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Cet article vise à présenter brièvement ce que chrétiens catholiques, anglicans et luthériens entendent lorsqu’ils parlent de la justification par la foi. Cette présentation unifiée a été rendue possible vers la fin du XXe siècle par des déclarations communes qui furent le fruit d’un long travail œcuménique qui aboutit non pas à un compromis, mais à l’éclaircissement des positions de chacun.

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Ainsi, après quatre siècles de controverse sur le sujet, on peut lire dans la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification (articles 40-41) de la Fédération Luthérienne Mondiale et de l’Église catholique :

La compréhension de la doctrine de la justification présentée dans cette déclaration montre qu’il existe entre luthériens et catholiques un consensus dans des vérités fondamentales de la doctrine de la justification. […]

Il en découle que les condamnations doctrinales du XVIe siècle, dans la mesure où elles se référent à l’enseignement de la justification, apparaissent dans une lumière nouvelle : l’enseignement des Églises luthériennes présenté dans cette déclaration n’est plus concerné par les condamnations du Concile de Trente. Les condamnations des Confessions de foi luthériennes ne concernent plus l’enseignement de l’Église catholique romaine présenté dans cette déclaration.

Pourquoi, dès lors, revenir sur une histoire « réglée » ? Parce que, justement, si catholiques et protestants ont trouvé si important de s’accorder sur ce sujet, c’est qu’il ne s’agit pas de quelque chose d’annexe à la foi chrétienne, mais peut-être bien de la compréhension de son fondement-même. Comprendre la controverse de la justification par la foi, c’est comprendre le christianisme par deux de ses affirmations essentielles : le salut offert par Dieu, et l’impératif de la charité fraternelle.

 

1. Le contexte de la controverse

Comme en témoigne son ancrage biblique, la problématique du salut par la foi et par les œuvres est ancienne, mais elle se pose de façon plus criante lors de la période de la Réforme et de la Contre-Réforme.

Au XVIe siècle, en effet, Martin Luther affirme contre les catholiques que la foi seule sauve. Il est vrai que certaines affirmations et pratiques de l’Église de Rome pouvaient donner à penser que l’homme devait se sauver lui-même par des œuvres de piété ou des dons. Luther se représente alors le croyant comme soumis à des cas de conscience et à une torture spirituelle, tant il est angoissé par la recherche de ce qu’il pourrait faire pour satisfaire Dieu. S’il doit satisfaire Dieu tout en ayant conscience de son péché, comment ne pas provoquer en lui à la fois désespoir et crainte du jugement de Dieu ? Il veut dès lors affirmer la confiance en Dieu et la paix que la foi donne.

Nous enseignons aussi que nous ne pouvons pas obtenir la rémission des péchés et la Justice devant Dieu par notre propre mérite, par nos œuvres ou par nos satisfactions, mais que nous obtenons la rémission des péchés et que nous sommes justifiés devant Dieu par pure grâce, à cause de Jésus-Christ et par la foi.

Car la conscience ne pourra jamais trouver le repos et la paix par les œuvres, mais uniquement par la foi, dès qu'elle s'assure que nous sommes réconciliés avec Dieu par Christ, comme le dit saint Paul, Rom. 5, 1 : « Étant donc justifiés par la foi, nous avons le repos et la paix avec Dieu ».

Confession d’Augsbourg en 1530, articles 5 et 20. 

 

D’un autre côté, l’insistance pour les œuvres de piété dans l’Église catholique comporte un fondement biblique tout aussi fort. L’enjeu est également de maintenir la liberté de l’homme devant Dieu, liberté qui s’exprime par les œuvres de charité que le croyant réalise. Ainsi, l’Église catholique dira du croyant qu’il « coopère » à son salut. Cette coopération exprimée par les œuvres est la manifestation du salut réalisé en lui par Dieu.

L’enjeu devient donc : si Dieu seul sauve, qu’en est-il de la liberté humaine face à l’action de Dieu ? Et si la charité n’est pas nécessaire au salut, en quoi peut-elle en être la manifestation même ? Autrement dit, comment expliquer qu’elle fait l’objet d’un commandement explicite de Jésus ?

Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. (Jean 13, 35)

 

2. Les arguments bibliques

Traditionnellement, l’argumentation liée à ce sujet se focalise autour de deux textes apparemment contradictoires. L’un de Jacques, cité du « coté catholique », appuyant l’importance des œuvres, l’autre de Paul, cité du « côté protestant », insistant sur la foi seule. Nous allons lire et analyser ces deux lettres afin de comprendre l’argumentaire de chaque apôtre.

 

L’épitre de Jacques (2, 14-20)

À quoi bon, mes frères, dire qu’on a de la foi, si l’on n’a pas d’œuvres ? La foi peut-elle sauver, dans ce cas ? Si un frère ou une sœur n’ont rien à se mettre et pas de quoi manger tous les jours, et que l’un de vous leur dise : « Allez en paix, mettez-vous au chaud et bon appétit », sans que vous leur donniez de quoi subsister, à quoi bon ? De même, la foi qui n’aurait pas d’œuvres est morte dans son isolement. Mais quelqu’un dira : « Tu as de la foi ; moi aussi, j’ai des œuvres ; prouve-moi ta foi sans les œuvres et moi, je tirerai de mes œuvres la preuve de ma foi. Tu crois que Dieu est un ? Tu fais bien. Les démons le croient, eux aussi, et ils frissonnent. » Veux-tu te rendre compte, pauvre être, que la foi est inopérante sans les œuvres ?

La pointe de ce texte est la critique de l’hypocrisie. Comment puis-je souhaiter un bon appétit à quelqu’un qui n’a pas de quoi se nourrir ? Mon souhait n’est alors qu’un vœu pieux sans effet. Ainsi en va-t-il de la foi si elle est comprise comme une croyance. « Je crois que Dieu existe et qu’il sauve les hommes. » C’est une idée abstraite, qui ne change rien à ma vie ni à celle du monde. D’où l’exemple du démon qui croit lui aussi en Dieu. Cela fait-il de lui un juste ? En ce sens, l’acception commune du mot « croyance » dans la langue française ne peut suffire à définir la foi au sens chrétien du terme.

Jacques interpelle « Prouve-moi ta foi sans les actes ! », et bien sûr, cela est impossible. La foi telle que l’entend Jacques, est non seulement croyance, mais conviction et confiance. La foi, ce n’est pas seulement penser que Dieu sauve, mais le vivre comme une conviction qui change ma vie et me rend différent. Une conviction qui change une pensée en valeurs et les valeurs en maxime de vie. Pour Jacques, dans cette lettre, une conviction qui devrait m’inciter à imiter Dieu accueillant le plus pauvre. On peut aussi dire que la foi est également la confiance que Dieu fait ce qu’il dit. J’y reviendrai plus tard lors de la lecture de la lettre de Paul.

 

Mes frères, ne mêlez pas des cas de partialité à votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ. En effet, s’il entre dans votre assemblée un homme aux bagues d’or, magnifiquement vêtu ; s’il entre aussi un pauvre vêtu de haillons ; si vous vous intéressez à l’homme qui porte des vêtements magnifiques et lui dites : « Toi, assieds-toi à cette bonne place » ; si au pauvre vous dites : « Toi, tiens-toi debout » ou « Assieds-toi là-bas, au pied de mon escabeau », n’avez-vous pas fait en vous-mêmes une discrimination ? N’êtes-vous pas devenus des juges aux raisonnements criminels ?

Écoutez, mes frères bien-aimés ! N’est-ce pas Dieu qui a choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour les rendre riches en foi et héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment ? Mais vous, vous avez privé le pauvre de sa dignité. (Jacques 2, 1-6)

L’enjeu des œuvres ne se limite pas à la cohérence, elles touchent aussi au témoignage de la communauté. L’auteur de la lettre nous dit en substance ceci : contrairement aux hommes, Dieu a choisi les pauvres pour en faire ses héritiers. Mais si la communauté chrétienne agit comme le monde agit, comment cette bonne nouvelle peut-elle être entendue ? Ainsi, la foi ne peut exister sans actes, non seulement parce qu’alors, ce ne serait pas la foi (mais une vague croyance), mais aussi parce qu’alors, elle ne signifierait rien (comme un signifié est inaccessible sans signifiant).

