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Par Pamela Cushing, lu sur jeanvanier.org (site inexistant depuis), le 21 juin 2014.


Depuis plus de quatre décennies, Jean Vanier est un défenseur radical des personnes marginalisées, nous invitant à reconnaître la profondeur des dons et des enseignements qu'elles nous offrent, lorsqu'elles sont bien intégrées et soutenues avec dignité : « Nous devons rester proches d'elles et prendre le temps de les écouter, car la peur les fait souvent parler tout bas et très peu ».

L'œuvre de Jean Vanier permet d'élargir notre perspective en particulier sur trois interrogations  fondamentales à propos du bien commun et du pourquoi de notre existence :  Que signifie être pleinement humain ? Que signifie être au service des autres ? et Comment encourager l'unité au sein de la diversité ? Les réponses à ces trois questions sont à la fois pratiques et théoriques, vécues et écrites.

La pratique qui est au coeur de sa vision est d'une grande simplicité. Elle consiste à créer un environnement de soutien, culturellement adapté, permettant à deux individus de se rejoindre au-delà de leurs différences et de conduire à une conversion du coeur et de l'intellect.  Jean Vanier démontre ainsi que l'humanisme n'est pas seulement un idéalisme, mais peut aussi être une expérience vécue.

Liberté, dignité et ouverture pour tous les êtres humains
Que signifie être pleinement humain ?

Dans son exploration de ce que signifie être pleinement humain, Jean Vanier nous invite à observer  la tension constante entre notre besoin d'exceller et de contrôler et notre désir d'apprendre à vivre en paix avec nos imperfections et celles des autres. Là où la modernité privilégie le progrès et la perfection, Jean Vanier nous invite à prêter attention à ces aspects constitutifs de la nature humaine, importants mais souvent négligés, que sont l'imperfection et la fragilité.

Jean Vanier est convaincu qu'en mettant en lumière le caractère universel et central de la fragilité que nous partageons tous sans exception, nous pouvons aller au-delà de nos différences et nous retrouver dans une même humanité : « Les faibles enseignent aux forts à accepter et intégrer la faiblesse et la brisure dans leur propre vie. » Le narratif présent dans toute son oeuvre révèle que la majorité des gens ne s'épanouissent vraiment que lorsqu'ils sont accueillis tels qu'ils sont, avec leurs dons et leurs faiblesses. Bien que cette fragilité soit inhérente à notre condition humaine, Jean Vanier insiste cependant sur la responsabilité que nous avons, eu égard à toute fragilité, de grandir dans la liberté et le service des autres. 

L'intuition centrale qui est au coeur de L'Arche s'enracine dans ces relations de mutualité où la personne plus fragile nous permet de découvrir notre humanité commune. Jean Vanier désigne ainsi la faiblesse comme un don et une opportunité. La faiblesse devient une force d'attraction qui nous rassemble et qui crée, par exemple, la solidarité autour d'une personne blessée qui a besoin d'aide. La vulnérabilité peut pousser les gens à donner davantage d'eux-mêmes, à s'ouvrir et révéler leur propre imperfection. Par contraste, la force ou l'excellence, bien que souvent impressionnantes, tendent à diviser par l'esprit de compétition et la crainte de ne pas être à la hauteur. « Je suis toujours étonné de voir que le partage de nos faiblesses et de nos difficultés nous apporte beaucoup plus que le partage de nos qualités ou de nos succès », nous dit Vanier.  

Une vie qui a du sens est une vie où s'exerce la compassion et le service
Que signifie être au service des autres ? 

Vivre en communauté avec les personnes marginalisées a été un élément déclencheur, par lequel Jean Vanier a compris que bien servir les autres exige que l'on dépasse la charité et la simple tolérance. Il reconnaît l'hubris ou la prétention démesurée de l'aidant se percevant lui-même comme supérieur et distinct de celui ou celle qu'il sert. Il sait par expérience que l'aide qui est animée par un sentiment de solidarité et d'humanité commune, a meilleur goût que celle qui prend sa source dans le seul devoir. Et puisqu'il est impossible de légiférer sur la compassion et d'imposer le souci de l'autre, Jean Vanier nous invite à une meilleure compréhension de la notion de 'service à autrui' en montrant, grâce aux communautés de L'Arche, qu'il est possible de créer des conditions favorisant le développement de la mutualité dans le service. « Chaque enfant, chaque être humain, aussi fragile ou vulnérable qu'il soit, a un besoin inné d'expérimenter qu'il peut être source de joie ... qu'il peut être célébré. » Jean Vanier suggère que c'est seulement dans ces manifestations d'acceptation totale que “l'image négative que nous avons de nous-même peut se transformer." Il est convaincu que la présence aux personnes marginalisées en toute solidarité et dans la célébration est aussi vitale et importante que les services pratiques et concrets. C'est ainsi qu'il encourage à la fidélité à cette présence s'exprimant au quotidien dans de petits gestes où s'exprime l'amour, l'acceptation, le pardon.

