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Publié dans la revue Louvain 152 (déc. 2004), p. 17-18.

 

Dans le monde catholique, la « Sainte famille », celle de Jésus, a longtemps été donnée en exemple. Et pourtant : une mère vierge, un père putatif (c’est-à-dire dont on pense qu’il est le père, bien qu’il n’en soit rien), un fils unique qui, pourtant célibataire, abandonne sa mère veuve pour courir les chemins de Palestine… on est presque aux antipodes du modèle de famille prôné plus ou moins explicitement dans le monde catholique. Ce modèle, du reste, peut difficilement se revendiquer de la Bible. Même le Nouveau Testament ne propose pas de discours unifié et normatif à ce sujet. Quant au premier Testament, les configurations familiales qu’on y trouve sont parfois surprenantes : polygamie, mariages endogames, introduction de servantes mères porteuses dans un couple stérile, femmes répudiées, conflits fraternels sanglants, déchirements durables. C’est que l’Ancien Testament n’a rien d’une galerie de modèles. Il est plutôt un livre où se reflète la réalité humaine, comme s’il s’agissait d’inviter le lecteur à la réflexion.

 

Du décisif et du provisoire…

Dans les coutumes de l’Israël biblique, le mariage ne semble pas être scellé par un rite religieux. C’est plutôt une affaire de famille, de collectivité locale. Si, dans l’Ancien Testament, un trait est valorisé dans l’expérience familiale, c’est plutôt l’amour qui peut s’y vivre entre un homme et une femme. Cet amour s’inscrit dans une durée qui requiert que les partenaires ne se dérobent pas l’un à l’autre et qu’ils affrontent ensemble, mais aussi chacun pour sa part, les difficultés humaines communes, et celles qui sont inhérentes à l’aventure de couple elle-même. À ce titre, l’histoire parfois chaotique d’Abraham et de Sara est particulièrement significative, mais elle n’est pas la seule.

Ce type de relation est proposé dès le début de la Genèse comme une voie d’accomplissement de chaque être dans sa singularité : « L’homme abandonnera son père et sa mère et se joindra à sa femme et ils deviendront une chair unique » (2,24). « Une chair unique », c’est-à-dire l’être unique, singulier, dans sa fragilité et sa vulnérabilité, que l’on reçoit de devenir au cœur d’une relation inédite et privilégiée, pour autant que l’on fasse droit à la différence de l’un et de l’autre. Célébré dans le Cantique des cantiques, cet amour-là peut être appelé « conjugal » dans la mesure où il se donne le défi de conjuguer deux singularités dans un pluriel original.

C’est lui qui a servi d’image aux prophètes, Osée et Ézéchiel surtout, pour évoquer l’engagement de Dieu avec Israël et plus largement avec l’humanité, cette histoire d’alliance où Dieu entreprend sans cesse d’appeler son partenaire humain à une fidélité qui lui est difficile mais où se joue néanmoins son devenir et sa vie.

Mais dans le projet énoncé en Genèse 2,24, est également inscrite une rupture : l’homme abandonne père et mère. L’expression est curieuse dans un monde où c’était la femme qui quittait les siens pour rejoindre le clan de son mari. Elle souligne sans doute que celui qui reste doit lui aussi quitter sa famille d’origine. Celle-ci fait figure alors de base de départ, de lieu de passage, lieu et surtout liens provisoires avec lesquels il faut rompre un jour ou l’autre. Selon ce texte, il en va ni plus ni moins de la capacité à s’épanouir dans sa singularité, comme Abraham à qui Dieu enjoint de quitter la maison de son père pour se lancer avec son épouse dans une aventure propre. Un Abraham qui, à son tour, devra laisser partir ses deux fils, Ismaël et Isaac, leur ouvrir un espace où ils iront leur propre chemin (Genèse 12 et 21–22).

D’aucuns ont noté, d’ailleurs, que cette sentence « L’homme quittera son père et sa mère… » est prononcée à propos d’Adam et Ève, deux personnages qui, dans le récit, ne sont ni fils ni fille, mais seulement père ou mère. Comme s’il importait d’avertir père et mère que leurs enfants ne leur appartiennent pas et qu’ils ont à se mettre au service d’une autonomisation qu’une rupture viendra sceller, une sorte de nouvelle naissance. Car leur avenir n’est pas dans leurs enfants, ou ne l’est que dans la mesure où ceux-ci deviendront libres d’eux.

