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La Catena aurea sur les quatre évangiles se présente comme une chaîne exégétique faite de fragments de commentaires ou de textes patristiques grecs et latins, mis bout à bout et intercalés entre les versets du texte biblique qu'ils commentent de manière à donner l’impression d’un commentaire continu, rédigé par un même auteur.  Pour composer ce monument, Thomas d'Aquin a exploité d'abord des sources latines, puis des sources grecques dont certaines n'avaient jamais été traduites en latin auparavant et dont le texte grec n’a pas été retrouvé.

 

Vers la trtaduction de M. L'ABBE J.-M. PERONNE - LOUIS VIVÈS, ÉDITEUR 9 rue Delambre, 1868 :

Sur St Mathieu - Sur St Marc - Sur St Luc - Sur St Jean

Lu sur livres-mystiques.com, le 28 novembre 2014.


Le projet de Thomas d'Aquin

La Catena aurea sur les quatre évangiles se présente comme une chaîne exégétique faite de fragments de commentaires ou de textes patristiques grecs et latins, mis bout à bout et intercalés entre les versets du texte biblique qu'ils commentent de manière à donner l’impression d’un commentaire continu, rédigé par un même auteur.  Pour composer ce monument, Thomas d'Aquin a exploité d'abord des sources latines, puis des sources grecques dont certaines n'avaient jamais été traduites en latin auparavant et dont le texte grec n’a pas été retrouvé.

La Catena n’est pas le fruit d’un enseignement et n’a pas de visée scolaire directe et explicite. C’est un instrument de travail à finalité multiple : recueil d’autorités patristiques et guide de lecture de l’Évangile, elle est destinée aussi bien au travail théologique qu’à la prédication et à la controverse avec les Byzantins.

 

La Catena a une histoire. La Catena a été composée en Italie, d'abord à Orvieto (1261-1262) puis à Rome (1263-1267 c.) : entre la fin de l’année 1262 et 1264 pour la Catena sur Mathieu, entre 1264 et 1268 au plus tard pour la Catena sur Marc, Luc et Jean. La première partie de l’œuvre (Mt) a été dédié au pape Urbain IV ; la seconde à l'ancien élève, confrère, ami et successeur de Thomas d'Aquin à Paris, Annibald de Annibaldis, devenu cardinal prêtre au titre des Douze Apôtres.

L’intensité du travail mené par Thomas sur les sources grecques, surtout dans la seconde partie de l’œuvre (12 sources latines / 20 grecques surexploitées), ne doit pas faire illusion. Les pourparlers entrepris par Michel Paléologue avec Urbain à partir de la prise de Constantinople en 1261 dessinent le contexte de l’œuvre, sa finalité seconde, non son objectif principal. C’est après la mort du pape que les efforts de Thomas se concentrent sur l’exploitation des sources grecques, sans doute dans la foulée de la rédaction du Contra errores graecorum en 1263.

La Catena n’est d’ailleurs pas due à l’initiative de Thomas ; c’est une œuvre de commande pontificale. Selon l’épître dédicatoire placée en tête de la Catena sur Mathieu, Urbain IV († 30 septembre 1264) est l’instigateur du projet. La mission confiée à Thomas ne portait alors que sur l’évangile de Mathieu : « … Vestre Sanctitati complacuit michi committere Mathei evangelium exponendum… » (CMT00:06). Ptolémée de Lucques, ancien élève devenu confident et confesseur de Thomas dans les derniers mois de sa vie (1272-1273), précise que le pape aurait initialement demandé à Bonaventure de Bagnoregio, alors ministre général de l’ordre des frères mineurs, de gloser deux évangiles ; Bonaventure aurait décliné l’invitation faute de disponibilité en raison de sa charge[1]. La difficulté était probablement plus profonde, Bonaventure n’envisageant pas d’instance intermédiaire entre Sacra Scriptura et originalia sanctorum dans le processus de l’intelligence théologique qu’il décrit au livre 19 de son Hexameron[2]. Quoi qu’il en soit, si cette information est exacte, et rien n’oblige à la mettre en doute, la Catena témoignerait d’un phénomène sans précédent d’organisation et de contrôle par le papauté de la réception articulée du texte biblique et des autorités patristiques par l’instrumentation de la chaîne biblique. Il semble que le pape ait imaginé une Glose collective des évangiles confiée aux meilleurs maîtres en théologie (Sacra Pagina) de son temps. Non qu’il n’existât encore rien de tel : la Glose biblique développée dans le sillage d’Anselme de Laon au cours du XIIe siècle offrait plusieurs versions d’évangiles glosés. Mais seuls le Psautier et les épîtres pauliniennes, principaux livres bibliques commentés dans les écoles du XIIe siècle, avaient déjà fait l’objet d’un effort de réintégration des gloses discontinues éparpillées entre les lignes et les marges du texte biblique, par Gilbert de la Porrée d’abord, par Pierre Lombard ensuite[3]. Ce dernier avait recomposé une glose qui intégrait la quasi-totalité de la Glose standardisée de Laon (marginale et interlinéaire) et du commentaire de Gilbert sur le Psautier et les épîtres de saint Paul.

