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© Extrait du livre Les dix clés pour comprendre la Bible, Valérie Duval-Poujol, Empreinte Temps Présent, 2004. Livre disponible sur le site de la librairie 7ici : http://www.librairie-7ici.com ou par mail 7ici@wanadoo.fr. Lu sur http://www.relation-aide.com, le 6 mai 2014.

Cliquez ici pour une présentation vidéo de ce livre par l'auteure.

«Faites tous vos efforts pour joindre à votre foi la vertu, à la vertu la science, à la science (…) l’amour fraternel, à l’amour fraternel la charité.» (2 Pierre 1,5)

 

SOMMAIRE

 

Introduction

«Ta parole est comme une lampe qui guide tous mes pas, elle est une lumière éclairant mon chemin», proclame le psalmiste. Comme lui, de nombreux chrétiens lisent la Bible pour nourrir leur vie quotidienne et connaître davantage leur Créateur et Sauveur qui s’y révèle. Toutefois, bien que convaincus de l’importance, de l’autorité et de l’actualité de cet écrit pour leur vie, ils se heurtent à des difficultés qu’ils ne parviennent pas toujours à surmonter.

Comment comprendre la Bible ? Comment identifier, dans ses divers enseignements et textes, les repères sûrs pour prendre les bonnes directions ? Sur le plan éthique, familial, professionnel ou encore spirituel, comment trouver dans la Bible les réponses aux questions que je me pose aujourd’hui ? Comment percevoir le sens donné par Dieu à tel passage de l’Ancien ou du Nouveau Testament et ensuite, comment l’appliquer à ma vie ? Quelle rencontre est-elle possible avec tous ces personnages et ces récits à la fois si haut en couleur mais également enracinés dans une culture distante de plusieurs millénaires ? Nous emploierons souvent au fil des pages le terme d’ «actualisation» pour décrire le processus d’application à notre temps des enseignements bibliques. Comment parvenir à une telle actualisation, à la fois personnalisée et respectueuse du texte ?

Il n’est pas possible en un seul ouvrage de donner au lecteur l’ensemble des compétences nécessaires pour comprendre et trouver l’application de tous les textes bibliques. Mais nous tenterons, au fil des différentes étapes proposées dans ce livre sous forme de clés, de familiariser le lecteur avec des outils permettant une meilleure intelligence de la Bible. Par là même, le processus indiqué dans ces pages facilite la démarche d’actualisation des Ecritures, indispensable pour permettre à la Parole de jouer son rôle de lampe sur le sentier de la vie.

Nous ne tentons pas ici de répondre à des questions telles que «pourquoi faut-il lire la Bible ?», «la Bible est-elle un guide digne de confiance ?» ou bien «quelle autorité les Ecritures ont-elles ?». Notre attention veut délibérément se porter davantage sur le comment comprendre le texte et identifier des outils concrets nous permettant de l’appliquer à notre situation. «Car toute l’Ecriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser et apprendre à mener une vie conforme à la volonté de Dieu.» (2 Timothée 3,16)

 

Première clé  : L’enjeu de l’actualisation

La première étape de notre parcours au cœur de la Bible pour une plus grande compréhension de celle-ci consiste à cerner avec justesse l’importance de la démarche d’actualisation.

 

L’enjeu d’une bonne actualisation

Quand je considère les Ecritures comme Parole de Dieu, guide pour ma vie, comment déterminer justement ce qu’elles essaient de me dire ? La réflexion sur le lien entre ma foi et l’Ecriture ne fait en fait que commencer. Il ne suffit pas de dire que la pensée de Dieu pour ma vie se trouve dans la Bible, encore faut-il établir comment la découvrir! Pour cela il me faut comprendre le texte pour moi aujourd’hui sans en tordre le sens réel. L’autorité des Ecritures, qui est un postulat de base, constitue en réalité une invitation à un formidable travail de méditation et de réflexion. Se forger, à partir de la Bible, des convictions personnelles pour vivre sa foi en ce vingt-et-unième siècle est un parcours à préparer avec sérieux.

L’enjeu est capital. Une interprétation fallacieuse ou trop rapide du texte biblique conduit à des dérapages, pour certains anecdotiques mais pour d’autres effroyables, comme l’attestent l’histoire de l’humanité mais aussi celle de l’Eglise. Celles-ci sont jalonnées de nombreuses actualisations erronées qui eurent des conséquences néfastes voire criminelles. Justifiés par une soi-disant légitimité fondée sur tel ou tel verset, en réalité tordu et dénaturé, compris hors de son contexte, les pires agissements ont eu lieu.

