Version imprimableSend by email

Xavier Thévenot sur la vertu de chasteté

Notes de polycopié préparant une conférence de Xavier Thévenot, salésien de Don Bosco, à l’Inter-noviciat de Chevilly-Larue, vers la fin des années 70, et distribué aux participantes.

Nous allons réfléchir  ensemble sur la vertu de chasteté.

Certes le mot de chasteté paraît aujourd’hui bien démodé, et c’est tout juste si nous avons encore la possibilité de l’employer, dans notre entourage. Pourtant je vais essayer de montrer, au cours de cet exposé, qu’il n’est peut-être pas de mot plus conforme aux recherches des sciences humaines contemporaines pour désigner l’attitude que les chrétiens doivent avoir pour vivre de la façon la plus humaine possible leur sexualité.

Mais auparavant je vais définir deux mots, qui, s’ils sont mal compris, risquent de fausser l’écoute de cet exposé.

Tout d’abord, si vous le voulez bien, essayons de mieux cerner ce que je mettrai sous le nom de ‘sexualité’.

Le mot ‘sexualité’, dans cet exposé, désignera quelque chose de beaucoup plus vaste que la seule ‘génitalité’, avec laquelle la sexualité est souvent confondue.

La génitalité, c’est la mise en œuvre des organes génitaux. Par exemple quand une personne se masturbe, ou qu’elle a une relation sexuelle, elle utilise sa génitalité.

Tandis que la sexualité désigne une réalité beaucoup plus large, même si elle inclut aussi parfois la génitalité. En effet, tant la biologie que la psychanalyse, nous ont montré que la sexualité ne se réduisait pas à la mise en œuvre des organes génitaux, c’est à dire à la génitalité.

En réalité, la sexualité, c’est cette dimension masculine ou féminine dont est marquée toute la réalité de l’individu, dès les premiers moments de sa conception, et dès les premiers instants de sa mise au monde.

Ainsi, la sexualité désigne une série d’excitations qui procurent du plaisir : excitations qui se retrouvent plus tard, à titre de composante dans la forme dite normale de l’amour sexuel. Par exemple, quand un bébé tête le sein de sa mère, l’on peut dire qu’il prend un plaisir sexué, ou sexuel, alors même, qu’évidemment, il ne prend pas là de plaisir génital.

Eh bien ! cette distinction entre sexualité et génitalité nous permet de comprendre que toutes les relations humaines, je dis bien toutes les relations humaines, aux êtres, aux choses et par leur intermédiaire à Dieu, que toutes les relations humaines sont marquées par la sexualité. Je dis bien, encore une fois, toutes les relations humaines sont colorées par la sexualité. C’est à dire par la dimension masculine ou féminine qui est la nôtre, même si aucune de ces relations ne se réduit au sexe.

Par conséquent, vous commencez à le soupçonner, la régulation de la sexualité par la vertu de chasteté, va être tout à fait fondamentale, puisqu’elle va porter sur l’intégralité de nos relations humaines.

Voilà donc pour le premier terme que je voulais définir, afin d’éviter la mauvaise compréhension de ce que je vais dire, à savoir le terme de sexualité.

Je vais définir maintenant un deuxième terme qui est souvent confondu avec celui de de chasteté par le grand public, à savoir : la continence. En effet, quand le grand public emploie le mot de chasteté, il désigne par là, l’abstention de relations sexuelles, que vivent les personnes qui font vœu de chasteté. Or en réalité, l’abstention de relations sexuelles doit être désignée de façon plus précise par le terme de continence.

Donnons donc une définition extrêmement nette de la continence : est continente, une personne qui s’abstient de tout plaisir conduisant à l’orgasme volontairement provoqué, c’est-à-dire qui s’abstient de tout plaisir issu, soit de la masturbation, soit d’une relation sexuelle avec un partenaire de l’autre sexe ou du même sexe.

Ayant ainsi défini ce qu’est la continence, nous sommes aptes, maintenant, à aborder la question de la chasteté proprement dite. En effet, la chasteté, contrairement à ce que croit le grand public, ne se réduit pas à la continence.

La chasteté est en réalité une vertu qui doit être ‘poursuivie’ par toute personne, que celle-ci soit équilibrée ou non, qu’elle soit célibataire ou non, mariée, divorcée, veuve, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle.

 

Que désigne donc cette vertu de chasteté ?

Et bien dans une première approche, donnons une définition très large :

Est chaste une personne qui tente de vivre sa sexualité, au sens où je l’ai définie plus haut, (et pas seulement au sens de la génitalité), de façon libérante pour elle et pour les autres.

On le voit la chasteté est une vertu extrêmement positive. Il ne s’agit pas de renier sa sexualité. Il s’agit au contraire de la vivre. Il s’agit de vivre sa dimension masculine et féminine dans toutes ses relations. Et ceci de façon à construire quelque chose, ou encore à se libérer davantage.

Mais, direz-vous, quels sont les signes de la vraie libération de la sexualité ? Et bien ! pour aider à les trouver, je vais partir de l’étymologie, c’est-à-dire de l’origine du mot ‘chaste’. Je vais ainsi montrer que ce mot a une actualité    tout à fait considérable aux yeux des chercheurs en sciences humaines. En effet, l’étymologie nous apprend que le mot ‘chaste’, vient     du latin ‘castus’. Or, vous savez qu’en latin pour construire le contraire d’un mot, comme en français d’ailleurs, on met ‘in’ devant. Par exemple en français, pour dire qu’une matière ne peut pas être enflammée, on dira ‘ininflammable’. De même, le contraire en latin de ‘castus’, qui a donné le mot ‘chaste’, deviendra le mot latin ‘incastus’. Or, la traduction française du mot latin ‘incastus’ signifie incestueux’.

Ainsi le latin nous apprend que le mot ‘chaste’, c’est exactement le contraire du mot ‘incestueux’. Serait donc ‘chaste’ une personne qui ne serait pas ‘incestueuse.

Vous  devez vous dire,  ‘enfin où voulez-vous en venir’ ?

Eh !bien, ceux parmi vous qui ont fait des études en sciences humaines, savent combien l’interdit de l’inceste est la base même de la structuration de la personne humaine. Tous les ethnologues, tous les psychanalystes, nous ont appris qu’un petit enfant ne peut devenir un adulte équilibré, qui si l’interdit de l’inceste  lui a été  signifié convenablement par son entourage. Alors cela peut paraître, pour certains d’entre vous, un peu abstrait. Aussi, essayons de comprendre en termes plus simples.

Être chaste, disais-je, c’est tenter de sortir de la relation incestueuse que nous avions au début de notre existence. Expliquons-nous.

Au point de départ de notre existence, il y a eu, quand nous étions dans le ventre de notre mère, un monde tout à fait étonnant ! C’était un monde de véritable confusion, où l’enfant était en état de coïncidence totale avec son origine qu’est sa mère. Si vous voulez, le petit enfant que nous étions ne savait pas encore qu’il existait autre chose que lui-même. Il n’avait pas conscience de la différence entre sa mère et lui. Il était dans un monde que l’on pourrait qualifier de ‘fusionnel’, c’est à dire un monde où il n’y a aucune différence. Un monde où tout est dans une sorte de ‘confusion’. Si nous utilisons un terme biblique, nous dirions volontiers que ce monde là était un monde de tohu-bohu, comme l’état primitif du monde dans le premier chapitre de la genèse. Ainsi, au point de départ de chacune de nos vies, il y a ce monde ‘fusionnel’ ou encore ‘incestueux’ entre nous et notre mère.

Essayons d’expliciter davantage quelques-unes des caractéristiques de ce monde fusionnel.

La première de ses caractéristiques est d’être un monde où il n’existe aucune différence puisque, évidemment, une différence c’est quelque chose qui brise la fusion. Et bien notamment ce monde fusionnel est un monde où il n’existe pas les deux plus grandes différences qui marquent nos vies.

D’abord la différence de temps. Vous savez très bien que d’être adulte, c’est prendre à bras le corps la durée ; c’est découvrir qu’il y a un temps pour toutes choses, qu’il faut une profonde patience pour se construire. Donc, c’est un monde sans différence de temps.

