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Je prendrai un exemple emprunté à la vie de famille. Quand un petit enfant est dans le ventre de sa mère, il en dépend absolument. Il a besoin d'elle, de sa chaleur, de son sang, de sa protection, de son amour, de sa sécurité. C'est une forme de rotation très particulière entre l'enfant et la mère que ce premier état de la vie. L'enfant est dans sa mère comme un poisson dans l'eau; il est dans un milieu nourricier dont il se distingue à peine. C'est à peine une relation et pourtant c'est le moment de la plus grande dépendance. C'est le moment où la mère peut dire : « Je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi », et aussi : « Je peux faire cela pour toi ». Et c'est vrai, absolument vrai. Elle peut manger pour lui, marcher pour lui, être heureuse pour lui, respirer pour lui. Ce qu'elle ne pourra plus dire ni faire d'une façon tout aussi vraie dès que l'enfant sera né. Quand il refusera le sein, quand il criera pour exprimer un malaise, sa mère ne pourra plus manger pour lui et ne pourra plus dire avec autant de sûreté : « Je sais mieux que toi ce dont tu souffres et ce dont tu as besoin, ce qui est bon pour toi ». La première relation est donc la plus étroite, la plus fusionnelle ; c'est une relation de plus grande dépendance. C'est à peine une relation car la séparation intervient à peine. Il n'y a presque pas deux êtres ...

Et puis petit à petit l'enfant grandit. Il va à l'école, nourrit son esprit, rencontre d'autres influences, boit à d'autres sources. Il commence à dire « non » et il se sépare de plus en plus de l'orbite maternelle. Tout le monde trouve ça bien : « Il quitte les jupons de sa mère ».

Plus il devient indépendant, plus il connaît la séparation, plus ses parents voient grandir une certaine solitude. Bientôt, ils avouent : « Nous ne pouvons plus rien pour toi ... à toi de te débrouiller ... » séparation, solitude, ces termes sont associés nécessairement à l'autonomie, à l'indépendance. A la création.

Il advient un moment où l'enfant devenu homme, l'enfant qui s'est mis à son compte, n'a plus besoin de ses parents. Il s'en passe très bien ... Il mène sa vie d'une façon autonome. Cela veut-il dire qu'il n'a plus de parents ou bien, au contraire, que c'est seulement à ce moment qu'il peut avoir avec eux une véritable relation ? Quand il n'en a plus besoin ? Auparavant, ils lui servaient de pourvoyeurs de pain ; auparavant ils lui tenaient lieu de sécurité affective ; auparavant, ils lui servaient de modèles, etc. Et maintenant, c'est lui qui se procure à lui-même son pain; c'est en lui-même qu'il trouve sa sécurité affective et en toutes ces relations qu'il a lui-même créées; et c'est lui-même qui décide du profil à donner à sa personnalité, sans plus s'inspirer de modèles définis ...

Le voilà donc qui repose sur lui-même comme un être séparé, se suffisant à lui-même, existant à son compte. Une relation s'est brisée : la relation basée sur le besoin, qui caractérise l'enfance. Mais du même coup, puisque le jeune adulte ne s'adresse plus à ses parents comme à des pourvoyeurs, des modèles, des sources de sécurité, il peut les rencontrer en ce qu'ils sont, en eux-mêmes, et non seulement en ce qu'ils étaient pour lui. C'est peut-être à ce moment-là seulement qu'il découvrira dans ses parents des aspects particuliers qu'il n'avait jamais entrevus auparavant parce que ces aspects étaient masqués dans la relation de besoin. La création est une séparation.

Tout ceci me fait mieux comprendre cet « athéisme » dont je m'accommode fort bien. Car le mot « religion» veut dire « relation » et la relation que nous entretenons avec Dieu n'est pas totalement différente de la relation que nous vivons entre hommes.

Un « enfant dans la foi » vit de Dieu dans une relation de besoin et il découvre ainsi que Dieu le fait vivre : ce Dieu est sa nourriture, sa sécurité, son modèle ... Peu à peu, le croyant qui « se met à son compte » sent grandir une humanité en lui qui le dispense de s'adresser à Dieu en tout instant et pour toute chose. En même temps qu'il se libère du Dieu de son enfance, il sent s'élever une séparation, une solitude ... Dieu devient comme absent et tout se passe comme s'il n'existait plus. C'est peut-être qu'il n'existe plus pour nous en termes de besoin : nourriture, sécurité, modèle, sens de la vie, etc.

Mais peut-être existe-t-il davantage pour lui-même ? Nous ne lui donnerons plus de noms « fonctionnels », mais nous chercherons son nom personnel ... Notre intérêt ne va plus à ce qu'il nous fournirait mais à lui-même, à ce qu'il pense et veut ; à son désir ... Beaucoup de gens qui vivent la fin d'une relation de besoin avec Dieu pensent que c'est la fin de toute relation et que ce Dieu silencieux est un Dieu qui n'existe plus. Pour mon compte, je ne tire pas de cette épreuve (séparation, solitude) la même conclusion. Je pense au contraire que ce Dieu silencieux et réservé existe plus véritablement comme Dieu, même s'il est plus caché. C'est peut-être seulement à ce moment-là que je suis à pied d’œuvre pour m'adresser plus vraiment à Dieu. Dieu, s'il existe, ne peut qu'être ce Dieu réservé que je dois aller chercher jusque dans son silence ; autrement, il se ferait passer pour un autre ... Il faut que j'apprenne à me passer d'un Dieu créé par mon besoin de demeurer un mineur ... En ce sens, un certain « athéisme » me convient très bien, dans la mesure où ce mot s'applique au Dieu-besoin et non à celui qui nous est révélé par Jésus-Christ.

 

Jean Le Du



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