Pour ne rappeler que ceux que l’Histoire a retenus, citons : les croisades; l’antisémitisme du Moyen-âge; l’esclavage dans les colonies; l’asservissement et le massacre des populations précolombiennes en Amérique; la colonisation; le racisme aux Etats-Unis; la ségrégation en Afrique du Sud; le refus des transfusions sanguines par les Témoins de Jéhovah, etc.

On se souvient également de la condamnation de Galilée par l’Inquisition en 1633 qui le contraint à renier sa thèse sur la révolution de la terre… à cause d’une interprétation impropre de deux passages semblant soutenir la mobilité du soleil et non celle de la terre : «Le soleil se lève, le soleil se couche; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau», ainsi que l’épisode où le soleil s’arrêta lors d’une bataille. ( Ecclésiaste 1,5 et Josué 10,12)

Plus récemment, certains chrétiens tordirent le sens du texte biblique et justifièrent, grâce à des raccourcis fallacieux, la «théologie de l’abondance», doctrine établissant un lien automatique entre richesses matérielles et bénédictions spirituelles.

Un exemple plus grave encore de cette maltraitance du texte biblique et qui touche la moitié de l’humanité, concerne la femme. Sous prétexte de versets cités à tort, le plus souvent hors contexte et sans nuances («le corps de la femme ne lui appartient plus» ou encore «l’homme est le chef de la femme»), toutes sortes d’abus sont infligés à la femme, que ce soit en tant qu’épouse ou même en tant qu’être humain. On lui a refusé, voire on lui refuse encore, le droit d’étudier, de travailler ou de s’épanouir selon ses dons dans la société, bref d’être l’égal vis-à-vis de l’homme, comme le prévoyait le dessein divin à la création. La Bible devient alors le moyen de légitimer la violence, la domination, l’injustice.

Même en ce début de 21ème siècle, les exemples de maltraitance du texte pour une actualisation partisane sont toujours aussi fréquents. Evoquons les groupes sectaires avec un pouvoir abusif donné aux responsables sur la vie privée des personnes. Il faudrait aussi parler des prises de position éthiques douteuses qui ne s’appuient, et dans le meilleur des cas, que sur une lecture en surface des textes bibliques.

L’importance d’une actualisation respectueuse du texte qui évite les dérapages se fait aussi ressentir au niveau individuel. En effet, sur un plan personnel, avoir des convictions et des comportements qui découlent de la Parole est fondamental. Cela me conduira à une plus grande cohérence entre mon être et mon faire, à avoir un amour plus sain et équilibré de Dieu, de moi et des autres, bref à connaître un mieux-être. La loi et les principes bibliques sont bons pour moi, ils ont pour visée de m’instruire et de me conduire vers une plus grande liberté d’être Sujet, transformé à l’image de Dieu. C’est parce qu’ils correspondent à la pensée de l’Auteur que les enseignements bien compris sont porteurs de liberté et d’harmonie pour ma vie personnelle.

À cause d’une absence de méthode d’actualisation crédible, la lecture de la Bible conduit à suivre des préceptes bien loin de la signification réelle du texte, voulue par Dieu. La conséquence est double : le chrétien, victime de raccourcis face au texte ou de préjugés personnels ou collectifs déformant sa lecture ne peut s’épanouir. De plus, comme souvent la vie réelle le place en grand décalage avec les exigences soi-disant imposées par le texte biblique, il finit par les mettre de côté, et vit culpabilisé de ne pouvoir se conformer à une vision erronée concernant tel prétendu impératif du texte. Eviter le «prêt à penser», les slogans qui régissent souvent la vie chrétienne, sans avoir vérifié s’ils sont en accord avec la pensée du Créateur devient une nécessité première pour chacun.

L’enjeu d’une actualisation appropriée est donc essentiel à la foi et à la vie chrétienne. Sans une méthode rigoureuse pour comprendre la Bible, c’est à un grand nombre de dérives esquissées ici que le lecteur s’expose. Sans une approche cohérente, le lecteur, même avec la meilleure volonté du monde, se lance individuellement ou collectivement dans une compréhension superficielle et inconsciente (à la fois irresponsable et non consciente) du texte.

 

De la difficulté de l’actualisation

Toutefois, une telle démarche d’actualisation, bien qu’essentielle, n’est pas toujours évidente. Trois difficultés principales font obstacle à une actualisation cohérente.