 

La phrase « La foi peut-elle sauver sans actes ? » ne renvoie donc pas chez Jacques à la nécessité d’agir pour être sauvé, mais à la qualité de foi (une foi honnête, convaincue et confiante). Si tu avais vraiment la foi (celle qui sauve, celle qui soulève des montagnes), tu ne pourrais pas ne pas agir.

 

Paul et l’épitre aux Romains (3, 21-31)

Mais maintenant, indépendamment de la loi, la justice de Dieu a été manifestée ; la loi et les prophètes lui rendent témoignage. C’est la justice de Dieu par la foi en Jésus Christ pour tous ceux qui croient, car il n’y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus Christ. C’est lui que Dieu a destiné à servir d’expiation par son sang, par le moyen de la foi, pour montrer ce qu’était la justice, du fait qu’il avait laissé impunis les péchés d’autrefois, au temps de sa patience. Il montre donc sa justice dans le temps présent, afin d’être juste et de justifier celui qui vit de la foi en Jésus.

Y a-t-il donc lieu de faire le fier ? C’est exclu ! Au nom de quoi ? Des œuvres ? Nullement, mais au nom de la foi. Nous estimons en effet que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi. Ou alors, Dieu serait-il seulement le Dieu des Juifs ? N’est-il pas aussi le Dieu des païens ? Si ! il est aussi le Dieu des païens, puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu qui va justifier les circoncis par la foi et les incirconcis par la foi. Enlevons-nous par la foi toute valeur à la loi ? Bien au contraire, nous confirmons la loi !

Pour Paul, Dieu sauve « indépendamment de la loi ». Il s’agit d’abord pour lui de montrer que le salut de Dieu est universel. Dieu est aussi le Dieu des païens. L’homme n’est donc pas sauvé parce qu’il suit la loi de Moïse.

Une deuxième affirmation de la lettre est qu’il n’y a pas lieu de s’enorgueillir d’être sauvé. Tous, Juifs comme païens sont pécheurs devant Dieu. Personne n’a mérité d’être sauvé. Il en est d’ailleurs lui-même l’exemple vivant : lui qui persécutait les chrétiens se voit choisi par Dieu pour devenir le héraut du christianisme !

Pour l’Apôtre, non seulement l’homme ne mérite pas d’être sauvé, mais il n’en a pas la possibilité. Il est enfermé dans le péché. Cependant, par la foi en Jésus, l’homme peut être libéré de l’esclavage du péché et être justifié, par grâce seule. L’homme n’a donc ni la dignité ni la capacité nécessaires à être considéré comme juste, mais il les reçoit gratuitement, sans condition autre que l’amour infini de Dieu manifesté par le Christ. La cause de son salut lui est donc totalement extérieure, et elle est en Dieu.

Dès lors, aucun orgueil n’est justifiable : si je suis juste, c’est par la grâce de Dieu. Mais également, plus aucune crainte n’est nécessaire : je ne dois pas me montrer « à la hauteur » pour me montrer digne du salut. « Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ » (Romains 5, 1) L’amour de Dieu ne se soucie pas savoir si je suis digne ou pas de la grâce. Il m’en rend digne.

 

Paul illustre son propos dans les versets suivants de la lettre en parlant d’Abraham : a-t-il été sauvé parce qu’il était un homme juste ? Non, la foi d’Abraham le sauve avant qu’il ne suive la loi (symbolisée ici par la circoncision). C’est cette foi, « espérant contre toute espérance » qui lui fut comptée comme justice.