Mais c’est aussi un monde sans différence d’espace, ou mieux encore, sans perception de la différence de l’autre qui est en face de moi. Le petit enfant qui est dans le ventre de sa mère, et même dans les premiers temps de sa mise au monde, ignore encore vraiment qu’il y a quelqu’un d’autre dans l’espace, face à lui.

Donc, première caractéristique de ce monde fusionnel, c’est un monde sans perception de la différence du temps et de l’autre.

Deuxième caractéristique, c’est un monde sans faille.  En effet, une faille suppose qu’il y ait une rupture, une différence. Il y a les deux côtés de la faille. Eh bien ! le monde fusionnel est sans faille. Et notamment, on y a l’illusion que l’échec, qui est une faille du même projet, n’existe pas et ne peut pas exister. C’est un monde de coïncidence totale avec l’autre, puisque c’est un monde de fusion.

Enfin ce monde là est un monde de toute puissance. C’est à dire que le sujet dans le ventre de sa mère, ou le petit nourrisson, ignorant encore qu’il existe d’autres personnes que lui qui vont faire obstacle en partie à ses désirs, ce nourrisson vit dans l’illusion qu’il est tout puissant.

Voilà donc le monde qui marque nos vies à l’origine.

C’est un monde sans perception de la différence de temps et d’espace de l’autre :

-monde de coïncidence

-monde sans faille ou de purisme

-monde de toute puissance.

Eh bien ! ce monde nous travaille de l’intérieur comme un véritable rêve, comme un paradis perdu.

Précisément devenir adulte, un être humain, c’est accepter de quitter ce monde que j’ai qualifié d’incestueux, de le quitter afin de s’inscrire dans le tissus social où je vais découvrir qu’il y a l’autre en face de moi, où je vais découvrir la possibilité de communiquer, où je vais découvrir la plus grande des communications qu’est l’amour.

Ainsi notre vie passe au point de départ, et finalement à chaque instant, car ce travail est à recommencer chaque jour, notre vie passe par un renoncement.

Vivre c’est renoncer à ce monde incestueux du départ de notre existence pour trouver peu à peu la joie de la communication avec les autres.

Eh bien ! précisément, la chasteté dont nous avons appris par l’origine des mots latins qu’elle était le contraire du mot incestueux, la chasteté c’est faire de notre sexualité un usage tel qu’il nous permette peu à peu de quitter ce monde incestueux de notre origine, avec chacune de ses caractéristiques.

La chasteté c’est donc renoncer au monde incestueux pour trouver avec notre sexualité, c’est à dire avec notre dimension masculine ou féminine, la capacité de nous inscrire peu à peu dans des relations humaines.

Tout cela, pour le moment, peut paraître bien abstrait. Et bien cela a des applications concrètes extrêmement précises, qui peuvent guider nos vies  dans  la banalité  de nos conduites habituelles. C’est à montrer ces applications concrètes que je vais maintenant m’appliquer. Que je vais maintenant m’appliquer :

Première application concrète : Être chaste c’est renoncer à un monde sans faille.

Nous avons dit en effet qu’une des caractéristiques de ce monde incestueux qu’il s’agit de quitter, était d’être un monde où il n’existait pas de faille, et où notamment, il n’existait pas le sentiment d’échec.

Et bien être chaste, ce sera dans le domaine de la vie sexuée, être capable d’assumer lentement les failles de la vie, ou les échecs inévitables qui nous attendent.

Cela veut dire concrètement tout d’abord, que la chasteté nous rend capable d’assumer les inévitables déceptions qui arrivent dans nos relations humaines, dans nos amitiés, dans nos relations amoureuses. En effet la chasteté casse ce rêve d’un monde de puriste, d’un monde sans faille, et me rend capable d’aimer. Or ‘aimer’, c’est passer du ‘je t’aime parce que’... au ‘je t’aime parce que, et bien que ‘....

