.

 

5. RÔLE D’UNE FACULTÉ DE THÉOLOGIE PAR RAPPORT À L’UNIVERSITÉ, À LA SOCIÉTÉ, À L’ÉGLISE

Le maintien des trois pôles constitutifs de la théologie (positif, réflexif, pratique) au sein d’une même faculté de théologie assure une visibilité et un rôle de la faculté par rapport à l’université, à la société, à l’Église. Envisagée comme discipline universitaire, la théologie ainsi conçue peut se définir comme une science humaine spécifique. Il lui revient d’interpréter la foi, avec tous les outils qu’offre le savoir universitaire, en la respectant en tant que foi et possibilité de sens pour l’être humain et en évitant tout enfermement stérile. Cette position privilégiée lui permet aussi d’être un partenaire de choix pour le dialogue avec d’autres convictions religieuses ou humaines. L’accès de la foi à une certaine rationalité caractéristique de l’effort universitaire permet précisément d’éviter certains dérapages et d’ouvrir au dialogue respectueux et fondé. Ainsi, la théologie est convaincue de l’apport de sens de la proposition chrétienne dans le forum contemporain des offres de sens.

La théologie insérée dans l’université rappelle aussi, à sa manière, que l’université, si elle doit être un lieu de savoir, se doit aussi d’être un lieu de quête de sens, d’ouverture aux différentes propositions de sens à argumenter et à confronter. Ne rappelle-t-elle pas que ce que l’on ignore est toujours plus que ce que l’on sait ?

Par rapport à la société, le rôle actuel d’une faculté de théologie pourrait se définir comme un des lieux de réflexion sur la pertinence des convictions et croyances dans l’espace public ; de par son insertion et son engagement universitaires, elle offre un espace indispensable et nécessaire à une rencontre franche de diverses convictions. Elle est appelée à dégager, dans une confrontation rigoureuse avec d’autres convictions, des critères qui qualifient une croyance, dans son contenu et ses normes existentielles, non comme une aliénation, mais comme un chemin d’humanisation.

Une faculté de théologie se veut témoin et acteur d’une certaine citoyenneté qui articule conviction et responsabilité. Elle est un lieu privilégié où peut se réfléchir la possible articulation de l’expérience religieuse aux valeurs démocratiques et aux exigences de la liberté d’expression et de la liberté religieuse. Elle offre également ses compétences pour des missions d’expertise sur des problématiques parti- culières.

Par rapport à l’Église, le maintien dans une université complète d’une faculté de théologie alliant intimement recherche et enseignement se présente comme le choix de valoriser un pôle de réflexion critique. Une telle faculté offre aux autorités religieuses un soutien dans leur vigilance face aux tendances sectaires, à l’enfermement fondamentaliste, ou au jeu partisan toujours à même d’instrumentaliser la croyance en fonction des intérêts particuliers. Elle est aussi une média- tion de première importance pour l’Église dans son dialogue avec la culture contemporaine et met son expertise au service de la formation intellectuelle de ses membres.

 

B – 1348 Louvain-la-Neuve, Éric GAZIAUX