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Tout le monde, j’imagine, peut répondre à cette question à sa manière. Car elle ressemble davantage à celle que Jésus pose à ses disciples lorsqu’il leur demande : « Pour vous, qui suis-je ? » qu’à un problème de théologie spéculative où l’on attendrait « forcément » ( !) la réponse d’un « spécialiste ». Pourquoi Jésus Christ ? : une interrogation que je ne peux lire, moi, que dans une perspective personnelle, existentielle, moins comme un avis à donner dans une matière plus ou moins complexe que comme une raison qui m’implique – autrement dit, tout compte fait, un témoignage. J’avancerai sept points, pour me donner des limites ! Et d’un point de vue méthodologique, je calquerai ma réponse sur la manière dont George Steiner, dans « Réelle présence », rend compte de ce qu’est la courtoisie en imaginant un monde qui en manquerait complètement. Une méthode apophatique, en quelque sorte, ou par la négative : de quoi manquerait-on – de quoi manquerais-je plus ou moins cruellement, moi – s’il n’y avait pas Jésus Christ ?...

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1. Un Dieu qu’on appelle « Père » !

Il me semble que la plupart du temps, dans les grandes religions, y compris la religion chrétienne, on a considéré Dieu, la divinité comme « tout »-autre. Le point d’insistance est alors mis sur la transcendance : Dieu n’a rien à voir avec nous, pauvres humains ; il est d’un autre ordre, d’une autre nature, d’ailleurs. Il est le créateur, le législateur, celui qui voit tout de haut. Il relève de la sphère sacrée quand nous sommes des profanes. Le trait d’union entre lui et nous, c’est – et encore !? – le temple (comme symbole de n’importe quel « lieu saint »), et, plus précisément encore, dans le temple, le saint des saints qui n’est accessible qu’à quelques personnes triées sur le volet. Le temple : à la verticale de Dieu, si l’on veut… Un point de jonction d’une densité si forte que tout le monde s’échine à se l’approprier – d’où les guerres innombrables, les violences suscitées par un sacré qu’on tire à hue et à dia, parce que certains cultivent la prétention d’en connaître l’intime vérité au point d’affirmer qu’ils y demeurent de plein droit.

 

Il me semble qu’une des caractéristiques très remarquables de Jésus vient de ce qu’il appelle Dieu son Père (sinon même : « papa » comme le signalent nombre d’exégètes), et qu’il invite ses amis à le nommer ainsi (autrement dit : qu’il ne retient pas cette originalité comme un privilège). Cette manière de s’adresser à Dieu non seulement élargit considérablement le seuil entre le monde divin (sacré) et le monde humain (profane) – au point d’effacer presque la frontière entre ces deux mondes -, mais encore, il offre à tout humain qui le souhaite, à tout qui veut bien entrer dans une relation filiale (c’est-à-dire, entre autres, reconnaître qu’il n’est pas sa propre origine, qu’il est précédé), la main d’un Père, et, par conséquent, celles de frères et sœurs. En nous introduisant dans la famille du Dieu-Père, Jésus nous offre la fraternité, et cela change tout, s’il est vrai que la vision du monde fraternelle, en mariant la liberté et l’égalité au lieu de les opposer en les rendant exclusives l’une de l’autre, peut contribuer à nous sortir du chaos de violences épouvantables où nous enferment les rapports de supériorité et/ou de soumission.

 

2. Un Dieu qui se met au service.

Sans Jésus Christ, en effet, je ne saurais pas que Dieu peut être tellement peu préoccupé par sa « gloire », au sens commun du terme, c’est-à-dire par son honneur ou sa majesté divine, qu’il n’hésite pas à les risquer en venant rejoindre sa création là où elle (en) est. Et cela non pas par pure démagogie, mais par pédagogie, au contraire : pour insuffler dans l’humanité un air de vraie joie. Il accueille l’humanité qui ne l’accueille pas en s’y réservant la place la plus humble, celle du bord du monde : la place du serviteur voire de l’esclave. Le trait d’union entre Dieu et l’humain n’est donc pas tellement le temple (on l’a déjà dit), que le serviteur. Raison pour laquelle, pour moi, l’épisode du lavement des pieds chez saint Jean (Jésus prenant la place du serviteur, lavant les pieds de ses disciples, et leur recommandant de faire de même les uns pour les autres), et l’hymne aux Philippiens, occupent une place centrale dans ma réponse à la question qui nous retient ici : pourquoi Jésus Christ ? Laissons parler ce dernier texte quelques instants : « Comportez-vous entre vous comme on le fait quand on connaît Jésus-Christ : il possédait depuis toujours la condition divine, mais il n’a pas voulu demeurer de force l’égal de Dieu. Au contraire, il a renoncé de lui-même à tout ce qu’il avait et il a pris la condition de serviteur. Il est devenu homme parmi les hommes, il a été reconnu comme homme ; il a choisi de vivre dans l’humilité et s’est montré obéissant jusqu’à la mort, la mort sur la croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé à la plus haute place, etc. » (Phil, 2, 5-10)