Après la mort du pape en 1264, Thomas entreprend la glose des - autres évangiles « de peur – dit-il – que la négligence ne laissât inachevée une entreprise qu’avait commencé l’obéissance. » (Epître dédicatoire à Hannibald de Hannibaldis).

Le projet d’Urbain IV consistait donc surtout à proposer à l’Eglise enseignante une continuation et une réorientation évangélique de l’œuvre biblique de Pierre Lombard, clé de voûte de l’évolution des écoles du XIIe siècle, qui restaient focalisées – dans la continuité du premier Moyen-Âge – sur le Psautier et saint Paul[4]. La Catena apportait au recentrement évangélique de la théologie suscité par les ordres mendiants l’ouvrage de référence qui lui manquait encore. La Glose ordinaire – Glosa discontinua – est laissée sur le bord du chemin, malgré certaines sentences absorbées par la Catena[5].

La Catena s'inscrit ainsi dans la continuité du mouvement scolaire du XIIe siècle, tout en intégrant les évolutions intellectuelles du XIIIe siècle : retour aux originaux des auteurs anciens grecs et latins, remise des évangiles au premier plan de la réception chrétienne des Ecritures et promotion du modèle évangélique par les nouveaux ordres (ordres mendiants). 

Le XIIe siècle scolaire avait également été dominé par le phénomène de la sententiarisation des écrits des anciens considérés comme faisant autorité pour la compréhension de la doctrine chrétienne (Pères, auteurs ecclésiastiques majeurs).  Cette sententiarisation consiste en une  triple opération de sélection, d'abréviation et de réorganisation de passages extraits des écrits patristiques et ecclésiastiques. La glose de la Bible (principalement la Glose de Laon) les organise selon l'ordre du texte des Ecritures. Les recueils de sentences (principalement celui de Pierre Lombard) les classent selon un ordre théologique ou thématique.

Le génie et l’industrie de Thomas d’Aquin surent apporter une double originalité à la recomposition des gloses initiée par Gilbert de la Porrée et Pierre Lombard : un choix de sources inédites et rares d’une part, un délicat travail de mise en sentence par réécriture des sources retenues d’autre part.

Le procédé est commun à la plupart des chaînes patristiques médiévales, mais l’Aquinate l’a poussé à un degré de raffinement rare. Le travail de confrontation systématique du texte de la Catena avec ses sources permet de le visualiser.

Cette mise en sentence se caractérise par plusieurs opérations, principalement  :

  •     constitution d'un corpus d'oeuvres et d'auteurs, certains inédits et encore jamais traduits en latin (voir épître dédicatoire de la Catena sur Marc, Luc et Jean à Annibald de Annibaldis)
  •     extraction de passages significatifs ;
  •     réorganisation quasi systhématique de l'ordre des phrases de chaque sentence pour certains auteurs (par exemple Ambroise sur Luc), fidélité plus littérale pour d’autres auteurs : ce serait le cas, semble-t-il, de l’Opus imperfectum in Mattheum cité 444 fois d’après l’édition Marietti) ;
  •     suppression de passages jugés superflux à l'intérieur des passage retenus les plus longs.
  •     réécriture synthétique d'autres passages dont seules quelques rares expressions littérales sont conservées ;
  •     ajouts, à l'intérieur des sentences patristiques, de phrases de liaison rappelant le passage biblique commenté (lemmes de rappel) ;

 

La mise en évidence de ces opérations au fil du travail d'identification des sources en vue de l'édition électronique a plusieurs conséquences d'ordre historique. Notons, en l'état actuel de la recherche :

  •     Le travail rédactionnel de la Catena est si important qu'on ne peut plus penser que Thomas l'ait entièrement sous-traité à des collaborateurs.
  •     Le travail de collation des sources a probablement été entrepris dès le premier enseignement parisien (sic) de Thomas, à partir de bibliothèques ecclésiastiques parisiennes et françaises, et s'est poursuivi tout au long de sa carrière.
  •     Thomas n'a pas composé la Catena pour qu'elle remplace le recours aux originalia. Lui-même, dans ses autres écrits, continue à citer les Pères selon les originalia comme le montre l'étude de certaines citations dans la Somme de théologie qui sont faites à partir d'oeuvres utilisées par la Catena, mais avec un découpage différent et souvent sans tenir compte des reformulations de la Catena.
  •     Tout cela suppose un système de fiches ou de florilèges  très organisés qui ont accompagné Thomas au long de sa carrière.

