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Jésus a-t-il fait des miracles ?

Les miracles de Jésus servent souvent d’arguments contre la foi. Que Jésus ait marché sur les eaux semble une preuve que tout cela n’est qu’invention, histoire pour les enfants. Faut-il prendre tout au pied de la lettre ? Quel est le message ?

 

Le miracle est un phénomène omniprésent dans l’Antiquité, tant chez les Romains et les Grecs que dans le monde biblique. Jésus était un thaumaturge comme il y en avait tant alors. Sa façon de guérir s’alignait sur les pratiques thérapeutiques de l’Antiquité. À l’époque, fait remarquer Jean-Pierre Sterck-Degueldre (*), le plan médical et le plan religieux n’étaient pas distingués comme aujourd’hui. On pouvait donc voir dans ces guérisons une intervention divine. Mais ceci relève de l’interprétation qui ne remet pas en question la véracité historique du fait, même s’il ne peut plus être décrit de manière précise, vu la distance temporelle et le genre littéraire dans lequel il a été rapporté. Le but des évangélistes, en effet, n’est pas de type journalistique. Il s’agit d’annoncer la foi ou de donner des enseignements pour la vie en communauté. Historiquement parlant, que Jésus ait accompli des guérisons physiques et/ou psychiques est donc incontestable. Ceux qui le croisaient devaient se sentir compris, aimés sans condition. Et, du coup, les symptômes de leur maladie disparaissaient: enfin, ils étaient bien dans leur peau, ils pouvaient renaître à eux-mêmes. « Ta foi t’a guéri ! », disait alors Jésus. L’originalité du prophète de Nazareth, par rapport aux autres guérisseurs, était dans la signification qu’il donnait à ces miracles: le royaume de Dieu s’est approché de vous, il est déjà parmi vous. Le mot guérison a d’ailleurs la même racine que le mot salut.

Les communautés chrétiennes et les évangélistes reprendront ces actes de Jésus en les amplifiant et en en créant de nouveaux (les évangiles apocryphes allant beaucoup plus loin). L’important est surtout pour eux la signification qu’ils avaient, en fonction du milieu de vie de leur communauté.

 

Tout est-il prouvé historiquement ?

Si l’on ne peut nier l’activité de création de la première communauté chrétienne dans ces récits, on ne peut cependant tout ramener à elle. À la lumière des textes finement analysés, il est intellectuellement honnête d’affirmer qu’il y a à la base de beaucoup de récits de l’évangile des faits réels. Il peut cependant y avoir des amplifications. Ainsi les miracles de résurrection – celle de Lazare, par exemple –, peuvent être vus comme des guérisons bien réelles, mais qui  finissent par être racontées comme des résurrections. Le souci d’accentuer l’importance du thaumaturge et les relectures à la lumière de Pâques « auront conduit les premières communautés chrétiennes à former des récits qui n’ont aucune assise dans un événement réel de la vie de Jésus », estime Jean-Pierre Sterck-Degueldre.

Il est donc utile de distinguer les guérisons/exorcismes des miracles dits de la nature, comme la marche sur les eaux, par exemple. Ces derniers sont sans doute une création de la communauté chrétienne à la lumière de la résurrection de Jésus, un « théologoumène » (voir ci-dessous), pour faire passer un message théologique : Jésus vient de Dieu, il est le Ressuscité. Dans ce genre de récit, on attribue à Jésus des traits réservés à Dieu dans l’Ancien Testament. D’autres textes appuient tout simplement le message de Jésus, ainsi l’épisode du figuier desséché. Il s’agit d’une mise en parabole de la stérilité de la religion d’alors telle que Jésus la stigmatisait. Pour aborder la question des miracles avec rigueur, il faudra toujours veiller à ne pas le faire en appliquant à ces textes une grille de lecture scientifique, car la culture du temps de Jésus y est étrangère. Ce qui est certain, c’est que Jésus, ses disciples et les foules percevaient ces guérisons/exorcismes comme des miracles et les attribuaient à Dieu. On ne peut aller plus loin historiquement que de dire que Jésus était un thaumaturge préoccupé du bien des autres, passionné de Dieu.

                                                                          Charles Delhez

(*) « Jésus a-t-il marché sur l’eau ? », Jean-Pierre Sterck-Degueldre, Lumen Vitae, 2011.

 

Qu’est-ce qu’un « théologoumène » ?

