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« Lorsque je disparaîtrai, il ne restera rien. »1
(Professeur de Duve, prix Nobel de médecine)

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L’incroyable résurrection de la chair

Le témoignage récent de non-croyance en l’au-delà du professeur de Duve, peu avant sa mort, nous invite à nous reposer les questions essentielles de notre existence. Comme individu, m’est-il permis de désirer au-delà de la mort elle-même ?

Le christianisme, durant des siècles, a popularisé la foi en la résurrection de la chair. Mais, pour beaucoup aujourd’hui, cette foi résonne comme un déni de la raison. « Comment pouvez-vous croire cela ? C’est impossible ! ». L’objection n’est pas neuve. Dans le récit évangélique lui-même, l’annonce de la résurrection de Jésus est entendue, de prime abord, comme un propos délirant de quelques femmes 4. Ce fut également la réaction des Athéniens face à la prédication de Paul : « Aux mots de ‘résurrection des morts’, les uns se moquaient. D’autres déclarèrent « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois ! »5. Et aujourd’hui, dans la culture critique qui est la nôtre, la mise en terre d’un corps mort ou, plus encore, son incinération nous convainc, plus que jamais, qu’il n’y a rien au-delà et qu’il faut bien se résoudre à l’évidence : la mort met fin définitivement à la vie d’un individu même si son souvenir demeure quelque temps ou s’il laisse derrière lui une progéniture ou une œuvre.

Les civilisations, bien sûr, depuis tous temps, ont imaginé des « au-delà » : Hadès, Shéol, terre des ancêtres, paradis et enfer, cycle des réincarnations, etc. Tout cela est peut-être utile et salutaire pour les vivants. Mais il n’en reste pas moins que, pour la raison, toutes ces figures de l’au-delà, riches en imagination, relèvent bien de la structure de l’illusion. Alain Comte-Sponville nous avertit dans son livre L’esprit de l’athéisme : Il n’y a pas à espérer au-delà de ce qui nous est possible. « C’est l’amour, non l’espérance, qui fait vivre. »6

L’incroyable « surrection » de la chair

Et pourtant, ne pourrait-on aborder les choses tout autrement, par un autre biais, en changeant de regard ? La réflexion chrétienne nous y invite. En fait, ce n’est pas la résurrection qui est incroyable. En réalité, l’étonnant, l’improbable, l’incroyable est déjà arrivé. Il réside dans notre « surrection » elle-même, celle que nous éprouvons aujourd’hui dans notre existence relationnelle et désirante, plongés que nous sommes dans un univers fantastique que les sciences ne cessent de découvrir avec émerveillement depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. Qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, que nous soyons ainsi jetés dans l’existence est un mystère qui ne souffre pas d’explication. De ce point de vue, la perspective d’une résurrection n’est pas moins étonnante, n’est pas moins impossible ou incroyable que la vie elle-même qui nous est donnée aujourd’hui. Pourquoi moi, avec le corps qui est le mien, puissance de désir et de relation, serais-je rejeté dans le néant alors que j’en ai été tiré ? Pourquoi la vie physique, une fois épuisée, ne serait-elle pas « relevée » de la même manière qu’elle a été suscitée. Au nom de quoi, par quel goût de mort, pourrions-nous prétendre, a priori que la vie suscitée en nous ne pourrait être ressuscitée à nouveau dans une nouvelle donation aussi étonnante que la première ? L’étonnement d’exister que nous pourrions éprouver alors ne serait pas moindre que celui d’exister aujourd’hui.

La confiance en la Vie maintenant

La résurrection envisagée dans cette perspective n’invite pas à croire en un autre monde qui doublerait le nôtre, qui serait comme un arrière-pays, inaccessible à nos sens. La question n’est pas de « croyance » en un autre monde caché derrière le nôtre, mais de « confiance » dans ce qui nous a suscités à l’existence, dans l’espérance que nous ne serons pas abandonnés dans le néant dont nous avons été tirés. En d’autres termes, la foi en la résurrection n’est pas autre chose que la confiance en la puissance qui nous tient en vie aujourd’hui.