Espérant contre toute espérance, il crut et devint ainsi le père d’un grand nombre de peuples, selon la parole : Telle sera ta descendance. Il ne faiblit pas dans la foi en considérant son corps – il était presque centenaire – et le sein maternel de Sara, l’un et l’autre atteints par la mort. Devant la promesse divine, il ne succomba pas au doute, mais il fut fortifié par la foi et rendit gloire à Dieu, pleinement convaincu que, ce qu’il a promis, Dieu a aussi la puissance de l’accomplir. Voilà pourquoi cela lui fut compté comme justice. (Romains 4, 18-22)

Nous retrouvons ici la troisième acceptation du mot foi évoquée plus haut lors de la lecture de la lettre de Jacques : la foi comme confiance que Dieu agira comme il l’a promis.

 

Conclusion

L’affirmation de Paul « Nous estimons en effet que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi » semble s’opposer à celle de Jacques : « La foi peut-elle sauver sans les œuvres ? »

Cependant, lues dans le sens que veulent leur donner leurs auteurs, elles affirment deux idées différentes sans être incompatibles. La foi seule sauve (Paul) mais seule la vraie foi sauve, et les œuvres accompagnent obligatoirement une foi authentique (Jacques).

 

Les lignes qui suivent tentent d’exposer brièvement la formulation que la théologie chrétienne va faire de la problématique du salut par la foi et de la nécessité des œuvres.

 

3. La théologie de la justification par la foi

Voici en quelques lignes une synthèse de la théologie de la justification par la foi telle qu’elle est énoncée dans la déclaration conjointe catholique et luthérienne. Tous les passages cités en sont extraits. Cette déclaration est disponible sur le site du Vatican (www.vatican.va).

 

Dieu seul sauve

19. Nous confessons ensemble que la personne humaine est pour son salut entièrement dépendante de la grâce salvatrice de Dieu. La liberté qui est la sienne face aux personnes et aux choses de ce monde n’est pas une liberté vis-à-vis de son salut. Ceci signifie : en tant que pécheur il est placé sous le jugement de Dieu et incapable de se tourner de lui-même vers Dieu en vue de son salut, voire de mériter sa justification devant Dieu ou d’atteindre son salut par ses propres forces. La justification est opérée par la grâce seule.

Dieu ne tient pas compte de nos fautes, il nous relève « malgré nous », mais pas « contre nous ». La liberté de l’homme n’est pas niée dans sa position face à Dieu : l’homme peut refuser le salut de Dieu. Mais l’homme n’est pas libre de se sauver lui-même car il n’en a pas la force ou les capacités. Le salut est donc un don gratuit de Dieu.

 

Sans les œuvres ? C’est sans la foi !

25. Nous confessons ensemble que le pécheur est justifié au moyen de la foi en l’œuvre salvatrice de Dieu en Christ ; ce salut lui est offert par l’Esprit Saint dans le baptême en tant que fondement de toute sa vie chrétienne. Dans la foi justifiante, la personne humaine place sa confiance en la promesse miséricordieuse de Dieu, une foi qui embrasse l’espérance placée en Dieu et l’amour. Cette foi est active dans l’amour ; c’est pour cela que le chrétien ne peut et ne doit pas demeurer sans œuvres. Mais tout ce qui dans la personne humaine précède et suit le don libre de la foi, n’est pas la cause de la justification et ne la mérite pas. 

37. Nous confessons ensemble que les bonnes œuvres – une vie chrétienne dans la foi, l’espérance et l’amour – sont les conséquences de la justification et en représentent les fruits. Lorsque le justifié vit en Christ et agit dans la grâce reçue, il porte, en termes bibliques, de bons fruits. Cette conséquence de la justification est pour le chrétien, dans la mesure où il lutte tout au long de sa vie contre le péché, une obligation qu’il doit remplir; c’est la raison pour laquelle Jésus et les écrits apostoliques exhortent les chrétiens à accomplir des œuvres d’amour.   

 

Comme le montre l’épître de Jacques une foi véridique ne saurait se concevoir sans les œuvres. On peut le comprendre de différentes manières.

