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Questions pour entrer dans le texte :

  1. De quel besoin naît la religion ? Explique la logique de Freud.
  2. Montre comment la conclusion de Freud s’oppose à la critique qu’il fait de la religion dans le passage souligné.
  3. Quel avantage l’homme a-t-il à se débarrasser de la religion ?

 

La religion est une névrose

(Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, Paris, Denoël, 1932.)

L’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé - protégé en étant aimé - besoin auquel le père a satisfait, la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurés non réalisée dans les civilisations humaines, et la prolongation du temps et le lieu ou les désirs se réaliseront.2 […]

Et quand l'enfant, en grandissant, voit qu'il est destiné à rester à jamais un enfant, qu'il ne pourra jamais se passer de protection contre des puissances souveraines et inconnues, alors il prête à celles-ci les traits de la figure paternelle, il se crée des dieux, dont il a peur, qu'il cherche à se rendre propices et auxquels il attribue cependant la tâche de le protéger. Ainsi la nostalgie qu'a de son père l'enfant coïncide avec le besoin de protection qu'il éprouve en vertu de la faiblesse humaine. C’est la réaction défensive de l’enfant contre son sentiment de détresse qui caractérise celle qu’éprouve à son tour l’adulte face à sa détresse à lui ; et c’est  précisément cette réaction qui engendre la religion.

Ainsi je suis en contradiction avec vous lorsque, poursuivant vos déductions, vous dites que l'homme ne saurait absolument pas se passer de la consolation que lui apporte l'illusion religieuse, que, sans elle, il ne supporterait pas le poids de la vie, la réalité cruelle. Oui, cela est vrai de l'homme à qui vous avez instillé dès l'enfance le doux - ou doux et amer - poison. Mais de l'autre, qui a été élevé dans la sobriété ? Peut-être celui qui ne souffre d'aucune névrose n'a-t-il pas besoin d'ivresse pour étourdir celle-ci. Sans aucun doute l'homme alors se trouvera dans une situation difficile, il sera contraint de s'avouer toute si détresse, sa petitesse dans l'ensemble de l'univers, il ne sera plus le centre de la création, l'objet des tendres soins d'une providence bénévole. Il se trouvera dans la même situation qu'un enfant qui a quitté la maison paternelle, où il se sentait si bien et où il avait chaud. Mais le stade de l'infantilisme n'est-il pas destiné à être dépassé ? L'homme ne peut pas éternellement demeurer un enfant, il lui faut enfin s'aventurer dans l'univers hostile. On peut appeler cela « l'éducation en vue de la réalité », ai-je besoin de vous dire que mon unique dessein, en écrivant cette étude, est d'attirer l'attention sur la nécessité qui s'impose de réaliser ce progrès ?

Vous craignez sans doute que l’homme ne supporte pas cette rude épreuve ? Cependant, espérons toujours. C’est déjà quelque chose que de se savoir réduit à ses propres forces. On apprend alors à s’en servir comme il convient. L’homme n’est pas dénué de toute ressource ; depuis le temps du déluge, sa science lui a beaucoup appris et accroîtra encore davantage sa puissance. Et en ce qui touche aux grandes nécessités que comporte le destin, nécessités auxquelles il n’est pas de remède, l’homme apprendra à les subir avec résignation. Que lui importe l’illusion de posséder de grandes propriétés dans la Lune, propriétés dont personne encore n’a vu les revenus ? Petit cultivateur ici-bas, il saura cultiver son arpent de terre de telle sorte que celui-ci le nourrira. Ainsi, en retirant de l’au-delà, ses espérances ou en concentrant sur la vie terrestre tontes ses énergies libérées, l’homme parviendra sans doute à rendre la vie supportable à tous et la civilisation n’écrasera plus personne. Alors il pourra, sans regrets, dire avec l’un de nos confrères en incrédulité : Nous abandonnons le ciel aux anges et aux moineaux.

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