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De quoi parle le sujet humain quand il parle de son autonomie ?

1er janvier 2007, lu sur www.r-c-r.org, le 9 décembre 2013.

À l’école pour les plus jeunes, dans l’entreprise pour les autres, à la recherche d’un emploi pour ceux qui n’en ont pas, jusque dans la vie conjugale pour beaucoup, la valeur de l’autonomie suscite en permanence des injonctions « soyez autonome ! », des recommandations « faites "ceci", afin d’être autonome », des revendications « droit à l’autonomie ! ».

À proprement parler, prononcer le couple sémantique « sujet autonome », c’est prononcer un oxymore (un "soleil noir", une "douce violence"). Cette figure de style est précieuse pour les poètes, afin de suggérer la complexité des sentiments par exemple, mais en tant qu’alliance de mots contradictoires elle n’aide pas à réfléchir clairement, pire, elle égare la pensée.

L’étymologie nous éclaire : « auto-nome » se dit de ce qui se donne ses propres lois et « sujet » vient de sub- marquant une position inférieure et de jacere qui dit "jeter", par conséquent le sujet est ce qui est « jeté sous ». Le sujet d’une discussion ou d’un article est le thème qui est soumis à la conversation ou à la réflexion. Le sujet d’un monarque est l’individu qui est soumis à son autorité.

Le « sujet autonome » est donc censé à la fois se donner ses propres lois et être soumis. Serait-il alors soumis à lui-même ? Soumis aux lois qu’il se serait données dans son absolue liberté ? Mais cet être absolument libre comment peut-il être soumis ? Et en tant qu’être soumis, comment peut-il être libre ? Les mains sont-elles soumises à l’esprit ? La main droite à la main gauche ? L’hémisphère gauche à l’hémisphère droit ? Autonome et soumis... cette formule engendre trop de confusion. Notons encore que « l’autonomie » n’est apparue dans la philosophie moderne qu’au courant du XIXe siècle et que ni les Lumières, ni la Révolution n’ont pensé à l’aide de cette notion.

Ce qui précède l’Homme
Pourquoi avait-on été amené à parler de « sujets » à propos des humains ? De quoi l’humain est-il sujet ? À quoi un être humain peut-il bien être assujetti ?

Observons d’abord que l’humanité n’est pas une réalité pérenne. Au contraire, elle est composée d’individus à la vie bien courte et si l’on peut parler d’humanité, c’est parce que les humains se reproduisent. De plus, les petits d’humains sont si prématurés qu’ils sont incapables de survivre seuls ou de subvenir à leurs besoins pendant de très nombreuses années. Enfin, ce qui permet de sortir de cette prématuration, personne ne l’apporte avec soi en naissant, ni ne le construit par ses propres moyens. C’est à un élément tiers qu’on le doit, qui est transmis de génération en génération.

Cet élément tiers transmis dépasse de loin ce qui est nécessaire pour la satisfaction des besoins vitaux. Néanmoins, identique en cela à la condition de tous les êtres vivants, la condition humaine, dans l’ordre du corps, est aussi confrontée à la réalité. Mais à la différence des animaux qui se heurtent directement à cette réalité nue, les humains interposent, compensent ou apprivoisent la négativité (les épreuves de l’existence : maladies, accidents, mort propre, décès de proches, échecs, frustrations, déceptions...) par une contrepartie, qui leur permet de ne pas sombrer dans l’abîme de cette finitude. Car une confrontation brute avec la finitude de notre condition serait insupportable à notre conscience, quoique nous tendions à une confrontation brute lorsque fuyant la réalité, le "principe de réalité" finit par s’imposer à nous sous les traits de la nécessité.

Cette contrepartie, irréductible à l’ordre du corps, qui distingue les humains et dans laquelle ils sont institués, éduqués (conduits), nous l’appellerons « l’ordre symbolique » : le prénom que l’on donne au petit d’humains qui vient de naître, le nom de famille, la capacité et la nécessité d’énoncer notre généalogie, nos interdits fondamentaux, nos premiers mots, puis nos langues, nos idées, nos usages vestimentaires, notre lever, notre coucher, nos repas, l’art culinaire des plats que nous apprécions, nos règles de politesse, nos mœurs, nos institutions politiques et sociales, nos lois, les relations durables comme le mariage et l’amitié, les jeux érotiques, les activités de l’esprit à commencer par lire, écrire et calculer, toute la culture savante, la littérature, les arts, les techniques, notre façon de dire le souci de notre finitude... rien de tout cela n’est spontané, brut ou naturel. Tout cela n’a aucune nécessité dans l’ordre de la chair, ne pousse pas dans les forêts, ni dans les champs et ne découle même pas de nos gènes. Tout cela, et tant d’autres aspects de notre humanité, sont des repères symboliques institués et transmis. Insistons : personne ne les apporte avec soi en naissant, ni ne les construit par ses propres moyens.

