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Discussion à propos du dernier livre de Hawkins sur l'origine l'univers. Le commentateur remet à sa place chaque outil de connaissance dans sa sphère. Ne pas mélanger sciences et religion ou philosophie.

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Dans son dernier livre, le physicien britannique répond aux tenants du « dessein intelligent » en affirmant que l’existence de l’univers découle des seules lois de la physique. Philosophie ou coup marketing ?

Comment vendre à plusieurs millions d’exemplaires un livre sur la pointe avancée de la physique et de la cosmologie contemporaines ? Voici la recette, concoctée et certifiée par Bantam Press, éditeur international.

Un, mettez en gros le nom de Stephen Hawking sur la couverture. Oui, celui de l’auteur du best-seller Une brève histoire du temps (près de 10 millions d’exemplaires vendus depuis 1988). Ce physicien britannique, titulaire de la chaire de Newton à Cambridge, qui subit le calvaire d’une maladie terrible (dystrophie neuromusculaire), cloué dans un fauteuil roulant depuis plus de trente-cinq ans, privé de la parole et aujourd’hui de tout geste. Et glissez sur le coauteur, Leonard Mlodinow, en plus petit sur la couverture.

Un plan média d’enfer

Deux, le titre. The Grand Design, en anglais, puisque le livre n’est pas encore traduit en français. Avec en surtitre New Answers to the Ultimate Questions of Life(nouvelles réponses sur les questions ultimes de la vie). Cela fait livre de gourou ? Avec recette de vie et méditation transcendantale ? Oui, et c’est bon pour le tiroir-caisse. Vendre l’idée que la physique possède la réponse à vos questions existentielles semble dingue, mais ça marche.

Trois, insérez une phrase avec le mot «Dieu» dedans. Dans Une brève histoire du temps, c’était pour affirmer que la future Théorie du Tout (avec des majuscules) allait nous permettre d’accéder «à la pensée de Dieu». Un truc à vous valoir une sévère remarque sur une copie de terminale en philosophie. Là, c’est le contraire, ou presque. La phrase que nous traduisons se trouve, bien sûr, à l’avant-dernière page du livre (page 180) : «Parce qu’il y a des lois comme la gravité, l’univers peut et doit se créer lui-même à partir de rien. […] La création spontanée est la raison pour laquelle il y a quelque chose plutôt que rien, pourquoi l’univers existe, pourquoi nous existons. Il n’est pas nécessaire d’invoquer Dieu pour appuyer sur la touche "on" et faire démarrer l’univers.»

Quatre, un plan média d’enfer. Avec les unes de la presse britannique ou américaine, et des articles fondés uniquement sur cette petite phrase. Les journaux se prêteront à l’opération marketing, car si Dieu fait vendre, une polémique sur Dieu fait vendre plus encore. Or, la polémique est garantie, puisque les religieux répondront à l’appel des médias. C’est déjà fait pour l’archevêque de Canterbury. Bingo financier, «Merci Stephen» murmure in petto, l’entourage et l’éditeur.

Si ce ramdam servait une bonne cause - diffuser dans le grand public science et philosophie de la science - il serait possible d’envisager la rémission du péché. Mais non. La science, comme la philosophie sortent défigurées de l’opération.

La philo ? Enseignant la discipline en lycée, Jean-François Robredo (1) s’étonne : «Depuis Galilée, philosophes et scientifiques savent que le mélange comme l’opposition entre science et religion sont stériles. L’Eglise voulait se protéger en renvoyant la science du côté de l’hypothèse pour nier l’évidence et préserver la vérité littérale des textes sacrés. C’est l’attitude des créationnistes et des tenants de l’Intelligent Design. Un cas inverse, tout aussi stérile et dangereux : le Pape Pie XII a voulu faire correspondre la Genèse avec la cosmologie de type big-bang. Stephen Hawking, en parlant hier de pensée de Dieu et aujourd’hui de négation de Dieu, commet deux fois la même vieille erreur

