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Au cœur de la théologie de la terre dans la Bible hébraïque
 
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Le ciel, c’est le ciel du Seigneur,
et la terre, il l’a donnée aux fils d’Adam (Ps 115,16)
 

Ce verset du Psaume 115 situe clairement la terre comme don de Dieu aux humains. Que la terre appartienne à Dieu est une sorte d’évidence dans la pensée de l’Israël biblique. Elle relève de la théologie de la création qui s’est affirmée sans doute durant l’exil deJuda  à  Babylone,  au  VI iècle  avant  notre  ère,  à  l’époque  où  ont  été  posés  les fondements de ce qui deviendra plus tard la Bible hébraïque. Cette terre qu’il possède parce qu’il l’a faite, Dieu en reste le maître. C’est donc lui qui la partage entre les peuples qui la reçoivent de lui (voir Dt 2,5.9.19).

Cette idée n’est pas originaire en Israël. Au départ, il y a sans doute ce que ce peuple pensait de sa propre terre, à savoir qu’elle est un don qu’il a reçu de son Dieu, YHWH. Mais une fois celui-ci professé comme le Dieu unique, créateur de l’univers entier – c’est- à-dire au temps de l’exil (voir Is 45,12.18) –, cette idée a dû être étendue à tous les peuples. Le cas d’Israël, amplement développé dans l’Ancien Testament, est devenu ainsi paradigmatique pour tous : « Quand le Très-Haut partagea aux nations leur patrimoine, quand il sépara les humains, il fixa les frontières des peuples… » (Dt 32,8). Il faut donc examiner de près la manière dont Israël perçoit sa terre.

Dans le Deutéronome, Moïse répète à l’envi une même formule : « la terre que le Seigneur ton Dieu te donne » (25 fois), une variante insistant sur le fait que ce don est conforme à la promesse faite par le Seigneur aux Pères (14 fois). Le récit qui précède, de la Genèse au livre des Nombres, revient d’ailleurs régulièrement sur cette promesse, soulignant sans cesse l’aspect de don (voir Gn 12,7 ; Ex 6,4.8). Mais pour mesurer ce que représente un tel don, il est utile de lire un très bref récit qui, à la fin du Deutéronome, résume précisément toute l’histoire qui précède (Dt 26,5-10).

Mon père était un Araméen errant et il descendit en Égypte et résida là en petit nombre et il devint là une nation grande, forte et nombreuse. Et les Égyptiens nous firent du mal et nous humilièrent et ils donnèrent sur nous une dure servitude. Et nous criâmes vers le Seigneur le Dieu de nos pères et le Seigneur entendit notre voix et il vit notre humiliation, notre peine et notre oppression ; et le Seigneur nous fit sortir d’Égypte avec main puissante et avec bras tendu, et avec grande terreur et avec signes et avec prodiges, et il nous fit venir en cet endroit et il nous donna cette terre, terre ruisselant de lait et de miel. Et maintenant, voici : j’ai fait venir [= j’ai offert] les primeurs des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur.

L’enjeu de l’histoire racontée saute aux yeux quand on compare le début et la fin du petit récit que l’Israélite est amené à en faire, lorsqu’il vient au sanctuaire offrir les prémices de sa récolte. Au départ, le père, l’ancêtre de cet Israélite – c’est Jacob sans doute –, est introduit comme un errant loin de son pays, Aram. Il se trouve donc sans terre à lui. À la fin du récit, son descendant parle de la terre où il se trouve, pays de rêve où coulent lait et miel et qui a produit des fruits. Si lui, le fils d’un homme sans terre, peut apporter en offrande des fruits du sol, c’est qu’il a reçu une terre où s’installer. Il le reconnaît d’ailleurs explicitement par deux fois : l’endroit où il habite et qu’il cultive, c’est bien la terre que le Seigneur lui a donnée.

