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Lu sur www.calbw.be, le 20 août 2014. Pour l'article en pdf.


Que l’amour du prochain, la charité soit une invention chrétienne, les chrétiens en ont toujours été convaincus et le sont encore, au point que cette prétention passe pour une évidence, pour une vérité au-dessus de tout soupçon, qu’il serait malséant de contester.

Bien plus : beaucoup d’incroyants entérinent purement et simplement la foi chrétienne en la matière, ceux qui pensent par eux-mêmes comme les autres : de Renan à Comte-Sponville, cela ferait un long cortège. On le leur a tellement répété qu’ils marchent avec les croyants, sans même se douter qu’il y aurait là tout un espace où exercer opportunément l’esprit critique.

Je pense pourtant que la revendication chrétienne en la matière est totalement injustifiée. J’en suis même sûr, pour une raison très simple : la démonstration que la charité n’est pas une innovation chrétienne est très facile à administrer.

Je vais la faire ici même, accessible à tout lecteur attentif, qui n’aura besoin d’aucun savoir préalable : la saine raison y suffira amplement.

En effet : pour prouver ma thèse, il faut et il suffit de faire état de textes non chrétiens et antérieurs au christianisme qui recommandent l’amour du prochain. Or, ces textes existent, ils sont même nombreux. On peut aller les cueillir en Chine, au 5ème siècle avant J.-C., ou dans la Bible Juive, dans le bouddhisme un peu partout en Asie et naturellement aussi dans le paganisme gréco-romain.

C’est ce dernier secteur que nous allons retenir, parce que c’est le milieu où s’est développé le christianisme . Je ne vais pas verser ici tout un dossier1, mais évoquer quelques textes illustrant les plus fines pointes de la charité : ce sera plus que suffisant.

Pour être parfaite, la charité doit être désintéressée ; elle doit englober les ennemis et être universelle, c’est-à-dire considérer comme prochain tout être humain quel qu’il soit.

Commençons par le rejet de toute motivation intéressée.

Dom. J. Dupont, un ecclésiastique érudit, oppose le désintéressement de la charité chrétienne au paganisme « qui était resté enfermé dans l’égoïsme »2.C’est tout simplement faux. Une maxime de Démocrite (5ème siècle avant J.-C.) stipule : « L’homme bienfaisant n’est pas celui qui envisage une récompense, c’est celui qui a choisi librement de bien faire »3. Il existe beaucoup de développements ultérieurs. Un seul, de Cicéron, mort en 43 avant J.-C., suffira :

« Ajoutons que si la vertu est recherchée, non pour sa valeur propre, mais pour ce qu’elle rapporte, cette vertu méritera qu’on l’appelle malice. Plus, en effet, un homme rapporte toutes ses actions à l’intérêt, moins il est homme de bien et par suite, mesurer la vertu au prix qu’elle peut valoir, c’est croire qu’il n’y a de vertu que la malice. Où est la bienfaisance si l’on ne fait pas le bien pour l’amour d’autrui ? »4.

La plus fine pointe de la charité chrétienne serait d’englober les ennemis. L’affirmation est très répandue, jusqu’à aujourd’hui. On y a vu une véritable révolution. Gabriel Ringlet suit le cortège, bien sûr, et notamment le poète Grosjean qui y voit « le fond de la révolution évangélique »5. Un professeur de l’Université de Louvain a fait placer une de ses pensées en exergue de sa nécrologie : « Je suis fier d’appartenir à la seule religion qui enseigne qu’il faut aimer son prochain, ennemi ou ami, condition essentielle d’un véritable progrès de la civilisation »6.

Pourtant, le précepte d’aimer ses ennemis se trouve dans le judaïsme d’après l’exil : Exode 23, 4-5 ; Proverbes 25, 21 et dans la Lettre d’Aristée, 227. Mais il se trouve aussi dans le paganisme. Sénèque, un strict contemporain de Paul, fait dire aux fondateurs du stoïcisme :

« Jusqu’au terme suprême de la vie, nous agirons, nous ne cesserons de travailler au bien de la société, de soulager chacun en particulier, de venir en aide même à nos ennemis… »7.

Et Marc-Aurèle (2ème siècle après J.-C.) écrit : « Le propre de l’homme, c’est d’aimer même ceux qui l’offensent »8.

En ce qui concerne l’universalité, un seul témoignage suffira, parmi beaucoup d’autres. Cicéron écrit :

Or, parmi les formes de cette moralité, il n’y en a point qui ait plus d’éclat et plus de portée que l’union des hommes avec les hommes, cette sorte d’association et de mise en commun des intérêts et cette tendresse elle-même qui lie tout le genre humain »9.

Le terme « tendresse » est la traduction de Martha (Budé) que j’ai reprise, mais le terme latin est caritas, terme païen donc, avant de devenir chrétien. Et ici, l’expression « genre humain », generis humani, nous garantit l’universalité.

