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Le droit de se vendre

Au nom de quoi défendez-vous le droit de se prostituer ou de vendre des parties de son corps ?

Dans un régime démocratique, l’usage de la menace et de la force par l’Etat contre ses propres citoyens doit être aussi limité que possible. Et ce qu’il faut justifier, dans un tel régime, ce n’est pas le droit de se prostituer ou de vendre des parties de son corps : c’est l’interdiction de le faire, la criminalisation de ces activités. Pour être légitimes, les raisons de la criminalisation doivent être impérieuses, non religieuses et non moralistes. Est-ce le cas aujourd’hui en France ?

Pour justifier l’interdiction de mettre son corps à la disposition d’autrui contre de l’argent, on avance deux sortes de raisons : justice sociale et respect de la dignité humaine. Il faut considérer les deux séparément. Si c’est une affaire de justice sociale, on doit se demander en quoi cette interdiction contribue à améliorer le sort des plus défavorisés. La réponse n’est pas évidente. Si c’est pour empêcher les personnes de porter atteinte à leur propre dignité qu’on leur interdit de proposer des services sexuels, des capacités reproductives ou des éléments du corps à des fins thérapeutiques, est-ce une raison valable ? Je ne le pense pas.

Pourquoi le concept de dignité vous gêne-t-il ?

Dans le débat public d’aujourd’hui, il est source de confusions. Il permet de justifier des causes contradictoires, comme le montre le débat autour de l’euthanasie. Au nom de la dignité humaine, on peut aussi bien justifier l’interdiction d’aider activement à mourir des patients souffrants et incurables que le contraire. Ce concept ne permet pas de faire un tri précis entre ce qui peut être légitimement acheté ou vendu et ce qui ne peut l’être en aucun cas. Pourquoi serait-il contraire à la dignité humaine de vendre ses capacités à donner du plaisir sexuel ou à porter l’enfant d’une autre alors que l’on peut vendre ses capacités athlétiques, sa patience, son habileté, ses connaissances ou son intelligence ? Il n’y a pas de réponses qui fassent l’unanimité. Ce que je reproche surtout au concept de dignité, c’est son contenu paternaliste. Même dans la version kantienne, il ne sert pas à protéger les gens de la violence des autres mais à les protéger d’eux-mêmes, comme s’ils étaient des enfants turbulents et irresponsables. Il ne contribue pas à étendre nos libertés individuelles : il les limite. Ruwen Ogien, Pourquoi puis-je donner mon corps et pas le vendre ?,

lu sur www.lesinrocks.com le 4 mas 2013.



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