 

Pour Jésus, le service, la décision de se mettre au service les uns des autres constitue le cœur de la condition humaine ou, si l’on préfère, fait de nous des humains dignes de ce nom, au plus beau sens du terme. Sans Jésus Christ, et en l’absence de textes tels que ceux que je viens de citer, j’ignorerais complètement cette clé alors même que je constate bien que tout ce qui en nie l’efficacité ne mène qu’à la brutalité, la souffrance et l’échec…

 

3. Un enseignement qui met la tête dans le cœur et non l’inverse.

Jésus parle, enseigne en paraboles. C’est-à-dire en usant d’un langage simple, percutant qui franchit les barrières du rationalisme pour s’adresser surtout à ce qu’il y a de natif en nous – autrement dit : à nous en tant que nous sommes encore des « tout-petits ». « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange, s’exclame Jésus dans l’évangile de Matthieu : ce que tu  as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits (…) Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. » (Mt 11, 25 sq). Rien (quoi qu’aient prétendu certains) d’un quelconque anti-intellectualisme primaire, dans cette position, mais plutôt une attitude qui relèverait de ce que Paul Ricoeur a appelé : « naïveté seconde » pour rendre compte de cette capacité dont nous disposons tous, sans doute, de renouer avec l’élémentaire après avoir – et d’autant plus qu’on aurait - longuement analysé, comparé, pesé les processus censés rendre compte de la vie qu’on mène sous tous ses aspects.

 

Dans les paraboles, on ne se soucie pas d’abord de tracer des portraits psychologiques particulièrement fins : on y va à gros traits, car c’est moins la psychologie qui compte que la spiritualité : les caractères sont entiers, il y a quelque chose de très carré dans la manière de parler des uns et des autres. En fait, la parabole a un propos et un seul : elle ne tourne pas autour du pot ; elle est efficace, performante ; dans une civilisation/culture où l’on écrit peu, il s’agit que le discours frappe. Encore une fois, ce n’est pas pour autant que les paraboles seraient simplistes ou dualistes comme les discours populistes : ce ne sont pas des discours, mais des histoires/récits/narrations qui ne cherchent pas à faire passer des concepts, à nourrir une idéologie, mais la vie. Structurellement, la parabole s’articule autour d’une pointe : c’est elle qu’il s’agit de viser car c’est elle qui contient l’enseignement de Jésus et qui va nous poser question.

En particulier, il ne faut pas compter sur les paraboles pour repérer qui sont les mauvais et qui sont les bons, mais plutôt ce qu’il y a en moi de bon et de mauvais, afin de mieux saisir comment me comporter pour que le bon l’emporte sur le mauvais. Ainsi, dans la parabole du bon grain et de l’ivraie, par exemple, je ne dirai pas : je suis le bon grain et un tel est l’ivraie, mais je suis le champ dans lequel l’ivraie et le bon grain croissent ensemble.

 

On le suggérait à l’instant : les paraboles ne servent pas à étayer une idéologie. Ce qui les intéresse, c’est d’élaborer une sagesse qui prenne en compte tout l’homme : raison, affectivité, spiritualité ou foi tout ensemble. En ce sens, elles ne sont pas dogmatistes, au sens « moralisateur » du terme, elles sont plus larges que le dogme qu’elles illustrent parfois et complètent très souvent.

 

4. Une perspective de vie éblouissante.

Avec Jésus, je peux espérer ressusciter, autrement dit me relever ou en relever d’autres quand même nous aurions été écrasés par ce dont a priori on ne se relève pas : l’injustice (y compris celle suscitée par la loi elle-même), le péché et la mort, pour reprendre saint Paul en substance. La puissance ou le moteur de la résurrection, dans cette perspective, c’est l’amour ou l’amitié, comme on voudra, bref : cette force capable de tracer des voies d’issue dans les impasses apparemment les plus sombres. Je pense au bel hymne à l’amour écrit par Paul dans sa première lettre aux Corinthiens – en particulier lorsqu’il affirme : « l’amour ne passera jamais », laissant entendre que nos idées concernant l’amour peuvent passer, l’amour, lui, nous précède sur le chemin de la vie et se laisse toujours rejoindre par qui le veut ou y aspire vraiment.