L’amour est toujours une capacité d’accueillir l’autre, malgré les déceptions qu’il ne manque jamais de m’apporter. L’amour est toujours un amour ‘bien que’..., ’je t’aime bien que tu m’aies déçu’..., ‘je continue à t’accueillir bien que tu n’aies pas répondu à toutes mes attentes’....

On voit ici comment la vertu de chasteté va jouer dans toutes nos relations humaines, et même dans notre relation à la foi. À notre vie religieuse ou encore à notre vie presbytérale. Car souvent nous avons idéalisé notre foi, notre vie religieuse. À l’instar des disciples d’Emmaüs qui avaient idéalisé Jésus. Ne disaient-ils pas de lui : « nous pensions de lui que c’était le libérateur d’Israël ». Et voilà qu’ils doivent découvrir que suivre le Christ, c’est être capable de l’aimer, alors même que sa vie terrestre a été relativement décevante.

Ainsi être chaste, c’est renoncer à un monde sans faille : c’est être capable d’intégrer la déception.

 

Être chaste c‘est également comprendre, dans le domaine de la sexualité que la sainteté ne se confond pas avec la perfection.

Qu’est-ce que serait qu’être parfait dans le domaine de la sexualité ? Être quelqu’un qui aurait une sexualité parfaitement en place, si tant est que l’on sache d’ailleurs ce que c’est qu’une telle sexualité. Or précisément, la vie humaine nous apprend que la sexualité parfaite n’existe nulle part. Ce qui est normal dans le domaine de la sexualité, nous apprennent les psychologues, a toujours une parenté avec ce qui est anormal. La vie sexuelle, comme toutes les autres réalités de nos vies, est parcourue par des échecs, par des failles parfois dépassables grâce à un effort soutenu de la volonté, mais aussi parfois indépassable, tant les racines de ces failles sont lointaines dans notre enfance !

La chasteté me fait comprendre, alors, que je peux être marqué par des failles dans le domaine de la sexualité : failles qui m’habitent malgré moi : masturbations irrésistibles, tendances homosexuelles excessivement importantes, difficulté de me stabiliser dans une relation fidèle, peur de la femme, peur de l’homme, peur d’aimer, etc.

La chasteté me fait découvrir que je peux être imparfait dans le domaine de la sexualité, et pourtant devenir un saint, par le don de Dieu. Car la sainteté ne consiste pas à être parfait, elle consiste à tenter de dépasser, par l’action de l’esprit, nos failles, et quand celles-ci sont indépassables, à les situer pour laisser Dieu mener son combat en nous, dans la certitude qu’il nous aime tels que nous sommes.

Voilà donc la première application concrète de nos réflexions :

« Être chaste c’est renoncer à un monder sans faille, à un monde de puristes. C’est être capable d’assumer la déception, et ce n’est point confondre sainteté et perfection. »

Deuxième application très concrète de la réflexion faite plus haut. La chasteté permet de renoncer à un monde sans différences.

En effet nous avons vu que le monde incestueux de notre origine , que nous devons quitter peu à peu pour être chaste, est un monde dont la plus grande caractéristique est d’être fusionnel, c’est à dire sans les deux grandes différences que sont la différence à l’autre , et la différence du temps.

Essayons d’abord de clarifier ce que veut dire concrètement : prendre au sérieux la différence de l’autre dans nos vies sexuées. Je verrais deux applications immédiates de cette prise en compte de la différence de mon prochain.

Tout d’abord être chaste c’est se refuser, tant dans le domaine de la vie communautaire que de la vie amicale ou amoureuse, c’est se refuser à la volonté de transparence.

Si cette volonté signifie vouloir tout dire de soi, vouloir tout savoir de l’autre, ne plus avoir, à la limite, de jardin secrets. La transparence c’est toujours une quête du monde perdu de nos origines qu’il faut savoir quitter pour bien vivre. En réalité, la volonté de transparence conduit toujours à l’angoisse et à la violence. Car pour être heureux dans nos relations humaines,  il faut toujours être trois : l’autre, moi, et… le manque ! ou si vous préférez, l’autre, moi, et …la solitude. Ou encore l’autre, moi et le mystère de chacun.