Jean Vanier nous rappelle que les relations de soin qui ne cultivent pas la mutualité demeureront superficielles et inadéquates, d'autant qu'elles comportent souvent des difficultés ou des tensions. Les soins routiniers ne doivent pas nous faire oublier que le but premier du service est  « le support attentif permettant de rendre l'autre libre ». Bien entendu, cela ne signifie pas que les besoins ou handicaps disparaissent, mais plutôt qu'une personne ne devrait pas se sentir prisonnière de ses besoins ou perpétuellement redevable aux autres. Jean Vanier nous donne à voir le poids insupportable chargé sur les épaules de personnes déjà aux prises avec une déficience, lorsque qu'en plus s'ajoute le fardeau social qui les définit à partir de leur déficience ou de leur inutilité, ayant ainsi tout à recevoir et rien à apporter. 

L'accomplissement de soi atteint sa plénitude dans les relations qui se créent au-delà des différences qui nous séparent.
Comment encourager l'unité au sein de la diversité ? 

De par son réalisme et sa connaissance profonde du coeur humain, Jean Vanier a depuis longtemps reconnu qu'il est impossible de forcer les gens à aimer, apprécier ou inclure 'le différent' lorsqu'ils jugent que ce dernier n'en vaut pas la peine, justement à cause de ses différences. Bien que cette tendance à juger, craindre ou exclure ceux ou celles dont la différence est dévalorisée, soit naturelle, Jean Vanier nous invite à aborder la peur de la différence de la façon inverse, c'est-à-dire en considérant la possibilité d'enrichir notre imagination en apprenant à vivre avec la dissonance et les enseignements issus de la diversité. Jean Vanier refuse de se résigner aux peurs primitives et instinctives qui nous habitent et cultive plutôt les possibilités passionnantes de la différence, dans le but d'encourager le désir d'ouverture, non par loi, mais par choix. De manière tout à fait rationnelle, Jean Vanier est convaincu que l'amour fait du pouvoir une force d'engendrement au lieu d'une force de destruction.  « Dieu ne nous appelle pas à faire des choses extraordinaires, mais à faire les choses ordinaires avec un amour extraordinaire », dit-il.

Jean Vanier a démontré que lorsque des personnes marginalisées sont accueillies avec amour et dans l'amitié, leurs dons acquièrent un potentiel de guérison personnelle et interpersonnelle et renforcent l'unité. La transformation est mutuelle et la personne plus fragile est alors fortifiée dans sa capacité de résilience et son estime de soi. 

Le désir de chaque être humain d'être aimé et d'appartenir à la communauté est universel et les communautés de L'Arche et de Foi et Lumière sont des laboratoires de recherche actifs où, jour après jour, l'on essaie de mieux répondre à ce désir profond. En côtoyant à long terme des personnes marginalisées, les membres de la communauté en viennent graduellement à reconnaître, explorer et accepter leur propre fragilité humaine, réajustant ainsi leur sens moral et leur vision du monde. Ils sont mis au défi de combiner leurs forces et leurs faiblesses. Ils apprennent ainsi que la tendresse et la compassion sont tout aussi importantes que le pouvoir et le savoir. En reconnaissant leurs propres imperfections, ils apprennent à vivre humblement face à la vulnérabilité des autres.

Il en résulte une cohorte d'artisans de paix capables de mettre en pratique l'humanisme prôné par Jean Vanier et exprimé dans une compréhension nouvelle du service, de l'imperfection et de l'unité. « C'est en se mettant debout avec notre fragilité et notre souffrance et pour s'ouvrir à l'autre plutôt que de s'enfermer en nous-mêmes, que seulement nous pourrons vivre pleinement dans la communauté humaine.»