Les premières difficultés proviennent du texte lui-même. A cause de l’énorme fossé culturel séparant les textes de la Bible de notre époque, le lecteur contemporain, si on lui pose la même question que Philippe au haut fonctionnaire éthiopien, «comprends-tu vraiment ce que tu lis ?», est tenté de répondre comme cet homme : «Comment le pourrais-je si je n’ai pas de guide ?» (Actes 8,30-31) Littéralement «si personne ne me guide». Le verbe employé odêgeô signifie conduire, assister quelqu’un en lui fournissant des informations manquantes. Il est employé pour décrire l’action du Saint-Esprit qui nous «conduit dans la vérité». (Jean 16,13)

Deuxièmement, les difficultés proviennent également du lecteur lui-même qui lit le texte avec bien peu d’objectivité. Comme le commente l’exégète Hirsch, «nous sommes rompus, sinon corrompus au maniement de la pensée contemporaine» et c’est avec cet arrière-plan contemporain que nous lisons le texte. L’un des apports majeurs de la nouvelle herméneutique a été de faire prendre conscience de ce problème, en l’expliquant notamment par le «cercle herméneutique» représenté par le schéma suivant (non reproduit ici).

À noter que l’herméneutique est la science de l’interprétation des textes, l’élaboration des règles théoriques de lecture. Ce mot, tiré du grec, est un dérivé du nom d’un dieu grec, Hermès qui était le messager des dieux, qui transmettait aux hommes leur communication. On retrouve un dérivé de ce verbe dont est tiré ce mot, pour décrire l’étude biblique que Jésus fait aux disciples d’Emmaüs : «Commençant par Moïse et les prophètes il leur interprétait dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.» (Luc 24,27)

Notre vision du monde, nos présupposés influencent notre interprétation du texte biblique; celui-ci vient à son tour nous interpeller dans notre façon de comprendre le monde, ce qui nous conduit à une nouvelle lecture du texte et ainsi de suite. Ce va-et-vient permanent constitue le cercle herméneutique.

Troisièmement, si le processus d’actualisation existe au sein de la Bible, il n’y a pas une méthode générale d’actualisation pour les nouvelles générations indiquée dans la Bible! Nulle part ne sont mentionnés de système ou de techniques permettant de passer d’un texte biblique à une application spécifique. Il n’y a pas de méthode «réglementaire»! Certes, tout au long de l’histoire biblique, nous voyons les auteurs qui s’approprient tel texte, telle loi, telle prophétie antérieurs à eux, les relisant et les reliant pour les appliquer à leur contexte propre. Mais ils procèdent à cet effort d’actualisation sans nous livrer clairement leur méthode!

Moïse est le précurseur dans cet effort d’actualisation, à partir de ses propres écrits. Après avoir énoncé une première fois un ensemble de lois pour le peuple d’Israël au Mont Sinaï (c’est le livre de l’Exode), plusieurs décennies plus tard, il répète ces lois en les réinterprétant pour une nouvelle génération du peuple d’Israël (c’est le livre du Deutéronome). Ainsi Moïse actualise dans le Deutéronome une législation ancienne en l’adaptant aux circonstances nouvelles du peuple qui s’apprête à quitter le nomadisme du désert pour entrer en Canaan. Daniel, en lisant certains oracles de Jérémie, s’interroge longuement sur leur signification. (Daniel 9,2) L’actualisation connaît ensuite un intense développement pendant la déportation à Babylone.

Plus tard on retrouve cette démarche d’actualisation lors du retour de l’exil, du temps d’Esdras et Néhémie, lorsque les Lévites «faisaient comprendre la Loi au peuple… ils lisaient distinctement dans le livre et ils en donnaient le sens pour faire comprendre ce qu’ils avaient lu.» (Néhémie 8,7-8). Dans le Nouveau Testament, Jésus, Paul, Pierre et Jacques ou les autres auteurs citent souvent l’Ancien Testament en l’actualisant à leur nouvelle situation.

En face de cette nécessité d’actualiser le texte biblique et de la difficulté liée à l’absence de méthode claire et générale dans la Bible, il existe trois écueils qu’il nous appartient d’éviter :

- Le relativisme dont le slogan serait «chacun sa route, chacun son chemin», chacun est «pape» devant sa Bible. Loin de vouloir rechercher la signification en vérité du texte, ici chacun pense ce qu’il veut du texte biblique et l’interprète selon les intérêts du moment. Cela débouche sur une réelle confusion éthique ou à un sectarisme, car face à l’individualisation des décisions, qu’est-ce qui détermine désormais ce qui est bien et juste de ce qui ne l’est pas ?

