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Mais qu’ont donc dans la tête les enfants et les adolescents d’aujourd’hui ? Ils semblent nombreux à ignorer le respect de l’adulte, comme l’obéissance. Ils passent un temps fou avec GSM et réseaux sociaux sur lesquels ils s’affichent sans beaucoup de retenue. Et les en priver peut provoquer un drame ! Un comportement souvent incompréhensible, mais pour le thérapeute de la famille, Jean-Paul Gaillard, nos ados sont des mutants.

Pourquoi nos ados ignorent le respect… - ThinkstockJean-Paul Gaillard est formel : ce n’est pas parce qu’ils seraient en crise d’adolescence ou déviants que nos jeunes adoptent ces comportements, mais bien parce qu’ils sont des « mutants ».

En effet, depuis des décennies, les individus vivent selon des références qui leur paraissent aussi évidentes qu’éternelles. Ils sont façonnés par leur société. L’autorité, la hiérarchie, les interdits, la culpabilité… voilà leurs repères. Mais la société a changé et ces repères n’existent plus pour les jeunes actuels. Voilà donc les plus de 30 ou de 40 ans témoins d’une nouvelle « normalité » : la tête de leurs enfants et adolescents n’est plus bâtie comme la leur. Les mutants ont un fonctionnement différent, ils ne changeront pas. Ils sont le résultat de la société telle qu’elle est devenue.

Aux parents de comprendre et de s’adapter !

Jean-Paul Gaillard décode cette « normalité » actuelle dans un monde qui a « muté » et commence un nouveau cycle. Très brièvement dit, au « monde finissant », celui de l’univers chrétien, succède un « monde naissant », celui de l’économique, « l’économique prenant point par point la place qu’occupait le religieux dans le psychisme occidental ». Cette mutation, apparue aux États-Unis il y a environ quinze ans, est arrivée en Europe.

Si nos repères ne sont plus ceux des jeunes, cela signifie aussi que nos pratiques pédagogiques, basées sur l’autorité, la hiérarchie, les interdits, la culpabilité… ne fonctionnent plus. Les adultes ressentent facilement les comportements de leur progéniture comme irrespectueux ou choquants, alors que celle-ci ne comprend pas les réactions provoquées et, se sentant à son tour agressée, continue à réagir avec plus ou moins d’agressivité, voire de violence. Les adultes, dépassés, se demandent alors si leur enfant  est bien « normal ».

L’unique solution ? Construire de nouvelles pratiques pédagogiques, de nouveaux outils…

S’afficher pour exister

Dans le monde finissant qui est celui des parents d’ados aujourd’hui, nous définissons notre identité via une appartenance à un ou des groupes. Nous avons grosso modo les mêmes manières de vivre que nos relations, qu’elles soient familiales, professionnelles, amicales, de militance ou de loisir.

Vêtements, moyens de locomotion, type d’habitation… se ressemblent et nous distinguent des autres groupes. Nous respectons les mêmes rituels. Notre identité nous est en quelque sorte donnée par l’extérieur. Nous avons besoin de cette reconnaissance du groupe : ainsi s’expliquent, par exemple, les maladies ou les suicides d’employés écartés de leur entreprise.

Chez les enfants mutants, l’individu devance le collectif, l’identité est individuelle. Ils ne doivent pas être reconnus par d’autres, ils forgent eux-mêmes leur identité et se mettent en évidence. Ils doivent donc se rendre visibles au maximum, en permanence, pour que leur identité vive. L’intimité est réduite, l’extimité (selon le mot du psychanalyste Serge Tisseron) est exigeante.

Il s’agit donc de s’exposer de la manière la plus importante possible et, dans ce but, d’être connecté via tous les moyens techniques possibles.

Autre évidence : il n’est pas question de pratiquer l’humilité valorisée par le monde finissant… puisqu’il faut être visible, se montrer à son avantage, se vendre pour se sentir exister. Et leurs objets numériques sont le prolongement d’eux-mêmes, quasi des organes.

Dans l’attitude des jeunes, les parents voient de l’individualisme, de l’égoïsme, de l’orgueil dans la manière dont ils s’affichent. L’adolescent, lui, ne peut pas comprendre : il a l’impression qu’on en veut à son existence en le voulant invisible. La privation de ses moyens de communication est une mutilation, une amputation et est donc ressenti comme une insupportable violence.

L’autorité ? Illégitime !

Hier, l’autorité du pater familias (de l’enseignant, du médecin, de l’éducateur, du prêtre, du juge…) était incontestée et fonctionnait dans une société qui la justifiait. Perçue comme légitime, elle entraînait la soumission, elle aussi considérée comme allant de soi. C’était une autorité venant de l’extérieur.