 

Un appel prophétique « normalisé »

C’est que « la Bible » sait que la famille peut devenir une prison – éventuellement dorée – où s’étiole ou s’étouffe la vie qui y a pourtant été donnée. L’être humain, en effet, est fait pour un horizon plus large, pour une autre « famille ». N’est-ce pas ce que Jésus dit lorsque « sa mère et ses frères », estimant qu’il a perdu le sens, viennent pour s’emparer de lui ? « Qui est ma mère et mes frères ? », dit-il en désignant ceux qui sont autour de lui, prêts à faire la volonté de Dieu (Marc 3,20-21 et 31-35). Et Luc de raconter que, dès ses douze ans, Jésus a laissé ses parents pour « être aux affaires de son Père » (Luc 2,49). Plus tard, à ses disciples, Jésus enjoint de quitter père et mère, condition indispensable pour suivre celui qui les veut libres de toute entrave pour le Royaume. L’exigence peut choquer. Elle ne s’inscrit pas moins dans le droit fil du texte programme de Genèse 2,24. D’ailleurs, n’est-ce pas une bien belle manière « d’honorer père et mère », comme le demande la Loi, que de les quitter pour épanouir la vie qu’ils ont donnée ?

Voilà pour la relation parents enfants. Pour ce qui est du couple, Jésus retrouve et radicalise l’intuition de Genèse 2,24 quand il invite avec force homme et femme à relever le défi de la durée, du choix radical, définitif (Marc 10,1-12). Pour lui, en effet, la répudiation que Moïse a permise n’est qu’une concession à la dureté du cœur – le cœur au sens biblique, siège de la volonté plus que de l’affectivité, de la décision autant que de l’inclination. Il suggère ainsi ce que serait la fidélité à l’autre : travailler sur son propre cœur pour le rendre souple, malléable, dans l’écoute et le respect de l’étrangeté du partenaire. Une soumission mutuelle, comme dira l’épître aux Éphésiens (5,21). À faire de la parole de Jésus une loi juridique, les Églises n’ont- elles pas oublié qu’elle est d’abord un appel prophétique, une incitation au sérieux de l’engagement, un éveil à l’enjeu crucial de choix engageant le devenir des personnes ?

Paul, de son côté, pourra étonner. En effet, écrivant aux chrétiens de Corinthe à propos du choix du célibat ou du mariage, il tient des propos qui relativisent le mariage : « que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas » (1 Corinthiens 7,29-35). Certes, au moment où il écrit, Paul pense que la fin du monde est imminente et qu’il est urgent de se centrer sur l’essentiel. Reste que, dans ce contexte, le mariage ne lui semble pas relever de cet essentiel. Il est plutôt de l’ordre des moyens ; il est comme un chemin que l’on emprunte pour tenter de vivre ce qui compte vraiment : l’attachement sans partage au Seigneur Jésus, à celui en qui l’être humain peut trouver sa liberté et son épanouissement. Cela ne signifie pas que Paul contredit l’exigence de fidélité de Jésus, exigence à laquelle il renvoie explicitement. Mais cette fidélité n’est pas un but en soi.

Dans les écrits plus tardifs, une sorte de normalisation du discours s’observe. Elle correspond sans doute aux tout débuts de l’institutionnalisation des communautés chrétiennes qui doivent s’organiser pour durer. La famille est alors comme encadrée : la femme est soumise au mari qui, de son côté, doit l’aimer ; quant aux enfants, ils sont invités à obéir à leurs parents qui, en retour, ne peuvent pas les exaspérer (Éphésiens 5,22–6,4). Des écrits de la fin du Ier siècle durciront les termes. C’est ainsi que la maternité sera présentée comme ce qui sauve la femme, la première à transgresser, « à condition qu’elle persévère dans la foi, l’amour et la sainteté, avec modestie » (1 Timothée 2,14-15). On voit bien quelle postérité ont eue de tels textes, pourtant si éloignés de la parole prophétique de Jésus…

 

André Wénin Faculté de théologie
Université catholique de Louvain 1348 Louvain-la-Neuve