- Le réductionisme émotionnel. Puisque certains textes bibliques semblent difficiles à comprendre, le lecteur est tenté de confiner sa lecture à quelques passages sécurisants. Mais allons-nous seulement lire la Bible pour trouver confirmation de ce que nous savons déjà ? Cette attitude conduit à écrire un «cinquième évangile» formé de tous les passages que nous avons déjà soulignés dans nos bibles, ceux qui nous «parlent», ceux que nous aimons relire. C’est la Bible à la carte.

- La passivité. Le lecteur se repose sur les autres pour l’interprétation et refuse de faire l’effort personnel de la vérité du texte. Or l’intention divine est que chacun de nous trouve dans les textes bibliques la lumière sur son sentier. Dieu nous considère comme des êtres responsables, c’est notre responsabilité à chacun de savoir interpréter correctement la Parole de Dieu, au moins pour les sujets qui nous concernent. Puisque nous sommes tous des interprètes, autant interpréter le plus correctement possible.

C’est pourquoi nous allons nous intéresser au comment lire, comprendre et actualiser les Ecritures. Puisque «la force est dans la méthode» (Nietzsche), il s’agit maintenant de présenter une méthode, des outils permettant, à partir d’un texte biblique, de parvenir à une actualisation cohérente de celui-ci.

Ayant vu la nécessité d’un travail honnête pour ne pas divaguer à partir du texte, nous présenterons, dans les chapitres qui suivent, les principales manières de lire la Bible avec leur force, leur faiblesse :

- la lecture allégorique et la lecture typologique (2ème clé)

- la lecture émotionnelle (3ème clé)

- la lecture par l’approche principielle (4ème à 10ème clé)


Deuxième clé : L'allégorie et la typologie

La lecture allégorique et typologique sont des méthodes d’interprétation possibles de la Bible.

Assez similaires, nous en verrons les différences, les points forts et les faiblesses, ce qui nous permettra de voir si ce sont des approches valables pour comprendre et actualiser la Bible.

 

I.  L’interprétation allégorique

A.  Présentation

Cette lecture du texte consiste à voir tel passage biblique comme une allégorie, c’est-à-dire une métaphore, une comparaison dans laquelle chaque détail a une signification spirituelle, une image porteuse de vérité à décrypter. C’est un procédé que l’on retrouve dans la Bible. Par exemple, Paul décrit le chrétien comme un coureur qui s’entraîne et en déduit des vérités spirituelles pour les lecteurs de son épître. Jésus lui, utilise l’allégorie lorsqu’il se présente comme le berger (Jean 10) ou la vigne (Jean 15).

Dans l’allégorie, l’histoire apparente du texte est secondaire, elle n’est qu’un moyen d’exprimer une idée forte sous la forme d’une image qu’il faut interpréter. Le chrétien utilise souvent sans le savoir, l’allégorisation. C’est le cas lorsqu’il lit un texte, surtout un récit et qu’il essaie d’établir une comparaison spiritualisante avec sa situation. Par exemple le lecteur se penche sur le récit de la résurrection de Lazare et y voit une image de ses propres libérations possibles: quand Jésus ordonne qu’on enlève les bandelettes au mort ressuscité, le chrétien y voit lui la possibilité d’être délié de toute entrave spirituelle.

L’idée sous-jacente de cette approche est que Dieu aurait enveloppé, dans des paroles ou des histoires ordinaires, des vérités spirituelles. Les textes bibliques forment une sorte de revêtement et de voile qu’il faut écarter pour découvrir la réalité. Les passages de l’Ecriture auraient un sens figuré. Ainsi, selon la lecture allégorique, par certains Pères de l’Eglise, de l’histoire d’Hérode qui a massacré les enfants en dessous de deux ans et qui a laissé vivre ceux de trois ans, cela signifierait que ceux qui croient en la trinité seront sauvés. Ou encore, la loi sur la prisonnière de guerre qui doit suivre un rituel de purification avant de pouvoir être épousée par un Israélite a été, pour de nombreux Pères de l’Eglise, une image, une allégorie de l’acquisition du savoir: il est possible d’utiliser les textes et les idées des auteurs profanes mais seulement après les avoir «purifiés». (Deutéronome 21,10-14) Ou encore, Luther discerne l’Ancien et le Nouveau Testament dans les deux ailes de la poule à laquelle Jésus fait allusion en Matthieu 23,37.

