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Je crois en l’amour ? Oui, sans doute, mais ni comme absolu (tout amour est relatif à un certain corps, une certaine histoire…), ni, encore moins, comme un Dieu. L’amour ne ferait un Dieu plausible que s’il était tout-puissant, et je n’en crois rien : ce que je connais, c’est bien plutôt la faiblesse de l’amour, sa finitude, sa fragilité. Si l’amour est plus fort que la mort, comme le dit le « Cantique des Cantiques », alors l’amour est Dieu et vous avez raison. Si c’est la mort qui est la plus forte (non parce qu’on ne pourrait aimer les morts, le deuil prouve le contraire, mais parce que rien ne nous autorise à penser que les morts peuvent aimer,), si c’est la mort qui est la plus forte, alors l’amour n’est pas Dieu et c’est moi qui ai raison : il n’y a d’amour qu’humain et mortel.

Mais cette divergence métaphysique ou spirituelle n’empêche nullement que nous puissions nous rencontrer dans une certaine idée de la sagesse ou du bonheur. J’évoquais ces textes de Saint Augustin et de Saint Thomas, sur le Royaume. Tout part d’un texte de Saint Paul, le fameux « Hymne à la charité », dans la première Épître aux Corinthiens. Saint Paul évoque ce que l’on appellera plus tard les trois vertus théologales – la foi, l’espérance, la charité –, puis il ajoute : « La plus grande des trois, c’est la charité. Tout le reste passera, la charité seule ne passera pas. » Saint Augustin, lisant ce texte, se demande : est-ce que cela veut dire que la foi passera ? Et il répond que oui : au paradis, dans le royaume, il n’y aura plus ni foi ni espérance. Plus besoin de croire en Dieu, puisqu’on sera en Dieu ! Plus besoin d’espérer, puisqu’il n’y aura plus rien à espérer ! Bref, dans le Royaume, il n’y aura plus que l’amour !

De mon point de vue d’athée, je dirais que le Royaume, nous y sommes : c’est ce monde-ci, cette vie-ci, où rien n’est à croire, puisque tout est à connaître, où rien n’est à espérer puisque tout est à faire ou à aimer. Si vous m’accordez cela, que nous sommes déjà dans le Royaume, nous pouvons en effet être très proches. Ce qui nous sépare, c’est l’espérance que vous avez que ce Royaume continuera, pour vous, après la mort. Voilà : nous sommes séparés par ce que nous pensons de la mort, autrement dit, par ce que nous ignorons. Cela ne nous empêche pas de nous rencontrer dans ce que nous connaissons, qui est une certaine connaissance de la vie, de l’amour et de l’action.

 

A. Comte-Sponville, Le bonheur désespérément, Nantes, Ed. Plains Feux, 1999, pp 105-108.