Le physicien Etienne Klein (2) s’agace : «Les propos attribués à Hawking sont d’une naïveté confondante, le degré zéro de l’épistémologie, bien loin de la subtilité et de l’intelligence dont il a fait preuve en physique. Pour démontrer que Dieu n’est pas nécessaire, il faut d’abord dire très précisément qui est cet Etre dont on veut prouver l’inutilité. Dieu, cela peut être beaucoup de choses différentes… Or Hawking ne nous dit pas de quel Dieu il parle.» Puis s’amuse : «Si la gravitation suffit pour créer l’univers, pourquoi ne pas dire que la gravitation, c’est Dieu ? Toute chute serait alors une expérience transcendantale

Les philosophes savent discourir sur l’origine de l’univers. Si elle est transcendante, elle se situe hors de l’univers et signifie le passage du néant à l’être, elle peut porter tous les noms que vous voulez, Dieu ou autre, ce n’est pas une question pour la science. Et la question de Leibniz - «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?» - n’a pas plus de puissance intellectuelle pour une démarche scientifique que son inverse - «Pourquoi n’y aurait-il rien, pourquoi l’univers n’aurait-il pas toujours été ?»

Si l’origine de l’univers observable est immanente, elle en fait partie intégrante et pourrait être alors, en principe, objet de science. C’est ce que peut sembler dire Hawking puisqu’il prétend faire surgir l’univers de lui-même. Sauf qu’à le lire avec attention, il le fait surgir d’un «rien» qui contient… la loi de la gravité - plus exactement la M-théorie unifiant gravitation et théorie quantique. Le propos s’auto-contredit, puisque le rien serait donc déjà très peuplé… par ladite loi.

Dérapage intellectuel

«D’où vient-elle ?», interroge ironiquement Etienne Klein qui souligne «l’aporie fondamentale consistant à faire surgir l’univers du néant… Ce qui suppose de conférer des propriétés à ce néant.» Ceci suppose, en outre, que cette loi préexiste au trio indissociable matière-espace-temps de la physique et de la cosmologie contemporaines. Comme si un jeu d’équations mathématiques pouvait devenir un univers physique. Or, rappelle avec modestie le physicien Michel Spiro, (CNRS, président du Cern), «nos théories physiques exprimées en langage mathématique sont le produit de l’activité humaine. Et même les maths, montre le théorème d’incomplétude de Kurt Gödel, ne surgissent pas d’elles-mêmes, elles reposent sur des axiomes non démontrables.»

Le dérapage intellectuel du livre de Hawking n’a rien d’original ni de nouveau. «La confusion entre connaissances scientifiques et vocabulaire religieux est ancienne et persiste», souligne l’épistémologue Michel Paty (CNRS). Une confusion à laquelle participent des physiciens qui n’ont pas hésité à baptiser «particule de Dieu» le boson de Higgs, recherché au Cern, dans le plus puissant accélérateur de particules, le LHC (Large Hadron Collider). Pour lui, le propos de Stephen Hawking est «un recul dans la réflexion rationnelle. La pensée scientifique et philosophique ne doit pas laisser place à ces interférences avec le religieux.»

Si le livre signé par Hawking maltraite la philosophie, il ne traite pas mieux la physique contemporaine, malgré de belles pages. «La cosmologie et la physique, explique Michel Spiro, sont parvenues à raconter lasaga de l’univers où nous vivons depuis 13,7 milliards d’années.» Mais cette cosmogonie scientifique ne répond pas à la question de l’origine, même limitée à une démarche rationnelle. «En remontant le passé de notre univers, vers une phase très dense et très chaude, nos concepts physiques trouvent leurs limites. Ils sont incapables de dépasser le mur de Planck, 10-43 seconde après le big-bang. Ces concepts - relativité générale et théorie quantique - engendrent des infinis dans les équations, pour la température et la densité de l’univers. De tels infinis n’ont pas de sens physique. Ils signent donc la faillite de ces théories à cette échelle de temps et d’énergie. Quant à nos expériences, les plus puissantes menées avec le LHC , elles ne remontent pas au-delà de 10-13 seconde après le big-bang.»