Cette façon allégorique d’interpréter les textes domina largement l’exégèse pendant plusieurs siècles; notamment, elle fut la façon la plus courante d’interpréter les paraboles jusqu’à la fin du 19ème siècle. Elle fut développée par les rabbins des premiers siècles de notre ère, les Pères de l’Eglise, par des théologiens du Moyen-Age et même de temps en temps par les Réformateurs qui pourtant la critiquèrent vivement. Pour ne citer que quelques noms, ce sont Clément d’Alexandrie et surtout Origène, influencés par Philon, qui donnèrent ses lettres de noblesse à l’allégorisation.

À noter que l’exégèse, c’est l’enquête sur le sens d’un texte, l’étude détaillée d’un passage à l’aide d’outils linguistiques, culturels, théologiques... Le verbe dont est dérivé le terme exégèse est utilisé dans le prologue de Jean (1,18) au sujet de Jésus: « Personne n’a jamais vu Dieu mais le Fils unique qui est Dieu et demeure auprès du Père l’a fait connaître», c’est-à-dire l’a révélé, l’a dévoilé.

Il existe un lien entre l’exégèse et l’herméneutique, cet autre terme théologique déjà abordé au chapitre 1. (voir http://www.relation-aide.com/articles/description.php?id=319) L’exégèse se distingue de l’herméneutique de la même façon que le code de la route se distingue de la circulation réelle: l’herméneutique comprend les règles de l’interprétation, elle est la théorie des méthodes, le code de la route; l’exégèse, elle, désigne l'interprétation elle-même, l’application de ces règles, la conduite sur la route.

 

B. Les points forts de cette lecture

Les auteurs bibliques utilisèrent cette approche car elle leur permettait d’illustrer des vérités spirituelles complexes à partir de récits assez simples. De plus, grâce à l’allégorie, l’identification avec les héros des récits que je lis est assez facile. Du coup, l’avantage de cette lecture, consiste en ce que, guidé par mes besoins et mon inspiration, je trouve assez facilement une application pratique au texte. Cela permet de trouver assez vite un sens aux passages qui à première vue n’ont pas grand chose à voir avec mon quotidien.

 

C. Les faiblesses de cet outil

Le principal défaut de cet outil est la subjectivité sur laquelle il s’appuie. Sous prétexte d’y discerner un sens plus spirituel, on peut faire dire au texte ce qu’on veut. Cela amène à trouver un sens bien souvent éloigné, voire contraire, à ce que son auteur a voulu dire. C’est en partie à cause de l’interprétation allégorique que s’est développée l’idée qu’il est possible de trouver une réponse dans la Bible au moindre problème de chaque personne.

Avec cette approche, le sens premier et historique, naturel du texte est oublié. A l’extrême, il serait possible, à partir de quasiment n’importe quel texte ou récit, d’y discerner le même message!

Il est peut-être regrettable que trop fréquemment certaines prédications soient fortement imprégnées d’allégorismes. Au lieu d’écouter le texte en lui-même, on lui colle un sens souvent déjà prédéterminé, pour lui faire dire une vérité «spirituelle». Certes, cette vérité peut être juste, mais elle n’émane pas directement de ce texte. Pourquoi alors ne pas s’appuyer sur un texte qui en parle plus directement? Chaque texte a pourtant sa spécificité, pourquoi ne pas la discerner? Le plus souvent, ce n’est plus alors le texte biblique en lui-même qui est écouté mais l’interprétation allégorique proposée.

De plus, le recours à l’allégorisation risque de se faire davantage pour des raisons «rhétoriques»: le prédicateur, grâce à une allégorisation à outrance parvient à faire dire quelque chose de «nouveau» à un texte déjà bien connu. La nouveauté soi-disant exégétique est alors davantage recherchée que la vérité du texte.

 

Cette méthode ne respecte guère l’historicité du texte. Or les auteurs bibliques ont conscience d’appartenir à une histoire qui se déroule, avec un commencement et une fin, un ici et maintenant où Dieu intervient chaque fois de manière différente pour la mener à son terme. La lecture allégorique évacue regrettablement le caractère progressif de la révélation biblique. Cette approche à tendance à détacher telle histoire de son contexte, de sa place dans la révélation du salut. Elle apparaît arbitraire et subjective quand elle devient la seule façon de voir le texte.

Prenons comme exemple de dérive possible de cette approche la lecture allégorique que certains commentaires font d’un récit bien connu: la prise de Jéricho. La chute des murailles de cette ville fortifiée représente les victoires dans la vie chrétienne. Les trompettes qui retentissent, sonnées par les sacrificateurs, représentent l’annonce de l’Evangile par les pasteurs. Josué ordonne au peuple de se taire pendant l’encerclement de la ville: «Vous ne crierez point, vous ne ferez point entendre votre voix, et il ne sortira pas un mot de votre bouche» (Josué 6,10). De même, les simples fidèles ne doivent pas eux-mêmes faire entendre leur différence et doivent garder le silence face à leurs responsables spirituels, leur témoignage se limitant à leur comportement, sans aucune parole.