 

Et en effet, comment se dire que si l’on s’aimait en vérité – soi-même, les autres et, parmi ceux-ci, ceux qu’on n’aime pas par principe -, si on mouchait une bonne fois pour toute l’âpreté, la rancune, le ressentiment qui nous rétrécissent l’âme ; si l’on faisait vraiment la part belle à la justice et à la paix, sans toutes ces comparaisons, ces calculs de proportionnalité, ces revendications qui en ramènent les perspectives au niveau de la mesquinerie la plus détestable ; si on se désengluait autant que possible et une bonne fois pour toutes des peurs, des hontes et des méfiances qui nous enfoncent dans le marasme et nous font l’humeur méchante ; si l’on prenait son plaisir à servir plutôt qu’à être servi et qu’on accédait à la conscience claire qu’on ne peut être totalement joyeux tant qu’un frère, une sœur, au sens large de ces termes, reste mal traité : alors sûrement, pour parodier Jésus, on ne serait pas loin du royaume, on serait même peut-être tout près, sur le seuil, et à proprement parler : re-suscité dans la vie !

 

5. Une formidable ambition pour l’amour.

Un amour qui non seulement serait plus fort que la mort, mais aussi, dès à présent, capable de faire plier les soi-disant bonnes raisons qu’on pense parfois pouvoir avancer pour justifier les mépris et les haines les plus violentes. Quelles seraient les caractéristiques les plus indiscutables de cet amour ? Et bien d’abord, pour moi, celle-ci : que Jésus opte d’emblée pour le don de sa vie, sans attendre qu’on le pousse dans ses retranchements et qu’on en vienne à la (= sa vie) lui prendre lorsque ses amis sont en cause. Pour Jésus, il semble bien que la vie de l’autre est plus importante que la sienne propre, qu’elle en est comme la finalité et qu’il la préfère au point de bannir toute stratégie susceptible de prolonger sa vie au détriment de celle d’autrui et des liens qu’ils ont tissés l’un avec l’autre.

 

Autre caractéristique majeure de l’amour selon Jésus Christ : la gratuité. Jésus aime sans rien attendre en retour… sauf peut-être ceci tout de même : que celui qui a reçu son amour n’hésite jamais à le faire partager par d’autres, à lui donner des prolongements par ailleurs. Un peu comme le bon Samaritain qui, selon certaines interprétations très justifiables, n’attend pas que l’homme blessé lui rende la pareille, mais bien qu’il se comporte en faveur des autres comme il s’est comporté en sa faveur à lui. Autres caractéristiques sur lesquelles je ne reviendrai pas puisqu’elles ont déjà été évoquées au détour de cette méditation : la clé de l’amour selon Jésus, c’est le service – et cet amour ne passe pas c’est-à-dire qu’étant inconditionnel, il est toujours là, disponible, comme « une lumière dans nos obscurités ».

 

Enfin, des paroles du genre : « Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés », chez saint Jean, nous renseignent sur le fait qu’en ce qui concerne l’amour aussi, Jésus ne se considère pas comme la source. Il n’invente pas l’amour : c’est le lien qui le crée et, singulièrement, le lien qui l’unit au Père. Pas d’amour sans lien, sans interdépendance ; pas de Dieu « amour » qui ne soit lié – par une promesse, une espérance. Si Dieu est l’absolu… c’est en tant qu’il est relié, relationnel, relatif en quelque sorte. « Absolument relatif » : l’expression est paradoxale, contradictoire même – et pourtant, elle dit le mieux possible ce qui est en cause ici (et ce que le dogme de la trinité tente de dire autant que possible) : Dieu (même Dieu !)  ne peut aimer tout seul, isolé dans son ciel ; il est en lui-même relation et il rayonne le lien. Aimer Dieu, c’est vivre en relation, se servant les uns les autres sans rien « espérer » en retour, évitant à tout prix (c’est-à-dire autant que possible compte tenu de la liberté reconnue à chacun) de laisser l’autre isolé, monade sur la terre…

 

6. Une insondable joie.

Malgré son côté parfois un peu austère, l’évangile retentit souvent aux accents du mot : « Heureux ! ». Un terme que certains (Chouraqui) traduisent par : « En avant ! », comme une invitation assez pressante à se mettre debout et à marcher, à la suite du Christ, le passeur. Quelque chose – un poids sur le cœur, une maladie, une tristesse – vous rivait au malheur, obturait toute perspective, éteignait l’espérance et voilà qu’un éclat - de bonté, de beauté, de compassion - vous touche (une parole, un geste, une vision…), vous tire vers le haut, vous relève (certains n’hésiteraient pas à dire : vous ressuscite !) et parfois même délie d’autres avec vous. Vous faites une expérience (et aussi bien : l’épreuve) de transfiguration, de métamorphose, de conversion de la peur à l’allant, de la paresse au courage, de la passivité au dynamisme, etc.