Vous savez, la solitude, ce n’est pas l’apanage des célibataires. Ce qui est souvent l’apanage des célibataires, c’est le mauvais isolement. Mais la solitude, en réalité, est nécessaire pour bien vivre, même dans une amitié, même dans un couple, même dans une communauté.

La chasteté se refuse donc à l a transparence, et prône par contre la communication. Celle-ci nécessite très souvent la médiation d’une relation tierce. C’est à dire d’une troisième réalité entre les deux partenaires qui communiquent. Cette réalité peut être une activité faite en commun. Un livre lu chacun de son côté, des loisirs pris ensemble, un souci apostolique partagé, la lecture commune de passages bibliques… Oui, pour communiquer dans la durée, il faut finalement être trois : l’autre, moi et la solitude, ou encore : l’autre moi et une réalité culturelle qui sert de médiation entre l’autre et moi.

Être chaste, c’est aussi, toujours dans le respect des différences de l’autre, c’est aussi faire un bon usage de la séduction qui vient du latin « se ducere » c’est à dire ‘conduire à soi’. La séduction, c’est cette dimension de moi-même qui fait que l’autre va être conduit vers moi. Alors on voit les chances et les risques de la séduction. Chance puisque la séduction est indispensable afin de permettre à l’autre de s’intéresser à moi et que je m’intéresse à lui. Mais en même temps ‘risque’, parce que je peux me servir de l’autre pour colmater mes désirs, pour saturer mon affection, pour vivre avec lui une relation indifférenciée, relation qui finalement ne prends pas au sérieux sa liberté.

La chasteté, elle, au contraire, prenant acte de la différence de l’autre, va permettre de constituer des relations par un bon usage de la séduction.

Tout d’abord je ferai remarquer que nous avons tous, sans exception, des pouvoirs de séduction. Pour les uns ce sera évidemment la beauté physique, le charme, mais pour d’autres ce sera la qualité de l’intelligence, la délicatesse  des sentiments ; la serviabilité, que sais-je encore ? Faisons donc tous un inventaire de nos pouvoirs de séduction et cherchons la façon dont nous utilisons ces pouvoirs. Est-ce que je les utilise pour permettre la liberté de l’autre de grandir ou au contraire est-ce que je les utilise pour enfermer l’autre dans mes désirs ?

Voyez, la chasteté, c’est d’abord dans ce domaine qu’elle se joue. Ce n’est pas seulement comme on le croit trop souvent, dans le domaine de la mise en œuvre des actes génitaux. Combien de chrétiens ne se croient-t-ils pas chastes parce que, célibataires, ils ont évité d’avoir des relations sexuelles ou de se masturber ? Alors qu’en réalité ils utilisent leurs pouvoirs de séduction pour enfermer les autres.

Quand je vis une amitié, quand je suis éducateur, pasteur, quand je suis religieuse soignante, quand je suis parent, j’ai toujours à tenter de vivre mes pouvoirs sexués de façon à rendre l’autre plus ‘autre’ que moi, plus différent que moi- même, tout en essayant de  garder la communication avec lui.

 

Si je me permets de jouer sur les mots, et même de créer un nouveau mot un peu complexe, barbare, le manque de chasteté altère l’autre, c’est à dire abime l’autre, alors que la vraie chasteté ‘altérise’, l’autre du mot latin ‘alter’ qui signifie ‘autre’, c’est à dire que la vraie chasteté rend l’autre plus autre que moi-même.

La première question à se poser, quand nous essayons de juger de la qualité de nos vies sexuées dans nos relations humaines est : Qu’est-ce que ma façon de vivre ma sexualité (ma condition masculine ou féminine) par mon corps, par mon cœur, par mes sentiments, par mon être, est-ce que cette façon altérise l’autre, c’est à dire contribue un peu à sa liberté, ou est-ce qu’elle l’enferme.

On voit dès lors qu’il arrive que l’on soit parfaitement continent dans une relation, et que pourtant on ne soit pas chaste. Ainsi la chasteté contribue à promouvoir la liberté de l’autre.