Cette façon de lire ne correspond pas au sens du texte, elle lui colle un message qui ne résiste à aucune vérification sérieuse. En réalité, la seule limite dans cette approche est celle de la créativité ou de l’imagination du lecteur ou du commentateur! L’exégèse risque de sombrer dans la fantaisie, le caprice d’une imagination trop fertile ce qui risque d’introduire bien des doctrines ou décisions éthiques problématiques. Les interprétations allégoriques sont susceptibles de nous nourrir, à titre d’exemple, mais ne peuvent être présentées comme vérité biblique, dogme, point de doctrine, fondement de croyance.

 

Cette lecture fait certes du bien mais ne saurait prétendre avoir le label d’autorité des Ecritures… en dehors des cas où elle est clairement employée par les auteurs bibliques. Le bien ressenti par telle façon de lire le texte n’est pas un critère d’authenticité de cette lecture.

 

Un critère d’évaluation face aux dérives possibles

Comment savoir quand il est possible de tirer un sens allégorique d’un récit, d’un texte? Il n’y a d’allégorie, de sens spirituel caché à découvrir à un texte, que s’il est attesté et indiqué par ailleurs, par le Christ ou par les auteurs bibliques. Lorsque ce n’est pas le cas, lorsqu’une telle signification n’est pas indiquée, notre attitude est de chercher le sens que l’auteur a voulu donner à son texte. Il faut alors chercher d’abord le sens premier, historique et non y chercher un sens caché. Les risques de dérapages sont trop grands.

 

II.  La typologie

A. Présentation

La lecture typologique tente de découvrir la présence cachée du Christ au fil des pages de la Bible. Elle cherche à trouver dans le texte des types, c’est-à-dire une préfiguration, un symbole annonciateur de Jésus ou de la vie chrétienne. Elle tente de repérer en quoi tel événement ou tel personnage, tel lieu, est une figure, une ombre, un modèle de Jésus et de son oeuvre. Elle établit ainsi une correspondance entre ce qu’annonce l’Ancien Testament et ce qu’accomplit le Nouveau Testament. Elle est utilisée par les auteurs du Nouveau Testament.

 

C’est le cas lorsque Paul explique en quoi le déluge est un type du baptême ou encore que le rocher rencontré par le peuple d’Israël dans le désert, c’est Jésus. D’ailleurs dans ce passage, Paul ajoute: «Tous ces faits nous servent d’exemple» (1 Corinthiens 10,1-6.). Ce terme grec employé ici est le mot tupos qui va donner le terme «type». C’est le cas lorsque Jésus évoque le serpent d’airain dressé par Moïse pour guérir les Israélites mordus dans le désert, et qu’il l’emploie comme image de son œuvre future (Jean 3,14).

 

Un autre exemple concerne la Pâque, car ce rituel préfigurait l’œuvre de Jésus: l’agneau sans tache qu’on sacrifiait lors de cette fête est une figure de ce que Jésus allait accomplir. (Voir par exemple 1 Pierre 1,18ss. Voir aussi 1 Corinthiens 5,7 où Paul appelle Christ «notre Pâque»)

Les types que l’on trouve dans le Nouveau Testament concernent des personnes (Moïse Adam, Melchisédech, Jonas), des événements (le déluge, le serpent d’airain), des objets et animaux (l’agneau, l’encens), des institutions (les fêtes, la prêtrise), des lieux (Canaan, Jérusalem, Babylone) ou des événements (la délivrance d’Egypte; la circoncision).

La lecture typologique ressemble à l’allégorisation dans la démarche. Comme la lecture allégorique, elle recherche un sens spirituel sous-jacent au texte biblique. Il y a cependant deux différences. Tout d’abord, dans la lecture typologique, on prend au sérieux le sens historique du texte: on croit qu’il y a toujours deux sens (historique et caché), tous deux bien réels. La signification spirituelle n’est pas toujours la seule prise en compte, le sens propre du texte est aussi souvent écouté. La seconde différence, est que dans la typologie, le sens spirituel recherché est uniquement lié à Jésus et à la nouvelle alliance. Son objet est donc plus précis que la lecture allégorisante.