L’importance de cette heureuse issue de l’histoire n’échappe pas à la lecture du récit. En effet, dans son errance consécutive à l’absence d’un chez soi où s’installer, l’ancêtre est allé en Égypte – et l’on sait que c’est pour s’y réfugier de la famine qu’il s’est rendu là- bas (Gn 45,9-11). Mais quand on est étranger quelque part, on dépend du bon vouloir des gens du lieu. Dans un premier temps, les choses se passent bien : accueillis par l’Égypte nourricière, l’errant et ses descendants s’épanouissent et deviennent une nation fière d’elle-même. Mais l’Égypte se retourne ensuite contre ceux qu’elle a nourris. Les fils de l’Araméen se retrouvent alors livrés à la merci des autochtones : l’accueil initial devient xénophobie, exploitation et oppression, et l’étranger connaît esclavage, humiliation et souffrance. Voilà à quoi est exposé un peuple qui n’a pas de terre : à l’arbitraire de ceux chez qui il réside.

Pour les fils de l’errant, l’impuissance devant l’arbitraire de l’Égypte et de son roi est telle qu’ils ne voient plus qu’un seul recours : le Seigneur, le Dieu des pères. Il entend leur cri, voit à quelle extrémité ils sont réduits et entreprend de les arracher à l’Égypte. Mais il ne suffit pas pour cela de les faire sortir du pays en déployant sa puissance de manière à ôter toute force à la tyrannie dont ils sont victimes. Se limiter à cela ne réglerait pas le problème car, une fois libérés d’Égypte, ces gens resteraient des étrangers cherchant asile dans un pays qui n’est pas le leur. La libération ne sera assurée que dans la mesure où ils auront une terre à eux et qu’ils pourront y vivre en toute indépendance, sans plus avoir à redouter l’arbitraire de propriétaires qui se sentent chez eux. C’est bien ce que fait le Seigneur : après avoir fait sortir son peuple d’Égypte, il le fait entrer dans une terre pour la lui donner. Le don ne porte donc pas seulement sur un lieu où habiter ; il porte tout autant sur la liberté que cela assure et le bien-être que cela permet.

Une fois donnée, la terre reste cependant un don, et pour Israël, il est capital d’en garder la mémoire – c’est pour cela, du reste, qu’est prescrit ce rite où l’histoire du don est rappelée. C’est encore ce que souligne la formule choc de Lv 25,23 où Dieu dit : « À moi est la terre : oui, vous êtes chez moi des étrangers, des résidents ». Il ne s’agit pas pour le Seigneur de reprendre d’une main ce qu’il a donné de l’autre, mais d’ouvrir à une prise de conscience : le don n’a pas à être monopolisé ni confisqué. Il est, comme le dit encore Dt 26 (v. 1) un « héritage », un bien que l’on reçoit de ses parents puis qu’on lègue à ses enfants, un bien dont on récolte l’usufruit tant que l’on vit. Mais même alors, on n’en a pas la propriété exclusive. La loi sur les dîmes enseigne en effet que les fruits de cette terre appartiennent aussi à tout « dés-hérité », à tout qui, pour un motif ou l’autre, n’a pas reçu sa part du don (Dt 26,12-14, voir 14,28-29).

Il n’est guère difficile de percevoir l’actualité provocante de cette théologie de la terre dans un monde auquel la mondialisation impose une logique libérale d’appropriation et de profit. Même si l’homme contemporain n’adhère plus à la lecture croyante qui perçoit dans la terre un don de Dieu, il ne peut pas ne pas savoir que, peu ou prou, la terre est ce que la Bible appelle un « héritage » collectif qu’une génération reçoit de la précédente et qu’elle devra céder à ceux qui suivent. Donnée à tous, elle n’appartient à personne, ni elle ni ses fruits. Équitablement partagée, elle garantira la liberté et la dignité de tous ; soigneusement préservée, elle fera vivre les générations futures.

Le premier Testament, « alter-mondialiste » avant l’heure ?

 

André Wénin


Texte paru dans Mission de l’Église 157 (oct.-déc. 2007) 3-5.