  • Tout d’abord, on pourrait parler simplement de cohérence ou d’honnêteté. La foi du croyant ne peut se limiter à une croyance qui n’implique pas un changement d’attitude de sa part.

  • Ensuite, comme action de grâce : « J’ai tellement reçu que je veux donner en retour. » La joie du salut provoque pour le croyant une envie de partager ce qu’il a lui-même reçu. Il est à la fois animé par la reconnaissance envers celui qui lui a tout donné et le désir de faire partager cette joie aux autres.

  • Enfin, la foi comme condition possible à la charité. C’est parce que je suis sauvé, parce que quelqu’un prend soin de moi, que je puis « sans risque », me donner tout entier aux autres. Je ne dois plus m’occuper de moi-même je suis donc libéré de mon égo, de mes craintes personnelles qui étaient le frein à la charité. Je n’ai pas à craindre de donner lorsque je sais que je ne manquerai de rien.

 

La liberté de l’homme

Une première conclusion permettrait d’affirmer qu’il n’y a pas de contradiction entre la foi et les œuvres en ce qui concerne la justification. La foi seule sauve et les œuvres sont nécessaires non pas comme cause, mais comme conséquence du salut. Mais une tension importante reste à élucider : la question de la liberté de l’homme face à son salut. Si l’homme n’est pas capable de se sauver et que tout lui est donné par grâce, quelle place la liberté humaine garde-t-elle ?

 

Tout d’abord, on pourrait parler de la liberté d’acquiescer. L’homme ne peut empêcher Dieu de l’aimer (ce qui serait restreindre la liberté de Dieu), mais il peut refuser de répondre à cette invitation. En comparaison, on pourrait dire que l’enfant ne peut empêcher ses parents de lui donner la vie, mais il peut les renier, couper les ponts avec eux, refuser leur aide et décider de se construire « tout seul ». L’enjeu de la foi chrétienne est de refuser cette alternative entre autonomie et hétéronomie, entre « Je me suis fait tout seul. » et « J’ai tout reçu. »

Est-il possible de construire sa vie de manière libre et responsable dans la reconnaissance ? L’homme peut-il être à la fois adulte et autonome et se réconcilier avec la part de gratuité de sa vie ? Être reconnaissance envers ses proches, la « nature », la « vie » n’empêche pas d’être responsable et d’agir librement pour faire fructifier et partager l’héritage reçu.

 

Une autre approche serait de dire que l’hétéronomie de l’homme en Dieu devient le fondement de l’autonomie de l’homme. Dans ce deuxième sens, plus biblique, la liberté de l’homme nait justement du salut offert par Dieu.  On perçoit alors la liberté comme une « libération de ». L’épitre aux Galates parle d’une « libération en vue de la liberté ». L’humanité est présentée comme enfermée dans son péché, ses peurs, son égoïsme, ses idoles et dépendances, le péché de ses parents (comme le démontrent les constructivismes et la psychanalyse, par exemple). Le salut offert par Dieu intervient alors comme libération. « C’est moi le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. » (Exode 20)

Libéré du péché et de sa conséquence (la mort et la peur de la mort) ; le chrétien peut vivre libre. On ne se demande donc plus si l’homme est libre d’accepter le salut, on le perçoit comme libre parce qu’il a reçu le salut. Sa conscience, libérée des peurs, des dépendances et des mauvais biais induits par le péché est désormais réellement libre d'agir selon le bien. Toujours sujette au péché, elle n’est plus sujette du péché.

Seule une conscience sauvée peut lutter contre le mal dont elle a été libérée, c’est en ce sens que les catholiques parlent de « coopération » de l’homme à son salut. Cette coopération par les actes a été rendue possible car la liberté de l’homme a été sauvée par Dieu. C’est pourquoi l’on affirme que cette coopération est elle-même le fruit de la grâce.