 

Je viens donc de vous dire que la chasteté c’est prendre au sérieux la différence de l’autre. Mais j’expliquais plus haut qu’une deuxième différence marque nos vies, à savoir la différence de temps. En effet devenir un être  adulte, c’est prendre le temps à bras le corps. Devenir un homme ou une femme, c’est très, très long. Nous avons la lente lenteur de nos vies qui se déroulent à assumer. La chasteté va toujours de pair, comme nous le montrent les spirituels, avec la patience. Car la sexualité ce n’est pas toujours un ‘donné ‘comme on le croit trop souvent. La sexualité c’est un devenir. C’est à dire qu’elle se déroule en partie grâce à l’effort de ma volonté, mais aussi malgré les efforts de ma volonté. Les sciences humaines nous ont appris que la sexualité est faite de progressions, mais aussi parfois, sous le coup de certaines épreuves,  de régressions et de fixations à des étapes plus ou moins immatures ou plus ou moins difficiles, et puis, quelquefois, de nouveau de progressions. Etc.

Bref la sexualité ça bouge, c’est un devenir. La sexualité est une tâche un devenir parfois tumultueux. Que de fois n’ai-je pas entendu des personnes me dire : « Ah si j’avais pu deviner il y a 20 ans que j’en serai là aujourd’hui dans le devenir de ma sexualité, vraiment je n’aurai jamais cru que j’en serai là ! » Combien de religieux et de religieuses   ne se retrouvent-ils pas, après 15 ans, 20 ans de vie religieuse ; à vivre des difficultés de l’ordre masturbatoires, à vivre des amitiés mal contrôlées, à vivre une sexualité avec quelques bizarreries sexuelles qui les laissent parfois tout désarçonnés, dépités devant eux-mêmes précisément.

La chasteté comme prise en compte de la différence du temps, permet de vivre, sans désespérance, la lenteur de nos évolutions sexuelles et ses éventuels retours en arrière. Notamment la chasteté m’apprend à distinguer ce qui est de l’ordre du refus explicite et volontaire de Dieu, c’est à dire du péché dans les transgressions sexuelles, et ce qui est de l’ordre de mes  limites  humaines, les  philosophes  diraient de  ‘ma finitude’.

La chasteté me permet donc de découvrir que tout raté de vie sexuelle n’est pas systématiquement un  péché. Dans une formule lapidaire on pourrait dire que si tout péché contre la chasteté est une transgression sexuelle, toute transgression sexuelle n’est pas un péché.

Ainsi la chasteté aide à assumer l’évolution de la sexualité et elle permet ainsi de passer de l’humiliation à l’humilité.

L’humiliation c’est quoi ? C’est la dépréciation de soi- même. Je suis dépité, j’ai une mauvaise image de moi, je me déçois.

L’humilité au contraire c’est la sereine reconnaissance devant Dieu de ma réalité dans toute sa complexité, sans ambiguïté.

La chasteté, parce qu’elle rend patient dans le domaine de la sexualité, me permet de mieux comprendre les failles éventuelles qui m’arrivent dans le devenir de ma sexualité, et du coup de mieux passer par l’humiliation de l’autodépréciation, qui est toujours teintée d’orgueil et de narcissisme, de mieux passer de l’humiliation à la véritable humilité.

Troisième application concrète de notre réflexion  sur  le  fait que la chasteté est une sortie d’un monde incestueux, c’est que être chaste conduit à renoncer à un monde de toute puissance.

Nous avons dit tout à l’heure que dans le monde, qui est le nôtre au départ de notre existence, il y a une illusion de toute puissance. Alors concrètement qu’est-ce que ça veut dire de renoncer à un monde de toute puissance dans le domaine des relations sexuées ?

Tout d’abord, cela permet d’accepter les amitiés saines qui se présentent. Je m’explique : le vœu de toute puissance qui nous habite nous fait parfois rêver de vouloir ‘donner’ et uniquement donner’. Or, uniquement donner, c’est finalement imposer son don à l’autre.