Les ados-mutants, eux, sont centrés sur l’identité de l’individu. Dans la société d’aujourd’hui, ils ne peuvent pas concevoir une autorité venant de l’extérieur, ils ne reconnaissent que celle qu’ils ont sur eux-mêmes. D’où problème : alors que le parent comme l’enseignant attend la reconnaissance de son autorité et la soumission du jeune, celui-ci ne la reconnaît plus, ne la comprend plus.

Autre différence fondamentale : la conception de l’égalité. Pour le monde finissant, l’égalité des individus est affirmée par la loi, mais elle est restée bien théorique. Elle se pratique seulement à rang hiérarchique égal : tous les ouvriers sont égaux, en-dessous du contremaître, en-dessous du cadre, en-dessous du patron…

Cette hiérarchie produit, en fait, de la soumission, de l’inégalité, du non-respect de l’individu et de la non-responsabilité.

Les mutants vivent l’égalité par principe et ne prennent aucunement en compte une différence de pouvoir, de fortune, de situation. Ils n’ont donc plus la crainte de l’autre, hiérarchiquement supérieur, ils ne connaissent pas « le respect de l’autorité ». Le chef, le père, l’enseignant est un égal, même s’il est chef, père ou enseignant.

Ni interdit, ni culpabilité

Le « vieux monde » a intégré l’interdit par principe. Érigé en lois, celui-ci est un pilier du psychisme occidental. En l’homme, il a produit un gendarme intérieur.

D’autre part, la culpabilité par principe est un héritage du religieux chrétien. L’individu se retourne sur ses actes, s’observe et peut se découvrir coupable. Dans le monde finissant, la culpabilité joue un rôle fondamental. La pédagogie traditionnelle s’appuie sur l’existence d’une culpabilité a priori.

Mais si la hiérarchie n’existe pas, si l’autorité extérieure ne peut être reconnue, la loi, et donc l’interdit, n’ont aucune légitimité. Pour les ados-mutants, rien n’est, a priori, interdit, tout est possible. Pas de gendarme intérieur, pas de culpabilité par principe (ce qui n’exclut pas une culpabilité conjoncturelle), pas de retour sur le passé, pas de projection vers l’avenir non plus : le présent seul est émotionnellement dense. Se sentir coupable est une affaire personnelle, la culpabilité fondamentale ne les atteint pas. Ils peuvent donc adopter des comportements affichant, selon les adultes, du je-m’en-foutisme comme d’une absence de morale.

Et côté sexualité ?

Dans le monde finissant, la sexualité est source d’inhibition, de refoulement, de transgression, de culpabilité. Elle est aussi jouissance suprême et se vit dans l’intimité.

Chez les mutants, la sexualité est banalisée, elle se retrouve quasi sur le même pied que le MP3 ou l’ordinateur. Elle n’est plus qu’un moyen d’accès parmi d’autres à la jouissance directe. Puisque le mutant, sans rituels d’appartenance, doit se mettre en évidence pour produire son identité et se sentir exister, l’autre « de chair » perd de sa consistance au profit de l’autre virtuel. Il lui est donc difficile de ressentir ce que cet autre de chair ressent. La sexualité, désacralisée, devient donc un espace de consommation. Il n’est pas question d’affectivité. Ajoutons que les jeunes actuels ont (trop) facilement accès à des sites pornographiques abondamment consommés par les 14-18 ans. En l’absence d’autres informations, ils assimilent alors pornographie et sexualité.

Thérèse Jeunejean

La question

COMMENT ÊTRE PARENTS MALGRÉ TOUT ?

Égalité dans la différence, autorité sur soi, autonomie, responsabilité personnelle, les mutants du « monde naissant » sont en fait des individus plus libres et plus autonomes que ceux du « monde finissant ». La morale, qui s’imposait de l’extérieur et exigeait la soumission à ses impératifs, ne se transmettant plus, reste une question cruciale pour l’avenir. Chaos mondial ou responsabilité individuelle ?

Jean-Paul Gaillard répond : « Pour éviter ce chaos, les adultes actuels doivent comprendre que leurs enfants sont ‘autres’, qu’ils ne changeront plus, façonnés qu’ils sont par un nouveau monde. Il leur faut autrement réagir qu’en voulant à tout prix imposer leur autorité et leur supériorité. Et ce n’est pas tout : ils doivent impérativement aider leur progéniture à élaborer elle-même des repères, des critères, qui remplacent le discours de la morale ». Ce que Jean-Paul Gaillard appelle une éthique de la responsabilité. 

 
Lu sur www.laligue.be, le 4 février 2015.
 

Lire à ce sujet le remarquable ouvrage : Enfants et adolescents en mutation. Mode d’emploi pour les parents, éducateurs, enseignants et thérapeute, Jean-Paul Gaillard, ESF Éditeur.