 

B. Les avantages de la lecture typologique

Dans cette approche, le Christ est considéré comme le grand exégète, le grand interprète de l’Ecriture. En effet, nous sommes invités à discerner Christ dans l’ensemble de la révélation. Et la typologie permet cela, puisqu’elle retrouve le fil rouge de tous les événements et découvre la manière dont ils anticipent l’événement par excellence, la venue du Christ. C’est ainsi que la typologie nous permet de mieux comprendre l’œuvre du salut.

De plus, cette lecture met en valeur l’unité de l’Ancien et du Nouveau Testament, elle en souligne le lien et l’inspiration.

L’inspiration des Ecritures est l’ «action du Saint-Esprit agissant sur l’auteur biblique et lui permettant d’exprimer d’une manière exacte ce que Dieu lui a révélé». (Jules-Marcel NICOLE, Précis de doctrine chrétienne). Ou, pour le dire autrement, «les auteurs de la Bible ont écrit en coopération avec l’Esprit de Dieu et leurs paroles sont à la fois parole humaine et parole divine.» (Paul WELLS, Quand Dieu a parlé aux hommes).

En effet, la typologie repose sur la constance de l’action divine, le fait que Dieu ne change pas: il a agi de telle façon, il agira encore de même maintenant et toujours. De plus, elle met en évidence la similitude entre deux situations à priori assez éloignées, ce qui permet de faciliter l’actualisation, l’appropriation de certains passages.

 

C. Les limites de cette approche

Si certaines explications exégétiques de Paul ou d’autres auteurs du Nouveau Testament montrent qu’il y a un sens spirituel, typologique dans un certain nombre de textes bibliques, préfigurant des réalités à venir, ce n’est pas le cas pour beaucoup d’autres textes de la Bible. On fait violence à ces textes-là en tentant à tout prix une interprétation christique, relativisant ceux qui en parlent vraiment. De plus, cela conduit à oublier le sens premier du texte. La pratique trop systématique de la typologie est en réalité l’exagération d’une vérité, à savoir la présence du Christ dans les Ecritures. Mais cette exagération risque de s’avérer périlleuse surtout quand elle s’applique à établir des doctrines sur le retour du Christ.

Examinons quelques règles simples qui nous aideront à garder notre équilibre:

- Accepter comme type ce qui est accepté comme tel dans le Nouveau Testament

Bien entendu, on considérera qu’une histoire ou un personnage sont un type du Christ si un auteur de la Bible les présente ainsi. Dans les textes où aucun auteur ne les a clairement indiqués comme type, on peut néanmoins s’en servir comme illustration tout en veillant à ne pas aller trop loin dans la comparaison. On se contera alors de suggérer qu’il y a sans doute là un type, sans prétention de vérité. Car les auteurs du Nouveau Testament n’ont pas cherché à exprimer de façon exhaustive toutes les préfigurations qui pouvaient exister sous l’ancienne alliance. La liste de leurs explications typologiques est donc ouverte et il est permis de pousser la réflexion dans les directions qu’ils ont indiquées, mais avec prudence.

- Un type est la description imparfaite de la réalité qu’il préfigure

Tous les détails ne sont pas à prendre en compte ni à la lettre. Lorsqu’on est face à un type, il ne faut pas forcer un parallèle. Ce ne sont pas tant les détails que les grandes caractéristiques qui ont une portée figurative.

- Ce procédé ne sert pas de base à une doctrine mais la confirme

Prenons un exemple, celui de l’histoire de Ruth et de Booz. Booz, qui est parent du défunt mari de Ruth, épouse celle-ci au nom de la tradition du goël.

Le goël, littéralement le racheteur, était le parent proche à qui incombait le devoir de ne pas laisser aliéner le patrimoine familial en rachetant les terres du défunt. De plus, en lien avec la loi du lévirat (Deutéronome 25,5-10), si la veuve n’avait pas d’enfant et que le frère du défunt ne pouvait épouser cette veuve, le devoir de l’épouser était alors transmissible à un parent plus éloigné, comme c’est le cas ici pour Ruth.

Certains y virent là une illustration, un type du Messie. De même que Booz est apparenté à Ruth, Jésus est devenu parent de l’homme par le sang grâce à la naissance virginale; comme Booz possède les richesses nécessaires pour racheter l’héritage perdu, Jésus est capable de payer pour les pécheurs; Booz a la volonté d’épouser Ruth la délaissée, de même le Christ veut être l’époux de l’Eglise en la rachetant. Toutefois, aucun auteur du Nouveau Testament ne reprend ce type. Dresser un parallèle entre l’action de Booz et l’œuvre du Christ n’est donc pas une interprétation totalement erronée mais elle ne peut servir que d’exhortation et non pas de base doctrinale. Sinon, si on se contente pour ce passage que d’une approche typologique, on passe à côté de la beauté du texte dans son sens premier: une païenne, une étrangère au peuple de Dieu va être en bonne place dans la lignée du Messie!