La chasteté, comme lutte contre la toute-puissance, fait découvrir que tout amour, toute amitié est toujours une articulation de dons et d’abandons. Il y a toujours une sorte de laisser-faire, de lâcher-prise dans le domaine de la chasteté. Être chaste c’est donc savoir accueillir en se démaîtrisant partiellement dans les amitiés qui se présentent. Si telle ou telle personne avait refusé volontairement et lucidement le don de l’amitié, je crois qu’il faudrait dire alors qu’elle a manqué de chasteté.

Par contre, il arrive que certaines personnes, malgré leurs efforts renouvelés pour se créer des amitiés, et à cause d’un certain nombre de problèmes psychologiques qui les habitent, il arrive que certaines personnes se voient contraintes de rester dans un douloureux isolement qui les accable. Il en est comme si les  autres refusaient de répondre à leurs  appels implicites pour nouer des relations amicales. Il est sûr alors que cet isolement n’est pas un manque volontaire de chasteté, n’est pas le résultat du péché. Il est plutôt un très dur problème, un mal profond. Aussi, ces personnes ont droit au respect le plus grand possible, car de notre part, finalement, il n’est peut-être pas de pire difficulté que de souffrir dans la mauvaise solitude.

Donc, renoncer à un monde de toute puissance, c’est accepter les amitiés, mais c’est aussi se situer convenablement par rapport au trouble. Il est très important de réfléchir par rapport au trouble, car c’est une expérience commune de nos vies sexuées.

Le trouble, c’est cet ébranlement de tout notre être qui se traduit par des réactions physiologiques venant de l’excitation par un stimulus interne : par exemple une image érotique. Ou encore par un stimulus externe : par exemple la vue de telle personne ou de telle image. Le troubl, il faut bien le reconnaître, nous gêne quelquefois parce qu’il est une expérience de non puissance, de dépendance.

Réfléchissons : quand je suis troublé par quelqu’un, quand mon corps réagit malgré ma volonté, et bien, il n’y a plus moyen de se prendre pour un dieu. Et je dirai même pour un ange. Je suis obligé de constater que cette personne qui est devant moi, que cette imagination, que ce parfum, que cette vue de telle partie du corps de l’autre, et bien que tout cela déclenche en moi une réaction malgré moi. Ainsi ce trouble est une extraordinaire expérience de notre condition de créature. C‘est pourquoi la tentation de toute puissance qui nous habite sera de dire : ‘Ne sois plus troublé’. Et l’on construit alors sa vie de chasteté sur la volonté de fuir tout trouble. Or cette volonté me paraît à la fois vouée à l’échec, et génératrice de difficultés de vivre, et même de problèmes psychiques.

Et bien la vraie chasteté qui est acceptation de la non toute puissance, n’a pas pour but, comme le croient souvent les gens, de supprimer tout trouble. La véritable chasteté permet de situer le trouble qui nous arrive, de le situer comme un appel à reconnaître notre condition de créature.

Bien sûr, la chasteté ne cherche pas non plus à provoquer le trouble, à aller au-devant du trouble. Mais quand le trouble survient, elle essaie de le situer avec un certain humour, comme un signe que l’on est profondément créature limitée.

S’il advient, par contre, que le trouble surgisse systématiquement à partir de la rencontre de telle personne précise, il vaut mieux entrer alors dans une opération de vérité. Elle cherchera à faire la lumière sur le contenu exact du lien avec cette personne. Si par exemple, je viens à découvrir que je suis amoureux ou amoureuse, alors il est bon de rentrer dans une tâche de lucidité, afin de voir à quoi tout cela m’engage.

Enfin la chasteté permet comme expérience de la non toute-puissance, de se situer convenablement par rapport aux différents plaisirs qui m’atteignent. Vous savez combien l’Église a toujours eu du mal à se situer par rapport au plaisir.

Le plaisir, comme le trouble, est une expérience de la non puissance, puisque c’est une expérience de démaîtrise. Quand je jouis, ma volonté perd sa maîtrise quelques instants.