 

Qu’y a-t-il derrière cet « éclat », derrière cette force motrice humanisante ? Sans doute quelque chose qui a à voir simplement avec le goût de faire le bien : un bien dont le secret se trouverait quelque part dans le lien entre Jésus et son Père, et dont le binôme « justice et paix », si puissant dans le texte biblique, permettrait de soulever un coin du voile. Symptomatiquement, les interventions de Jésus auprès des siens après l’événement de la résurrection et telles qu’ont pu les raconter les évangélistes, regorgent de l’occurrence du mot « paix » - que je ne peux manquer de lire, moi, comme le socle de toute vraie joie. Etre en paix, c’est être en phase avec sa conscience, se sentir vraiment libre en instaurant des liens de responsabilité les uns avec les autres : c’est se disposer à vivre (dans) la vraie joie. A fortiori lorsqu’on sait à quel point, dans la tradition juive, la justice, compère « éternelle » de la paix, est presque synonyme de « charité » dans le vocabulaire chrétien. « Heureux les artisans de paix, lit-on dans les béatitudes : ils seront appelés fils de Dieu » : rien de moins ! Et si Dieu est amour, comme on le rappelait tout à l’heure, s’il est pardon et miséricorde, s’il est heureux d’aimer et d’être aimé, comment imaginer qu’il en aille autrement pour ses fils et ses filles ? Impossible…

 

7. Un royaume dont les pauvres sont rois.

Indéniablement, un des thèmes majeurs de l’évangile, à côté de ceux du pardon inconditionnel, de l’amour des ennemis, du Dieu-« papa », entre autres, est celui du royaume - de Dieu ou des Cieux, c’est selon dans le bref cadre de cet article. Les images les plus frappantes dont use Jésus pour évoquer ce royaume n’ont rien à voir avec un espace, un territoire, mais plutôt avec une énergie : c’est le sel, la lumière, le levain dans la pâte, le grain qui germe. Peut-être est-ce la raison pour laquelle l’exégète canadien André Myre préfère parler du « régime » de Dieu, sur le modèle d’un régime politique, voire d’une discipline quand on pense aux régimes alimentaires ou de santé – ou encore d’une « vision », au sens où il nous arrive de parler parfois de personnalités qui ont une vision politique telle qu’elles voient plus loin et plus profond (plus intelligemment) que la plupart de leurs collègues. Parler de vision, le cas échéant, n’a rien à voir avec l’expression d’un avis, d’un point de vue, d’une idée et encore moins avec une illusion, un abus des sens, mais avec un projet, une espérance, une parole dans laquelle je m’engage vraiment, où je me risque, où je joue mon va-tout.

 

Etrangement (du point de vue de la logique de pouvoir), ce régime ne se focalise pas sur les puissants ni sur les riches, mais sur les pauvres, c’est-à-dire : ceux qui ne sont pas repus, pour qui tout n’est pas déjà joué ; ceux qui attendent quelque chose des autres, ceux qui espèrent, au sens fort de ce terme. C’est d’eux qu’il attend un retournement. En la matière, les voies et les moyens seront massivement constructifs : rien à démolir, mais « tout » à construire et à faire grandir. On entre dans un monde de croissance infinie. Or, qu’est-ce qui peut croître ainsi ? On est « payé » pour savoir, me semble-t-il, que ce n’est ni l’argent, ni les puissances dont les liens avec la violence semblent structurels, organiques, mais des valeurs ou des vertus telles que l’amitié, la joie, la paix, la douceur (cf. les béatitudes). Comme le feu qui se gagne en se donnant (qui perd gagne, dirait-on en l’occurrence), ces forces paradoxales, loin de s’amenuiser en se partageant, s’accroissent au contraire au point de prendre des proportions inouïes.

 

Pas de rapports de force dans/selon ce royaume/régime, le moins possible de luttes d’influence, mais l’instauration d’une fraternité qui, loin du modèle des frères sans père décrits dans les mythes freudiens catastrophiques, puisent dans la volonté de vivre librement l’égalité, l’énergie de bâtir une communauté dont le modèle n’est ni le fort ni le faible, mais le pacifique, l’ami, l’homme de confiance.