Le « théologoumène » est une affirmation théologique présentée sous forme d’un récit apparemment historique, ainsi que le montre John P. Meier dans son livre « Un certain juif Jésus » (Tome II, Cerf, 2005). Dans ses guérisons, en effet, Jésus apparaît toujours tourné vers les autres pour leur venir en aide. Les « miracles de la nature », eux, sont centrés sur Jésus, pour affirmer son identité divine, pour accréditer sa mission. Ainsi la marche de Jésus sur les eaux signifie, à la lumière de la résurrection, qu’il est plus fort que le mal et la mort. Aucune obligation sans doute d’y voir un fait réel. Il s’agit d’une « christophanie », c’est-à-dire d’une apparition du Christ ressuscité, calquée sur les manifestations de Dieu dans l’Ancien Testament, utilisant les mêmes images. « Il pose ses pas sur les vagues de la mer », est-il dit à propos de Dieu dans le livre de Job (9, 8). À l’origine de la « multiplication des pains », où l’on voit Jésus partager cinq pains et deux poissons pour une foule de cinq mille personnes, on peut supposer un repas particulièrement mémorable au bord du lac, avec du pain et du poisson. Cet événement a été relu à la lumière des miracles d’Élisée dans l’Ancien Testament, de la Dernière Cène et de la célébration eucharistique dans les premières communautés chrétiennes.


La non-puissance de l'Amour

Le serviteur Frédéric Lenoir, philosophe, sociologue et historien des religions :

Si ces signes étaient totalement absents des Évangiles, ceux-ci perdraient leur principal ressort dramatique : comment se fait-il que cet homme, qui accomplit tant de signes montrant que Dieu est avec lui, n’utilise pas sa puissance pour se sauver lui-même ? Les miracles de Jésus, qui encore une fois n’en sont peut-être pas, ont donc un rôle crucial dans le message qu’il entend délivrer : montrer qu’il est un homme aux pouvoirs extraordinaires (donc divins, pour ses disciples), mais qu’il renonce volontairement à ses pouvoirs au moment de sa mort pour manifester que Dieu est amour et que l’amour se manifeste par la non-puissance. La pauvreté, l’humilité, l’abandon, l’esprit de pardon de Jésus lors de sa Passion sont des signes qui manifestent ce que Jésus est venu dire de plus important: Dieu est amour. Que Jésus dise sur la croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » est infiniment plus bouleversant que si la foudre avait décimé les soldats romains et que Jésus était descendu de sa croix tel un super héros triomphant. Or, ce qui est frappant si l’on suit les récits évangéliques, c’est qu’il aurait pu le faire au regard des pouvoirs extraordinaires qu’il a. Les Évangiles montrent ainsi quelque chose de capital, qui a totalement bouleversé les disciples : Jésus inverse la notion messianique traditionnelle et par là même la conception que l’on avait jusqu’alors de Dieu.

Extrait de « Dieu – Entretiens avec Marie Drucker », Robert Laffont, 2011, pp. 70-73.


Des signes de la libération qu’apporte Jésus

Marc Sevin, prêtre et exégète :

Les miracles occupent une grande place dans les récits évangéliques. Ils sont l’écho de tous les gestes sauveurs de Jésus en faveur de ceux qui viennent le trouver. Mais il est sûr que, pour Jésus, ces gestes ne sont pas qu’une marque de compassion. Il aurait sinon guéri in­finiment plus de monde, car les infi­rmes étaient nombreux à l’époque ! La maladie était considérée comme liée au péché. Pour Jésus, miracles et expulsions de démons expriment une même réalité : le recul de la puissance du mal, la victoire du monde de Dieu. Guérisons, résurrections des morts ou multiplications merveilleuses sont autant de signes choisis par les évangélistes pour affi­rmer que Jésus est l’envoyé de Dieu.

Après Pâques, les miracles sont lus comme des signes de la libération qu’apporte Jésus par sa Résurrection. Quand Jésus dit : « Lève-toi ! » au paralytique, les évangélistes voient Jésus qui « ressuscite » le croyant. Tous ces récits de miracles soulignent que le Ressuscité continue de faire bénéfi­cier les croyants de ses actions de salut : il en fait aujourd’hui encore des voyants, les met en marche. Les miracles deviennent une des manières d’exprimer la foi au Ressuscité.

Extrait de « La Bible en 50 clés », Bayard, 2008, p.111.