Version imprimableSend by email

Vers le document en pdf.


Article paru dans Ensembles 34 (déc. 2000 - janv. 2001) 16-17.


La Bible a une méchante réputation de violence. L’Ancien Testament en tout cas. À en croire certains, le sang y coulerait à chaque page. Essentiellement juge et guerrier, son Dieu ne serait pas vraiment fréquentable. À l’inverse, l’Évangile porterait un message de paix et de réconciliation universelles, davantage en accord avec l’image de Dieu révélée en Jésus. En réalité, les choses ne sont pas si tranchées. Le premier Testament a des chapitres d’une douceur étonnante, tandis que le Nouveau ne manque pas de textes durs, même dans les évangiles. Et s’il y a bien un livre biblique dont les pages sont jonchées des victimes de la violence des hommes et surtout de Dieu, c’est l’Apocalypse de saint Jean, le point d’orgue du Nouveau Testament.

L’Ancien Testament : une violence salutaire ?

Les passages violents sont nombreux dans la Bible juive. Mais qui se contente de s’en scandaliser se dispense à bon compte de poser la question cruciale : pourquoi tant de violence dans ce livre ? Pour ma part, je reconnais à cette violence un aspect salutaire. Elle peut en effet nous guérir de la tentation de voir la Bible comme un livre religieux véhiculant des vérités à croire, des règles à pratiquer ou des figures édifiantes à imiter. Avec un tel a priori — souvent entretenu par la catéchèse —, on s’expose à ne pas comprendre grand- chose à ce Livre qui dit et la vie et la mort pour donner à penser et à vivre l’existence humaine sans rien ôter à sa complexité.

Or, qui songerait à nier que la complexité de la vie est due en bonne partie à la violence ? Aussi, en montrant abondamment la violence, en légiférant à son propos, en la priant, l’Ancien Testament ne fait que refléter la réalité humaine. Mais il le fait en tournant et retournant en tous sens cette violence souvent tragique, comme s’il voulait inviter le lecteur à oser la regarder en face, et à tenter de la penser. Au fil des histoires qu’il raconte, il lui apprend à découvrir ses ressorts cachés, à démonter ses mécanismes complexes, à mesurer ses conséquences de mort, dans l’espoir de le voir inventer des moyens de déjouer ses ruses. Il ne craint pas d’y mêler Dieu, ne serait-ce que pour obliger le lecteur à se poser la question du rapport entre Dieu et la violence, et pour lui apprendre à haïr un Dieu qui serait l’allié de la mort. Mais un allié de la vie ne doit-il pas déployer parfois une certaine violence ? Car, la Bible l’enseigne aussi, toute violence n’est pas négative.

Cependant, la plupart du temps, nous préférerions que la Bible donne l’image d’un Dieu qui incarne les valeurs que nous jugeons importantes — un Dieu à l’image de notre idéal, en quelque sorte. Mais l’homme est-il la mesure de Dieu ? N’est-ce pas là une forme de l’idolâtrie que la Bible s’ingénie à démasquer ? Si cela nous tente, les images bibliques de Dieu que nous n’aimons pas ou que nous refusons viennent à notre secours, et nous empêchent de prétendre détenir un savoir sur Dieu. Elles contestent nos certitudes tranquilles et nous mettent en marche vers une vérité toujours insaisissable. Ainsi en va-t-il des images d’un Dieu violent.

Jésus et la violence

Heureusement, ces images ne disent pas le tout de Dieu. Et le Jésus des évangiles représente une avancée radicale dans la révélation d’un Dieu qui refuse radicalement toute violence destructrice, dans l’espoir que l’emporte la logique de la non-violence à laquelle il s’engage lui-même après le déluge, lorsque, déposant les armes, il abandonne son arc dans la nuée (Genèse 9).

Le récit des évangiles culmine pourtant dans un épisode d’une rare violence : la passion de Jésus qui met en scène la pire des violences, celle que des humains déchaînent contre l’innocent. Jésus y réagit avec une incroyable dignité et une douceur qui, chez Luc, va jusqu’au pardon accordé aux bourreaux. Là, sans doute, se dit le dernier mot de Dieu sur la violence, lorsque son bien-aimé préfère être écrasé par elle plutôt que de risquer de l’imposer à d’autres. Le Jésus de la passion refuse en effet toute violence, fût-ce celle de la condamnation, ou celle de la preuve — celle qu’il infligerait à ses adversaires s’il les obligeait à croire en lui en descendant de la croix. Ce Jésus est l’innocent qui, injustement mis à mort, va jusqu’au bout de l’amour pour ceux-là même qui l’écrasent de leur violence.

Cette image s’inscrit dans la ligne de la vie de Jésus telle que nous la rapportent les évangiles. Elle est particulièrement cohérente aussi avec le signe que Jésus laisse aux siens, pour dire en un geste le sens qu’il donne à sa vie et à sa mort, le partage du pain. Selon la symbolique de la nourriture dans la Bible, dans le geste eucharistique, Jésus prend un aliment carné impliquant la violence qui tue — chair et sang —, pour le donner en nourriture végétale — pain et vin —, symbole d’un monde où nul ne verse le sang, mais où tant d’êtres humains unissent leurs forces pour transformer le don de Dieu en nourriture à partager.

Pourtant, dans les évangiles, Jésus a des paroles et des gestes violents. À côté du Dieu père qui «  fait lever son soleil sur les justes et les injustes », il parle d’un Dieu juge qui condamne sans appel. Et quand il s’en prend aux chefs du peuple, il sait se montrer particulièrement dur et inflexible. C’est que l’Évangile n’est pas simpliste. Quand des gens puissants ou influents ferment aux humbles la porte du Royaume et les éloignent de Dieu, la colère de Jésus souligne de façon spectaculaire qu’il y a là quelque chose d’intolérable. De même, lorsque ce qu’il dit est affaire de vie ou de mort, lorsque cela engage quelque chose de radical et de décisif, le recours à l’image du jugement inflexible signale clairement la gravité du choix auquel les auditeurs sont conviés. Façon de dire, sans doute, que l’amour miséricordieux du Père ne prive pas l’être humain de sa responsabilité, mais qu’il suscite plutôt sa liberté pour un engagement résolu en faveur d’un amour authentique, qui fait vivre au-delà de la mort.

 

André Wénin, prof. à l’Université catholique de Louvain (Belgique), auteur de Pas seulement de pain… Violence et alliance dans la Bible (Cerf, 1998).