L’humanité, ainsi que chaque humain, est fabriquée par cet ordre symbolique institué, c’est-à-dire établi par la sagesse des générations et non pas produit par la nature, il est toujours déjà existant, inassignable (on ne peut pas en déterminer l’origine), transmis au travers des générations par l’éducation que chacun reçoit, plus ou moins et avec plus ou moins de réussite.

Symbole
Pourquoi dit-on « ordre symbolique » ? Qu’est-ce qu’un symbole ? Le mot vient du grec sumbolon, il désigne un signe de reconnaissance, généralement un tesson de poterie brisé en deux morceaux, que deux parties contractant un accord conservent chacune de leur côté, afin de pouvoir ultérieurement se reconnaître en constatant l’emboîtement de leurs deux fragments. Le sumbolon désigne dans un premier temps ce fragment dans lequel le nôtre viendra s’emboîter, puis il est ce principe qui emboîte, relie, rapproche les deux parties (notez au passage, que le contraire du sumbolon, c’est le diabolon, qui divise, sépare). C’est sur ce modèle que l’on dit et pense l’ « ordre symbolique » : il est donc cet ensemble de repères dans lequel l’homo sapiens sapiens vient s’emboîter et devient humain. Le « sujet humain » étant précisément sujet de cet emboîtement.

Ainsi nous pouvons affirmer qu’à proprement parler, le sujet humain et la condition humaine sont hétéronomes, car ne pouvant se donner seuls ni l’ensemble de leurs lois, ni l’ensemble de leurs règles, c’est-à-dire les repères symboliques qui les précèdent toujours et les instituent dans l’humanité. Ces repères symboliques échappent fondamentalement à nos désirs, à nos bons sentiments, à notre liberté, à notre imagination, à notre volonté.

Alors bien sûr l’Homme est libre et cette liberté doit être prise très au sérieux, car chaque individu et chaque génération doivent reprendre l’ordre symbolique dans lequel ils ont été institués et l’interpréter pour ce qu’ils ont à vivre. Mais cette liberté doit se reconnaître toujours déjà précédée et construite par un ordre symbolique qui permet à cette liberté d’être, ne serait-ce qu’en étant dite, et ne pas tenter de subvertir cette distinction de principe, qui énonce que les humains sont sculptés par des repères symboliques, par une liberté qui procéderait spontanément de la nature, en continuité avec elle.

C’est parce que cette prudence n’est pas respectée que l’histoire est ponctuée de courants de pensées, trop pressés de se débarrasser de cadres institués, parfois légitimement critiquables, courants de pensées qui donnent une extension excessive à la liberté de l’Homme, jusqu’à prétendre que c’est la totalité des cadres symboliques qui nous instituent dans l’humanité, voire leur principe même, que nous pourrions agencer à notre convenance, dont nous pourrions disposer à notre guise.

C’est ainsi que de nos jours, cette idée de l’autonomie a envahi toutes les activités humaines, l’éducation, la pédagogie, la psychologie, l’activité économique et pour ce qui nous préoccupe principalement ici : la politique.

« L’Homme institué » et « l’Homme spontané »
C’est ainsi que renonçant à nous considérer comme institués, nous en sommes venus à tomber dans un paradigme anthropologique opposé qui suppose la possibilité de faire surgir spontanément l’humanité et ses activités de nos désirs en les habillant de nos bonnes intentions. C’est ainsi que nous en sommes venus à accepter l’idée que les activités humaines n’ont pas à être cadrées. C’est ainsi que nous avons renoncé à prudemment cadrer notamment nos activités économiques et que nous avons livré le poulailler des richesses de la terre et de notre travail aux renards qui se sont proposés pour soutenir cette évolution. C’est ainsi que nous sommes passés d’un paradigme de « l’Homme institué » à celui de « l’Homme spontané ». C’est ainsi que nous nous sommes livrés à des idées qui nous maltraitent et que nous n’arrivons pas à combattre, parce que nous ne réussissons pas à les saisir à la racine ou que nous sommes séduits par leurs promesses (intenables, est-il besoin de le rappeler ?).