 

Conclusion

La foi et l’œuvre sont exclusives l’une de l’autre seulement comme fondement de la justification. Ailleurs, elles sont indissociables. La prise en compte de la réalité de la vie du croyant en ce monde ne met pas en cause la gratuité du salut. Sans jugement selon les œuvres, la foi est dénaturée, perdant sa qualité d’accueil de la grâce dans l’existence concrète et de communion authentique avec le Christ. Mais sans une justification par la foi seule, le jugement devient la sanction de l’effort de l’homme, perspective redoutable et qui ne manque pas de nourrir un légalisme.

Samuel Bénétreau (2003)

Nos actes nous sauvent-ils ? Non, Dieu seul sauve, quels que soient nos actes, et parfois même malgré nos actes ! La foi peut-elle sauver sans actes ? Non, car alors ce ne serait pas la foi.

 

Enfin, la compréhension du salut esquissée dans ces pages tente de montrer que la foi chrétienne n’est ni une ascèse, ni une morale, ni une quête spirituelle de l’homme qui cherche Dieu ou qui tente de s’en rendre digne. Elle est l’accueil de la grâce incompréhensible et injustifiée. L’accueil d’un amour inattendu car non mérité.

Car, lorsque nous étions encore sans force, Christ, au temps marqué, est mort pour des impies. À peine mourrait-on pour un juste ; quelqu’un peut-être mourrait pour un homme de bien. Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. (Romains 5, 6-8)

Tout cela rend-il l’homme indigne, faible pécheur et sans aucune valeur ? Non. Ce qui est en jeu ici, c’est l’incompréhensible justice de Dieu qui justifie l’homme pécheur par la vie du Christ donnée. Ainsi, il n’y a pas de contradiction entre la dignité humaine et son indignité à recevoir un tel cadeau.

La grandeur de l’homme n’est pas ici mise en cause, seule reste incompréhensible la grandeur du cadeau que Dieu lui fait : ne pas tenir compte de sa faute, le justifier, et en faire son égal.

 


 

Déploiement pédagogique

En quoi le travail de ces thématiques permet-il une application pédagogique ? Je travaillerai en deux temps. Dans un premier moment, je proposerai plusieurs thématiques existentielles qui peuvent être soutenues par cette réflexion théologique. Dans un deuxième temps je me demanderai en quoi la justification par la foi influence-t-elle la perception de l’action pédagogique-même.

 

1. Quelques thématiques existentielles

Il me semble inapproprié d’aborder de front la question de la justification en classe. C’est une problématique théologique fort complexe. Par contre, son statut central en théologie en fait un background indispensable pour éclairer de nombreuses thématiques existentielles par un regard chrétien.

  • La question de l’amour inconditionnel. L’amour dépend-il de la qualité morale de son objet ? Aime-t-on plus quelqu’un de meilleur ? Le devrait-on ? Peut-on aimer celui qui est moralement condamnable ?
  • La question de la cohérence actes/paroles. Un homme peut-il confesser quelque chose qu’il ne pratique pas ? Cela rend-il sa conviction caduque ? À tout le moins, cela favorise-t-il son acceptation par les autres ?
  • La foi/confiance est-elle possible envers les autres ? Est-il possible de vivre sans elle ? Est-elle naïve ? Est-ce un pari ? Ou une confiance fondée ?
  • Me suis-je construit tout seul ? Suis-je ma propre source ? Dois-je être reconnaissant ? Recevoir signifie-t-il être dépendant ?
  • Les déterminismes ou le péché peuvent-ils enfermer notre liberté ? La contraindre ?
  • Peut-on être libéré de la peur de la mort ? Comment ? S’agit-il d’une fuite (divertissement ?)
  • La question de la réalité d’un amour sans actes. Peut-on se contenter de se dire « Je t’aime » sans le montrer dans le concret de nos vies ? Comment peut-on témoigner de son affection ? Tout acte d’amour est-il preuve d’amour ?
  • La foi d’un homme est-elle seulement de l’ordre du for intérieur ou doit-elle changer sa manière de vivre et le monde qui l’entoure ?
  • Les questions de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux. Faut-il être les mêmes pour s’entendre.
  • Travailler les images de Dieu : Dieu juge, Dieu miséricordieux…
  • La loi, garante de la moralité ou incitation à la transgression ?
  • Est-il préférable en éducation de toujours tout pardonner ou faut-il punir ?
  • Faut-il tirer orgueil de ses actions ?
  • Une façon d’aborder ces thématiques par un (deux) texte biblique : les deux récits de l’histoire de la mer rouge tiennent cet équilibre entre salut par la foi et responsabilité. Ainsi, si l’un d’entre eux affirme « Restez sans bouger, Dieu vous sauvera ! » l’autre récit interpelle « Qu’avez-vous à crier ? Qu’on se mette en route ! » Le texte présente le salut à la fois comme offert par Dieu et le peuple d’Israël comme devant y participer nécessairement.