C’est loin d’être le cas de multiples textes chrétiens qui parlent du « prochain » : il ne va pas de soi que « prochain », traduit en latin par proximus, désigne tout le genre humain. Spontanément, pour le chrétien le prochain, c’est le coreligionnaire. Il s’agit alors de charité « fraternelle » , largement célébrée par Paul, qui ne l’élargit que deux fois, marginalement et très brièvement10. Jean n’a même pas cette retouche : chez lui, la charité n’est que fraternelle. C’est la seule aussi qui joue un rôle dans leur théologie.

Tout le monde a au moins entendu parler du « bon Samaritain », qui fait inévitablement partie du scénario Jésus de la pastorale chrétienne. Je n’ai rien contre le bon Samaritain ; c’est un bien brave homme. Mais voici un autre texte de Sénèque : « L’homme cerné par des brigands trouve en moi un défenseur, alors qu’il n’est permis de passer mon chemin sans m’exposer »11. Le Samaritain a soigné un blessé au bord de la route. Chez Sénèque, les bandits sont toujours là ; il faut secourir en pleine attaque, il faut exposer sa vie. Nul ne peut contester que Sénèque aille plus loin que Luc, plus haut, si l’on veut. Et pourtant, personne, que je sache, n’a relevé cette phrase de Sénèque pour la comparer à la parabole évangélique. Le texte est accessible à tout lecteur cultivé en plusieurs recueils traduits. Des milliers de gens – ne serait-ce que les professeurs de grec et de latin depuis des générations – sont censés l’avoir lu, comme tous les textes païens, et beaucoup d’autres, cités plus haut. Pourtant, personne n’a pratiquement jamais écrit là-dessus. Etrange silence, qu’il serait intéressant d’examiner en lui-même.

Le sommet indiscutable de la charité païenne est une phrase d’Epictète (1er et 2ème siècles après J.-C.) :

« C’est en effet un sort bien plaisant qui est tressé pour le Cynique : il doit être battu comme âne et, ainsi battu, il doit image aimer ceux qui le battent, en tant que père, en tant que frère de tous »12.

Chacun en estimera la portée, mais cette phrase a subi exactement le même sort que « le bon Samaritain » de Sénèque. Je n’insiste pas ici, car j’ai exposé l’affaire plusieurs fois13.

Dans la maxime « aimer son prochain », il n’y a pas que prochain qui soit ambigu. Aimer l’est aussi. Que ne ferait-on par amour ? Dans la tradition chrétienne, le premier devoir de charité est d’éviter l’enfer à son prochain (c’est assez logique si on ressent bien ce qu’est l’enfer et la force de cette croyance jusqu’au XIXème siècle compris), autrement dit, il faut convertir son prochain, le surveiller constamment. D’où une sollicitude inquisitoriale, inaugurée par Matthieu dans une séquence qu’on appelle « la correction fraternelle »14. De là l’intolérance chrétienne, très perceptible dès le 2ème siècle et qui persistera jusqu’au 20ème. L’intolérance est un corollaire de la charité, ce que les théologiens et les historiens croyants n’ont aucune envie de voir et de dire15.

Notons enfin que la charité relève de la seule bonne volonté : le riche donne quand, combien, à qui il veut. Il est récompensé par les prières du pauvre à son intention. C’est dans ce sens que Bossuet prêche sur « l’éminente dignité des pauvres ». Il n’y a aucun passage de la charité aux droits sociaux, qui sont de la tradition des Lumières et plus ou moins adoptés très tard et très lentement par le catholicisme, qui, vu l’évolution de la mentalité de ses fidèles, ne pouvait plus faire autrement.


 
1 On le trouvera dans Glane de philosophie antique, éd. Ousia, 1994, pp. 212-252.
2 Studia Hellenistica, 5, 1948, p. 153.
3 Fragment B 96.
4 Lois, I, XVIII, trad. Appuhn. Cicéron n’invente pas, il s’inspire de textes grecs bien antérieurs qui, pour nous, sont perdus.
5 Cité par G. Ringlet, L’évangile d’un libre penseur, Albin Michel, 1998, p. 120.
6 Nécrologie de Robert De Smet, Le Soir du 15-04-78. Elle n’a pas été reprise par G. Ringlet dans Ces chers disparus, 1992.
7 De otio, I, 4.
8 Pensées VII, 22, parmi d’autres.
9 Definibus V, 23, 65.
10 I Thessaloniciens 5, 16 et Galates 6, 10.
11 De benef. IV, XII, 2.
12 Entretiens III, 22, 54-55.
13 Cf. « La sainteté païenne », dans Glane de philosophie antique, pp. 266-281.
14 Matthieu 18, 15-17.
15 Cf. mon Intolérance catholique, CAL, Espace de libertés, 2ème éd. 1996.
 


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