Cette foi en la résurrection n’est pas non plus à interpréter dans les catégories de l’immortalité, comme s’il s’agissait de conserver du passé quelque chose qui échapperait à la mort. De ce point de vue, le professeur de Duve a tout à fait raison : rien en nous n’est immortel, rien en nous, par nous-mêmes, n’est plus fort que la mort. C’est pourquoi, comme le dit le théologien Adolphe Gesché, penser la résurrection implique qu’on la distingue de l’immortalité conçue comme un prolongement de la vie. « L’immortalité est toute tournée, en somme, sur un " passé " qu’il s’agit de conserver et d’améliorer, alors que l’éternité est toute tournée vers « l’avenir », vers un inconnu, vers une véritable nouveauté »7. La résurrection, en d’autres termes, s’inscrit dans l’ordre d’une recréation tout aussi gracieuse, tout aussi étonnante et incroyable, que notre première création. « Voici que je fais toutes choses nouvelles », lit-on dans l’Apocalypse. « De sa plénitude, nous avons reçu grâce après grâce », dit le Prologue de l’Evangile de Jean.


Un désir qui transgresse les frontières de la mort

Encore faut-il que j’ose m’abandonner à cette confiance première en la vie sans en limiter a priori le terme, en dépit de la mort. En dehors de cette confiance, que serait la vie sinon un projet sans

destinée, promis à être réduit à rien, même s’il a eu le mérite d’exister juste un moment ? Quel poids pourrais-je donner à mon existence, à mes paroles, à mes valeurs, à mes amours si, à terme, tout se trouve englouti ? Faudra-t-il donc se résoudre à dire « Faisons comme si la vie avait une destinée » et à construire sur du sable ? « Une vie enfermée dans cette vie suffit-elle à l’homme de désir ? »8, s’interroge justement la psychanalyste Marie Balmary. En fait, le désir humain qui nous habite ne soutient son élan qu’en transgressant, qu’il le veuille ou non, les frontières de la mort, même s’il se reconnaît impuissant devant elle.

Mais invoquons une fois encore le christianisme puisque c’est lui qui alimente la présente réflexion. Selon le témoignage des Evangiles, Jésus était un homme de désir animé, de part en part, par une confiance radicale en la puissance bienveillante qui engendre à la vie. Il osait l’appeler et la prier familièrement en disant « Notre Père ». C’est d’ailleurs cette foi qui l’a conduit à adopter une manière d’être et à tenir des propos d’une nouveauté si radicale qu’elle réveillait la vie en chaque rencontre. Condamné injustement par les religieux de son temps, crucifié dans la plus extrême violence, fallait-il qu’il en restât là ? Fallait-il donc que les choses s’arrêtent là pour sceller définitivement la victoire du mal et de la mort ? A moins que la puissance de qui nous tenons la vie lui ait rendu justice et témoignage en le ressuscitant. C’est en tout cas le témoignage qui court à son propos. Pas de preuve. Juste une faille, une trouée, une trace, un tracé…

Incroyable la résurrection ? En tout cas, il serait déraisonnable de n’en point garder l’espérance.

André Fossion2, jésuite et théologien
Peintures de sœur Marie-Boniface

 


1- In Le Soir, du 8 avril 2013
2- André Fossion est jésuite et théologien, auteur notamment de Une nouvelle fois. Vingt chemins pour (re)commencer à croire, Editions Lumen Vitae, Bruxelles, 2004. On peut trouver des extraits de cet ouvrage à la page unenouvellefois.html.
4- Luc, 24,11
5- Actes des Apôtres, 17,32.
6- Alain Comte-Sponville, l’Esprit de l’athéisme, Albin Michel, Paris, 2006, p.217.
7- Adolphe GESCHE, La destinée, collection « Dieu pour penser », Cerf, Paris, 1995, pp.96.
8- Marie BALMARY, Abel ou la traversée du désert, Grasset, Paris, 1999, p.33.

 

Lu sur dieumaintenant, le 5 juin 2015.

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