 

2. Des conséquences pour la pédagogie du cours de religion

Don Bosco dit qu’il faut donner aux jeunes « des raisons de croire ». Face au non-sens apparent de la vie, le témoignage de l’enseignant deviendra l’occasion pour le jeune de croire qu’une vie joyeuse est possible. La cohérence entre l’action pédagogique du professeur et ses paroles est donc capitale pour la crédibilité de son message. C’est ce que dit l’épitre de Jacques. Si donc, l’attitude du professeur de religion n’est pas vécue par les élèves comme un minimum conforme avec ce qu’il dit, il confirmera juste que la foi est une belle construction, mais naïve et impossible à vivre. Ou pire, un mensonge pour manipuler les gens.

Attention cependant à ne pas oublier le conseil de Don Bosco concernant le témoignage. Sans être secondaire (puisqu’il est capital !), il n’est jamais premier. Le but n’est pas de témoigner. Mais en vivant sa foi de façon cohérente, l’enseignant fera de sa pédagogie le lieu même de la révélation de l’évangile. Simplement parce qu’il veut le vivre ainsi et surtout pas parce qu’il veut convaincre les élèves.

 

Quelles attitudes pédagogiques semblent se dégager de la thématique théologique travaillée ?

Distinguer le pédagogique et le disciplinaire.

Cette demande de tous les pédagogues contemporains peut se comprendre d’un point de vue chrétien également. Il s’agit, pour le professeur, de ne pas « moraliser » la sanction pédagogique, autrement dit, de ne pas imputer de mauvais points à l’enfant qui se comporte mal. Tout aussi insupportable que l’élève soit, il a droit à une évaluation impartiale de ses compétences lors des bilans.

De même, il est difficile pour un enseignant de ne pas favoriser l’élève méritant. Presque tous les professeurs aiment l’élève en difficulté, … lorsqu’il se bat pour réussir. Mais qui ira « sauver » ou tendre la main à celui qui s’égare « volontairement » ? Pour le professeur chrétien, la distinction entre le pédagogique et le disciplinaire va jusque-là.

Est-ce à dire qu’il n’espère pas et n’éduque pas l’enfant en vue de plus de respect et d’un meilleur vivre-ensemble ? Oui, mais il veillera à ne jamais faire de l’obéissance disciplinaire une crainte pour l’évaluation pédagogique.

 

Refuser d’enfermer l’enfant dans une étiquette, lui laisser toujours un à-venir.

À la lumière de la vie de Paul de Tarse et de tous les héros bibliques qui furent choisis malgré leurs évidents défauts, malgré leurs évidentes fautes morales, erreurs de jugement… le professeur veillera à ne jamais enfermer l’enfant dans l’image négative que lui-même, le groupe ou le corps enseignant aurait construite.

Dieu va chercher celui qui est le plus méprisable aux yeux des hommes, et cela, que le mépris soit dû à des raisons sociales, physiques ou morales. Il lui dit : « J’ai confiance, je te choisis et je t’aime. » Le professeur veillera à toujours garder un regard bienveillant et salvateur sur le jeune en difficulté : « J’ai confiance en toi, tu peux t’en sortir et je t’aiderai si tu le veux. »

 

Laurent Miller – novembre 2013

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