‘Jouir’ c’est se démaitriser, et finalement c’est avoir foi en l’autre, en soi-même, en son corps. La chasteté permet donc d’accueillir des plaisirs sains. Je dis les plaisirs sains, car il peut arriver  qu’une tentation inverse de celle du refus de la démaîtrise se produise devant le plaisir. Car curieusement le plaisir est aussi une expérience de sortie de ma condition habituelle de créature. Les jeunes qui parlent argot disent : ‘je m’envoie en l’air quand je jouis ; en effet, pendant quelques instants, j’ai le sentiment de dépasser mes limites, tant et si bien que je peux m’imaginer ne plus être vraiment marqué par les limites du temps et de l’espace’. La tentation alors est de sur-accumuler les plaisirs pour oublier ma condition de créature.

Ainsi la chasteté va permettre de me défier de deux tentatives inverses attachées au plaisir : la tentation de sur accumuler pour me faire comme un Dieu, et la tentation de fuir tout plaisir pour oublier que je suis une créature limitée.

Une dernière caractéristique enfin de la chasteté, qui nous permet de renoncer au monde fusionnel, est que la chasteté nous permet de renoncer de coïncider avec notre origine (la fusion, la symbiose).

Au début de cet exposé, j’ai pu expliquer que le monde fusionnel de notre enfance est un monde de coïncidence avec notre origine. Eh bien ! je signalerai une seule application concrète de cette réflexion.

La chasteté permet, dans le domaine de notre vie affective, de refuser de coïncider avec notre origine qu’est Dieu. Ce que je vise ici, ce sont toutes ces relations pseudo- spirituelles ou pseudo-mystiques avec Dieu, où Dieu est en fait vécu comme substitut de notre réalité perdue qu’est  notre mère.

Ainsi chaque fois qu’une spiritualité vit sous le mode du « ne…que », il n’y a que Dieu dans ma vie », ou encore « Dieu me comble », ou encore « Dieu me suffit », et bien, chaque fois, une telle spiritualité n’est que la prolongation de ce monde fusionnel de mon origine.

La chasteté me fait découvrir qu’en réalité : la joie en Dieu ne comble pas, mais au contraire, qu’elle me creuse, qu’elle creuse mon désir de l’autre.

Avec Dieu on est toujours trois : Dieu, moi, et le mystère.

 

Alors je terminerai en donnant une définition assez descriptive de la chasteté :

Est chaste une personne qui sous l’action reconnue de l’Esprit Saint, tente de vivre sa sexualité de façon à construire sa relation aux choses, aux êtres, dans la reconnaissance de la différence qui la structure.

Vous avez pu remarquer que dans cette définition descriptive, la chasteté est présentée comme une tentative. Oui, c’est une tentative à recommencer chaque jour. On n’est pas chaste, on devient chaste, et cela jusqu’à sa mort.

Vous avez pu remarquer aussi que la chasteté se vivait dans la reconnaissance de l’Esprit Saint qui nous libère. Dans ce sens, on rejoint toute la grande tradition chrétienne qui a toujours établi un lien étroit entre la chasteté et la dévotion à la Vierge Marie.

En effet, selon ma définition, la chasteté est une vertu qui a une structure mariale, elle est un don de l’Esprit en nous.

Je crois aussi que Marie est un modèle de chasteté en fonction des liens d’affection altérisants, ou si vous préférez libérateurs, qu’elle a entretenus avec son entourage, et notamment avec son Fils.

Regardons par exemple comme son amour maternel sexué a été vécu de façon telle qu’il a permis à son Fils d’accomplir sa mission dans la fidélité à son père.

Regardons comment Marie a su accompagner son Fils jusqu’à la Croix, et assumer les profondes remises en questions de ses rêves que la forme de vie de son fils a dû lui apporter.

Voilà que celui dont l’Ange Lui avait dit qu’il serait appelé Fils du très Haut, voilà que celui-là est en trains d’agoniser sur une croix, comme les exclus, auxquels la société croit si peu qu’elle préfère les condamner à mort ! Et pourtant Marie est là avec son amour maternel, croyant toujours en son fils, acceptant de l’accompagner dans la liberté de son choix de Messie. Quelle affection chaste !

Demandons donc à Marie de nous obtenir le don d’une véritable chasteté, cette vertu qui conduit à vivre nos affections de façons libérantes.

François Marchand,
Lu sur www.fmarchand.com, le 25 janvier 2016.