 

En conclusion, notons que les passages patristiques retenus par la Catena ne sont pas de simples 'copiers-collers', mais des réécritures personnelles de passages des Pères formant une continuatio syntaxique et littéraire parfaite, amplement soulignée par les chroniqueurs du XIVe siècle[6]. En cela Thomas ne fait qu’appliquer à la lecture des Pères un procédé hérité des méthodes du commentaire biblique, bien attesté depuis la fin du XIe siècle au moins : « Ex diversis doctorum libris predicti evangelii expositionem continuam compilavi » (Ed. ad Urbanum). « Ministerium expositionis adhibui sacrorum doctorum sententias compilando » (Ep. ad Hannibaldum). Les commentateurs du XIe et du XIIe siècle cherchaient à mettre en évidence la continuité des différents passages de la Bible, notamment des Psaumes et des livres poétiques dont la lecture en latin était parfois rendue difficile par le découpage en versets infligé au texte hébreux par une double traduction grecque puis latine. Le procédé relevait aussi d’une conviction de fond : celle de l’unité d’auteur de l’Écriture[7]. Gilbert de la Porrée et Pierre Lombard l’appliquèrent aux sentences patristiques de la Glose, les considérant à leur tour comme les éléments d’un discours unique, malgré la diversité de leurs auteurs et de leur contexte d’origine.

Beaucoup plus fondamentalement, la méthode de travail utilisée par Thomas dans la Catena relève de la mise en œuvre d’un principe essentiel de la théologie fondamentale chrétienne : l’unicité de la foi dans la diversité de ses expressions bibliques et doctrinales. « La Bible est un grand palais plein d’échos » notait Julien Green dans son Journal, tout en s’excusant d’avoir gardé de son protestantisme natif cette familiarité avec les Ecritures qui lui permettait de jouer sur leurs multiples facettes pour en manifester l’unique lumière. Bonaventure compare l’Écriture à une cythare : « Tota Scriptura est quasi una cithara, et inferior chorda per se non facit harmoniam, sed cum aliis; similiter unus locus Scripturae dependet ab alio, immo unum locum respiciunt mille loca. »[8] La théologie du Moyen Âge central ne s’est pas contentée d’appliquer à la Bible, conçue comme un texte unique, ce principe reçu de l’exégèse alexandrine. Elle l’a appliqué à toutes les formes de réception et d’expression de la foi chrétienne à travers son histoire, mais uniquement dans la mesure où elles concordent avec « l’Evangile forme principiale de la foi catholique et règle de toute la vie chrétienne »[9].

 

Désormais, pour Thomas, c’est l’Evangile (au singulier) qui doit être l’objet du quadruple effort du théologien - exposer le sens littéral, déployer le sens mystique, combattre l’erreur, promouvoir la vérité - car c’est l’Evangile qui est la « forme » de la foi et de la vie chrétienne.

 

La Catena aurea, par la concaténation de textes divers qu’elle opère pour « exposer » ‘l’Evangile’, est la mise en application herméneutique de ce principe théologique fondamental qui veut que dans l’Eglise la diversité de la forme doive toujours se plier à l’unité de la foi consentie au sens fort du mot. Cette unité est symbolisée par la notion d’Evangile au singulier, comme si la foi formulée par l’Eglise n’était que la répétition pure, simple et uniforme du contenu des quatre évangiles réduits à l’unité d’un message univoque. Mais sur quoi repose ce consensus qui donne à la foi la forme de l’unité ? Force est bien d’admettre, du point de vue de l’historien et de la raison, et sans préjuger de la réalité de la foi, que cette unité n’est pas acquise à priori : c’est en réalité le Glossateur, le commentateur, qui la construit par ses interventions, revêtu en quelque sorte de l’autorité du pontife romain qui le mandate. Tantôt éliminant, tantôt reformulant, tantôt glosant, Thomas tisse l’unique Evangilein evangelio … – avec des paroles empruntées à ceux qui ont commenté les quatres évangiles dans des contextes historiques, culturels et littéraires très différents. Son métier de théologien le conduit à dire ce que tous croient de Dieu sous le contrôle du magistère ecclésial. L’objectif affiché est de ne retenir du discours des pères que ce qui exprime le mieux le contenu de l’unique ‘Evangile’. Certes, on cherchera en vain les liens nécessaires entre le choix de tel auteur et tel passage de tel évangile, entre l’éviction de telle formule et l’affirmation de telle conviction de foi dans telle péricope. De ce maillage sémantique dont l’Eglise se vêtira pour exposer la lettre et le sens, proclamer sa foi et chasser l’hérétique, la cohérence ne dépend finalement que de celui qui prend la responsabilité de la compilation. Mais ce n’est que parce qu’il s’agit d’un symphonie, non d’une monodie, d’une « forma », non d’une « norma », qu’un seul glossateur peut se permettre de mettre en parole la foi de toute une Eglise en prétendant qu’elle exprime mieux ‘L’Evangile’ que chacune des expositions des Pères.

Martin Morard 17.7.2013

Lu sur  glossae.net, le 28 novembre 2014.

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