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Quand arrête-t-on de faire semblant ?

Une question vient à l'esprit : « Si la morale est un semblant d'amour (agir moralement, c'est agir comme si on aimait), et si le droit et la politesse sont des semblants de morale (être poli ou honnête, au sens juridique du terme, c'est agir comme si l'on était vertueux), quand est-ce qu'on arrête de faire semblant ? Quand est-ce qu'on arrête de faire comme si ? » La réponse est double: on arrête de faire semblant par en haut, quand on agit vraiment par amour, c'est ce que j'appelle nos moments de sainteté; ou par en bas, lorsqu'on renonce même au droit et à la politesse, c'est ce que j' appelle nos moments de barbarie.

On pourrait m'objecter que nous ne sommes pas des saints. . . Je l'accorde volontiers. Mais avec nos enfants, spécialement quand ils sont petits, nous avons tous nos moments de sainteté. Nous les aimons plus que nous-mêmes, nous faisons passer leur intérêt avant le nôtre, nous serions prêts à donner notre vie pour eux... Amour inconditionnel et sans mesure: moment de sainteté.

Nous ne sommes pas non plus des barbares. Nos parents et nos maîtres nous ont trop bien éduqués pour que nous risquions d'oublier tout à fait le droit et la morale. Il peut pourtant arriver, dans certaines circonstances, que nous ayons nos moments de barbarie. Un automobiliste vous fait une queue de poisson, dans un embouteillage, ou bien prétend prendre la place de stationnement que vous visiez. Vous sortez de votre voiture pour lui casser la figure. Vous savez bien que le droit l'interdit ; vous n'ignorez pas que c'est extrêmement impoli ; mais vous avez renoncé même au droit et à la politesse. Il n'y a plus que la haine, la violence, la colère: moment de barbarie.

Sainteté et barbarie sont des exceptions, voire des cas limites. Notre vie réelle se déroule presque toute dans l'entre-deux. Quand nous ne sommes ni dans un moment de sainteté, où l'amour suffit, ni dans un moment de barbarie, où même le droit et la politesse ne suffisent plus, nous vivons de faux-semblants (hypocrisie) ou, plus souvent (lorsque nous ne cherchons à tromper personne) de vrais-semblants : nous faisons semblant d'être moraux, c'est ce qu'on appelle la légalité et les bonnes manières ; nous faisons semblant d'aimer, c'est ce qu'on appelle la morale. C'est moins bien que l'amour ? Certes. Mais c'est tellement mieux que la barbarie! Le droit et la politesse n'ont jamais sauvé personne. La délinquance et la grossièreté, encore moins.

On comprend pourquoi toutes les vertus morales ressemblent en quelque chose à l'amour : parce qu'elles l'imitent, en son absence, parce qu'elles en viennent (par l'éducation) ou y tendent (par imitation, fidélité ou gratitude). « L 'hypocrisie, disait La Rochefoucauld, est un hommage que le vice rend à la vertu . » Nos vertus, dirais-je volontiers, sont autant d'hommages que nous rendons à l'amour, lorsqu'il n'est pas là, comme le droit et la politesse sont autant d'hommages à la morale, lorsqu'elle ne suffit pas. Pascal, dans ses Pensées, l'a fortement exprimé : « Grandeur de l'homme, dans sa concupiscence même, d'en avoir su tirer un règlement admirable et d'en avoir fait un tableau de la charité . » Ce n'est qu'un leurre , certes, mais qui vaut mieux toutefois que la haine toute nue. L'amour vaut mieux que le droit et la politesse. La civilisation, mieux que la barbarie.

Les trois amours

L'amour , soit, mais quel amour ? Depuis le début de cette longue introduction, j'en parle au singulier, comme si le mot était univoque. Or,
il n'en est rien. J'aime mes enfants, j'aime la femme ou l'homme dont je suis amoureux: d'évidence, ce n'est pas le même amour. J'aime mes parents, j'aime mes amis : c'est le même mot, pas le même sentiment. Je peux aimer le pouvoir, l'argent, la gloire. Je peux aimer Dieu, si j'y crois, ou y croire, si je l'aime. J'aime la bière et le vin, les huîtres et le foie gras ; j'aime mon pays, la musique, la philosophie, la justice, la liberté ; je peux m'aimer moi- même. . . Combien d'amours différents, pour combien d'objets différents ! Le français, qui passe pour une langue plutôt analytique, et qui l'est le plus souvent, fait preuve, s'agissant d'amour, d'une puissance synthétique presque  exagérée. Le mot, dans notre pays, n'en a que davantage de succès: on se réjouit d'autant plus d'entendre parler d'amour que personne ne sait exactement de quoi l'on parle. . . C'est avec cette confusion que je voudrais rompre.

On pourrait certes, en français comme dans n'importe quelle langue, trouver d'autres mots, qui relèvent du même champ lexical : affection, tendresse, amitié, inclination, penchant, dilection, prédilection, attachement, goût, passion, adoration, vénération. . . Mais au risque alors de s'éparpiller dans une multitude de détails, de nuances, de gradations, au point d'y perdre l'essentiel ou de n'y plus discerner les articulations principales. « Trop de distance et trop de proximité empêche la vue », disait Pascal . Aussi est-ce pour trouver la bonne distance, s'agissant d'amour, que j'ai pris l'habitude, sinon de parler grec, j'en serais malheureusement incapable, du moins d'utiliser les trois mots grecs dont les Anciens se servaient pour désigner trois types d'amour différents. Ce sont les trois noms grecs de l'amour.

Le premier est très connu, y compris en français, même s'il est souvent mal compris : c'est éros.

Le deuxième n'est guère connu que de ceux qui ont fait au moins un peu de grec ou de philosophie : c'est philia.

Enfin, le troisième n'est connu que de ceux qui ont une éducation religieuse, en l'occurrence chrétienne, point trop déficiente : c'est agapè.

Eros, philia, agapè. Voilà les trois noms grecs de l'amour, du moins les trois principaux, et tel sera le plan désormais que je vais suivre.

Le sexe ni la mort - André Comte-Sponville - éd. Albin Michel

Lu sur CLÉS, le 7 avril 2014.