Or, Hawking présente la M-théorie, unifiant gravitation et forces électromagnétiques et nucléaires, comme «celle recherchée en vain par Einstein» et «la» réponse à cette situation. Cette présentation est une arnaque. La M-théorie «est un programme de recherche», rétorque Etienne Klein. Elle fait partie, explique Michel Spiro, des «échafaudages théoriques construits pour tenter d’aller au-delà de la physique et des théories validées par l’expérience et l’observation. Il y en a d’autres. Rien ne permet d’affirmer qu’elle a plus de chance que les autres de résister à la réfutation expérimentale.» Une réfutation aujourd’hui hors de portée des physiciens, et qui pourrait le rester.

L’astrophysicien Alain Blanchard lance donc un appel à la prudence épistémique et médiatique. «Ces théories sont à l’état de spéculations, d’autant plus ouvertes que l’on s’approche du big-bang et plus encore si l’on veut aller au delà. Nous sommes réduits à des hypothèses sur la physique qui y règne. Souligner la différence entre une spéculation et une théorie validée s’impose donc, si l’on veut populariser la démarche scientifique, surtout que le public fait preuve d’une grande réceptivité sur ce thème de l’origine.»

Pourquoi Hawking présente t-il la M- théorie comme aboutie ? Parce qu’elle coïncide avec un autre choix très contestable, celui de présenter comme unique et seule valable une des interprétations de la physique quantique, celle du «Multivers». Selon elle, les particules élémentaires, comme l’univers, réaliseraient toutes les probabilités du hasard quantique. Puisque la M-théorie dit qu’il y a 10500 univers différents possibles, alors ils existeraient tous. Et offriraient autant de valeurs différentes pour les constantes de la physique (la force des interactions ou la masse des particules).

Ce choix est partagé par d’autres théoriciens, mais considéré comme une faiblesse épistémologique par Michel Paty. L’idée est irréfutable par l’expérience et l’observation, mais plaît car elle répond à une question formulée ainsi par Michel Spiro : «Comment expliquer que les valeurs des constantes fondamentales de la physique soient justement celles qui rendent l’univers susceptible d’abriter la vie, alors qu’elles nous semblent provenir du hasard quantique et non de la nécessité de lois déterministes ?»

«L’infinité des univers ratés»

Certains répondent à la question par Dieu. D’autres le cachent sous l’Intelligent Design auquel fait écho le Grand Design de Hawking. Ou avancent un «principe anthropique» guidant la détermination des constantes physiques, pour permettre l’émergence de l’homme, un finalisme rudimentaire.

Le livre de Hawking développe un argument symétrique : puisque de si nombreux univers existent, il n’est pas étonnant d’en trouver un dont les caractéristiques permettent la Terre, la vie et l’homme… Donc Dieu n’existe pas.

Jean-François Robredo souligne l’impasse logique. «La théorie des Multivers ne peut conclure à l’existence ou la non-existence de Dieu. Elle explique notre univers comme un essai "réussi", mais pas l’infinité des univers "ratés". L’hypothèse divine se veut explicative de tout. La quantité, même inutile, doit être expliquée, justifiée. A la question : pourquoi tant de tentatives infructueuses, le croyant répond : pourquoi pas ?»

L’agnostique, lui, peut s’amuser d’un Dieu aussi malhabile. Reste un perdant : le lecteur, qui pouvait espérer mieux comprendre la science contemporaine, sa méthode, ses résultats et son épistémologie.

 

(1) «Le Sens de l’univers», essai sur Jacques Merleau-Ponty (PUF, 2010). (2) «Discours sur l’origine de l’univers», à paraître en octobre (Flammarion).

Sylvestre HUET