Version imprimableSend by email

Yves-Marie Blanchard, Camille Focant, Daniel Gerber, Daniel Marguerat, Jean-Marie Sevrin
Jésus. Portraits évangéliques
« Trajectoires » 18, Lumen Vitae, Bruxelles, 2008, 148 p.

Ce petit livre est un joyau. Il mérite d'être largement diffusé, en tenant compte toutefois que sa lecture demande attention et suppose une première initiation à l'exégèse, particulièrement l'exégèse narrative. Cinq auteurs, réputés pour leur compétence et leur sens profond des exigences de la foi, brossent le portrait de Jésus selon les quatre évangiles canoniques et la tradition gnostique.

D. Marguerat présente Jésus selon Matthieu: dans le plus juif des évangiles, qui se montre en même temps très dur pour Israël, la figure de Jésus apparaît marquée par la situation difficile d'une chrétienté fragilisée par un judaïsme qui prend ses distances à son égard. Mais derrière le remodelage de la parabole de l'invitation au festin des noces, on voit combien Matthieu a pris conscience que, si Dieu a laissé se produire la catastrophe de 70 pour Israël, pareil drame peut se répercuter également pour l'Église. Quant à la Torah, le Jésus du Sermon sur la Montagne se révèle fidèle à la Loi en même temps qu'il nous libère des subtilités casuistiques qui l'encombraient. Ni casseur de la Loi, ni législateur, Jésus donne toute sa vigueur à la loi en régime chrétien en la relisant avec autorité. Mais le Jésus de Matthieu, Seigneur de l'Église, est aussi celui qui accueille « la petite foi » comme une dimension incontournable de l'existence croyante.

Camille Focant nous fait le portrait du Jésus paradoxal et énigmatique de Marc. La narration permet à « l'Évangile » de se dire en passant par le récit (J. Delorme). Enraciné dans le développement de la foi en Jésus, l'évangile est marqué par un projet théologique: faire apparaître dans un récit l'identité du Crucifié et du Ressuscité. Dans l'évangile de Luc et dans les Actes, D.Gerber fait voir comment Jésus y est la manifestation de l'offre du salut de Dieu. Luc, homme de conviction et écrivain de talent, a peint avec patience et finesse un portrait de Jésus dont les accents salvifiques apparaissent tout au long de son oeuvre. Yves-Marie Blanchard nous fait découvrir, dans le Jésus de Jean, le Fils envoyé du Père. Pour lui, s'il est légitime de donner aux titres mentionnés dans la conclusion de Jn 20, 30-31 leur sens christologique le plus élevé comme aboutissement de la réflexion et de tout le livre, la trajectoire narrative du quatrième évangile développe cependant une christologie beaucoup plus complexe qui se déploie progressivement. Tout cela n'aurait en effet pas de raison d'être s'il n'y avait eu en amont l'existence concrète d'un personnage inscrit dans l'histoire. Par ailleurs le portrait du Jésus johannique est aussi le portrait des chrétiens. Tout sauf reconstitution d'un passé historique, la christologie de Jean est également une « mystagogie » introduisant l'homme croyant à la pleine conscience de sa constitution chrétienne. Le Jésus secret des évangiles gnostiques est analysé par Jean-Marie Sevrin. Il nous caractérise en quoi consiste le phénomène multiple et protéiforme du gnosticisme, nommé et circonscrit comme tel seulement par les Pères de l'Église et la recherche moderne. Jésus y est le « révélateur », personnage insaisissable et changeant, appartenant au monde de la lumière originelle et donc immuable sous son apparaître. Bref, à coup sûr, un docétisme. Dans toute cette littérature, l'évangile selon Thomas a reçu une place à part car il n'est pas un dialogue de révélation, mais une collection de paroles isolées de Jésus. Énigmatiques, ces paroles relèvent du genre « paroles de sagesse » et semblent correspondre au temps du ministère de Jésus plutôt qu'à celui d'après la Résurrection. Selon toute vraisemblance, cet évangile de Thomas puise librement à des sources multiples. Son Jésus n'agit pas, n'a pas d'histoire. Ses paroles véhiculent un sens caché, à dimension éthique. Mais le portrait que l'on peut en tracer à la suite de Thomas est décevant. C'est le Jésus de l'histoire, mais dont la relecture le sort de l'histoire pour le dissoudre dans le mythe.

Commentaire de H. Jacobs sj, lu sur www.laprocure.com, le 19 janvier 2015.



Issu de conférences données à Louvain, l'ouvrage réjouira étudiants et animateurs bibliques à la recherche de synthèses enlevées. Les auteurs s'en sont tenus strictement aux évangiles, en débordant toutefois le cadre canonique. En effet, J.-M. Sevrin s'attache au « Jésus secret » de l'apocryphe Évangile selon Thomas. Après un exposé sur la nébuleuse gnostique, il tire les conséquences de l'absence de narrativité caractéristique de ce type de recueil : « Jésus n'agit pas, n'a pas d'histoire » (p. 139) et le lecteur est invité lui-même à sortir de l'Histoire concrète pour suivre « le Vivant » qui « se dérobe à qui n'a pas la connaissance » (p. 142). Ce désengagement - a-t-il disparu aujourd'hui ? - interroge la foi chrétienne, d'autant que l'évangile selon Thomas est parfois proche de certains textes canoniques. Les autres contributions le soulignent : s'il y a une vérité « évangélique », elle passe par la prise en compte de la narrativité du destin de l'homme de Nazareth. Et y a-t-il prise en compte plus adéquate qu'un récit ?

Jésus ne s'enferme pas dans le portrait ainsi configuré. Le récit est donc pluriel. Mais que l'on ne s'attende pas ici à l'expansion universitaire de formules ramassées telles que « Jésus, Maître d'Israël » pour Matthieu, « paradoxal et énigmatique » pour Marc, « offrant le salut de Dieu » pour Luc, « Fils unique racontant le Père » selon Jean. Autant que le sujet peint (Jésus), les quatre études analysent avec soin, parfois avec jubilation, la main des quatre peintres. Elles orientent également notre regard vers le lecteur idéal attendu par de telles œuvres. On a là, sans jargon, le meilleur du croisement entre méthode historique et approche narrative.

Pour en tirer profit, il faut cependant sans cesse regarder le texte biblique, tant sont nombreuses les références. C'est toujours le macro-récit qui est envisagé bien que D. Marguerat « zoome » sur la parabole des invités au festin (Mt 22,2-14) et C. Focant sur la syrophénicienne, Bartimée et l'onction à Béthanie (Mc 7,24-31 ; 10,46-52 ; 14,3-9). D. Gerber n'hésite pas (en 20 pages seulement !) à couvrir l'ensemble des deux tomes de Luc. Après avoir repéré en Lc 1-2 les traits salvifiques de Jésus (dans la polyphonie des « voix » du narrateur et des personnages), il montre comment ils se vérifient dans la suite du récit. Y.-M. Blanchard s'attache, en Jean, à l'intrication des titres, ceux que donne le récit à Jésus : Messie, roi d'Israël, et celui qu'il se donne : Fils - titre qu'il confiera à ses disciples. Au passage, on notera l'importance des débuts de chaque évangile où sont livrées les clés de lecture. À lire sans tarder.

Commentaire de Gérard Billon, lu sur www.bible-service.net, le 19 janvier 2015.

Articles bibliques liés: