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La Bible a parfois mauvaise presse – en particulier ce que l’on nomme à tort Ancien Testament – pour la violence qui s’y étale à longueur de pages. Comment un livre religieux peut-il rapporter autant de haine, de guerres, de massacres ? Comment y voir encore un modèle de vie, des chemins à suivre ?

Mais il y a méprise. Qui a dit que la Bible propose des modèles ? Un livre de vie n’est pas un livre de recettes. Et il y a bien plus de sagesse à raconter la violence sous toutes ses formes qu’à vouloir la nier sous prétexte de religion ou de charité. Ce qui est danger pour la vie, il s’agit de l’exhiber, non de le camoufler. Il en deviendrait plus dangereux encore.

Car pour se défaire de la violence – et qui peut prétendre échapper à cette tâche ? – il importe de la dire. En faire le récit donne un moyen de la comprendre, d’en explorer les arcanes. À mes yeux, il y a là un des enjeux essentiels du récit biblique. Et c’est peut-être cela, au fond, qui dérange plus d’un lecteur. À montrer tant de violence, la Bible nous tend un miroir qui oblige à voir dans le récit ce que nous préférerions ne pas voir dans notre existence.

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Les premières pages de la Genèse font d’emblée le départ entre une violence positive et une autre négative. La violence positive, c’est celle d’une parole qui tranche dans le vif dans le but de distinguer l’un de l’autre, pour empêcher les confusions qui mènent tout droit au chaos. Parole créatrice en ce qu’elle garantit les différences en vue d’alliances qui ne soient pas absorption de l’un par l’autre. Et une juste alliance ouvre un lieu de vie authentique (Genèse 1).

La violence négative est comme l’envers de la première. Il s’agit à nouveau d’ouvrir la bouche. Non plus pour parler, mais pour manger, c’est-à-dire avaler l’autre et nier sa différence en l’as-similant (Genèse 3). Cette image du manger suggère d’emblée que cette violence qui tue a sa source dans l’envie dont la faim est l’image, c’est-à-dire dans le désir lorsqu’il prend mauvaise tournure. Un mot s’impose à ce propos.

Le désir est au cœur même de la vie humaine. Il est cette force vitale qui pousse un être à sortir de lui-même pour aller vers autrui ; elle l’entraîne à chercher, à découvrir, à entreprendre, à rencontrer. Comme un moteur de la vie. Mais ce désir se heurte inévitablement à une limite, la réalité de l’autre, sa liberté, son désir à lui. Lorsqu’il ne consent pas à cette limite, il devient envie, convoitise – et son succédané, la jalousie.

Dès le début, l’envie semble liée à la peur : qui dit convoitise dit peur de manquer, angoisse face à la limite, face au manque, face à la différence, anxiété profonde qui ressemble à la peur de mourir. Mais le choix reste ouvert. Ainsi, mû par son désir, quelqu’un peut chercher à rencontrer l’autre sans se laisser guider par sa peur, sans vouloir mettre la main sur ce qui échappe. Il s’ouvre alors à un surcroît de vie qu’il reçoit de l’autre.

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Ce n’est pas ce que la Genèse raconte, car ce n’est pas ainsi que va la vie. Le chemin est long pour apprendre à vivre son désir avec justesse. Aussi, le récit biblique raconte le choix de la convoitise : après Eve, Adam prend et mange ; leur fils Caïn supprime celui qui fait échec à son désir d’avoir tout, d’être tout peut-être.

Ces pages racontent au fond comment l’envie ruine toute relation. Car l’envieux est incapable de voir en l’autre un partenaire réel. En effet, sa convoitise lui fait voir en l’autre un objet à prendre, un rival à écarter, à moins qu’elle ne le pousse à l’utiliser comme un moyen d’acquérir l’objet envié. Mais jamais, elle ne reconnaît en lui le sujet. C’est pourquoi elle est intrinsèquement violente.

Du reste, ici, la convoitise est encore liée à la peur. Peur de perdre ce(lui) que l’on possède ; peur de ne pas avoir ce(lui) que l’on envie ; peur du rival qui pourrait s’en emparer ou pire, éliminer son concurrent. Avec la peur, se présente immédiatement le mensonge, la perversion de la parole. Car dans une telle situation de rivalité, dire vrai, être sincère, c’est s’exposer à la défaite, à l’échec.

D’ailleurs, le mensonge est déjà en amont. Car l’envie ne va pas sans cette illusion qui consiste à croire que l’on peut devenir soi-même et épanouir sa vie sur le mode de l’avoir et du prendre. C’est là le mensonge du serpent de la Genèse.

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Peur, convoitise, mensonge : voilà, dans l’ordre ou dans le désordre, les ingrédients du cocktail meurtrier que l’on nomme violence. C’est du moins ce que raconte le début de la Genèse. La suite du récit, cependant, cherche à montrer qu’il n’est pas fatal que cette violence ait le dernier mot.

Ainsi, Abraham et Lot choisissent de mettre de la distance pour éviter que l’envie n’envenime leurs relations (Genèse 13). L’histoire d’Esaü et Jacob commence avec la violence qui oppose ces frères suite au mensonge et à la convoitise du cadet. Séparés durant 20 ans, ils se retrouveront après que d’autres expériences leur aient enseigné que l’envie est une impasse où l’on étouffe et que la peur paralyse la vie (Genèse 25-33).

Mais l’histoire de Joseph explore plus à fond les chemins de réconciliation. Après que l’envie, le mensonge et la violence aient déchiré ces frères, le récit raconte un long chemin de retrouvailles. Chemin de maturation humaine où il s’agit d’apprendre de la vie que la convoitise porte la mort et que l’on ne peut se fier aux apparences pour dire qui en est innocent et qui en est coupable. Chemin où le désir de vivre donne la force de dépasser ses peurs et de reconnaître le mal caché en soi en ouvrant les yeux avec lucidité sur les ravages de la violence même larvée. Chemin où il importe de restaurer la possibilité d’une parole vraie pour faire échec au mensonge, non sans ruser avec lui (Genèse 37 à 45).

Long chemin, car il s’agit moins d’éradiquer le mal et de chercher à l’effacer que d’oser le regarder en face pour se donner une chance d’en faire un lieu où la vie peut germer à nouveau, au-delà de la violence. Quand cela se passe, quelque chose de Dieu se révèle : « Vous avez pensé contre moi du mal » – dit Joseph à ses frères à la fin de l’histoire. Vous avez pensé que j’étais un méchant et vous avez décidé de me rendre mal pour mal. « Mais Dieu a tourné ce mal en bien, afin de faire vivre un peuple nombreux » (Genèse 50,20).

André Wénin, bibliste à l'UCL