Les lectures typologique et allégorique, bien que présentant certains attraits, sont à manier avec précaution. On essayera donc de trouver à côté d’elles une autre forme de lecture de la Bible pour parvenir à une compréhension et une actualisation des Ecritures.

 

Bibliographie

Jules Marcel NICOLE, Précis de doctrine chrétienne, Institut biblique de Nogent, 1983
James BRAGA, Etudions la Bible, Vida, 1988
Paul WELLS, Quand Dieu a parlé aux hommes, LLB, 1985
Evangelical Dictionary of Theology, éd Walter A.Elwell, Paternoster/Bakerbooks, 1984
Pierre GRELOT, Le sens chrétien de l’Ancien Testament, Desclée, 1962
Henri DE LUBAC, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture, Aubier, 1959

Troisième clé : La lecture émotionnelle

 

Présentation

Une manière fréquente de lire la Bible pour le chrétien semble se résumer ainsi: «Moi, j’ouvre la Bible et je laisse le texte me parler, j’écoute ce que Dieu a à me dire à partir du texte. Je trouve que la plupart de la Bible est assez claire, je laisse de côté ce que je ne comprends pas. Quand je la lis, je me soucie peu d’interprétation, je laisse Dieu me parler par sa Parole».

C’est une lecture spontanée, émotionnelle et existentielle de la Bible. Celle-ci est prise comme un ouvrage de méditation dont on s’imprègne, sans intermédiaire, sans méthode consciente et selon les préoccupations du moment. La lecture de la Bible devient alors l’équivalent d’une bonne douche quotidienne: j’ouvre la Bible pour me faire du bien, me nourrir de l’amour de Dieu, réentendre qu’il est juste, retrouver sa paix et autres bienfaits qu’il veut me donner et dont j’ai besoin. Puis je prie et je referme ma Bible comme je refermerais le robinet d’eau chaude. Parfois je pratique cette lecture avec un guide qui me fait parcourir la Bible en quelques années.

Le défi est alors de trouver chaque jour dans le passage proposé les pilules énergétiques dont j’ai besoin pour la journée. Ou bien je choisis le passage à lire un peu comme je sélectionnerais un plat dans un menu au restaurant: aujourd’hui, il me faut de la louange, alors j’ouvre un psaume; ce matin j’ai plutôt besoin d’entendre parler de la compassion de Dieu, ou encore de sa puissance, je vais alors lire un miracle… En période d’examens ou de stress, j’aime relire un passage comme: « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble point, et ne s’alarme point.»  Soucieux pour mes finances, je me pencherai davantage sur le verset: «Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine» et si je me sens fatigué ou découragé, je relirai volontiers le passage de Josué: «Fortifie-toi et prends courage!»

Ajoutons que ce type de lecture trouve un écho particulièrement favorable à l’heure du postmodernisme ambiant. En effet notre société postmoderne, caractérisée par l’éclatement du sens, la déconstruction du discours, la fin des idéologies universelles, laisse maintenant à chaque personne la liberté de choisir sa façon d’être. Pour cette pensée qui nous influence plus qu’on ne le croit généralement, il n’y a plus ni vérité unique, générale, absolue, ni système global de pensée. Chaque individu est sa propre autorité, sa norme. En un sens, la lecture émotionnelle fait écho à cette société postmoderne.

 

I.  Les points forts

Le principal point fort de cette façon de lire la Bible est qu’elle est facile, demandant peu d’efforts pour des «résultats» immédiats. En quelques minutes, le lecteur trouve ce qu’il cherche comme vitamines spirituelles pour la journée. Cette approche de la Bible présente l’avantage de répondre directement à ses besoins spécifiques, tel qu’il les perçoit.

De plus, ce genre de lecture repose sur un présupposé juste: la clarté de la Bible en elle-même. Il est vrai qu’aucun passage de la Bible n’ordonne de recourir à un magistère pour la comprendre ni d’être entouré de dictionnaires ou accompagné d’un théologien jouant le rôle de professeur particulier. (Le magistère est une instance habilitée à se prononcer en matière de doctrine et dont l’autorité doctrinale s’impose de façon absolue.)

Cette clarté de la Bible signifie que chaque chrétien est en mesure, quels que soient son âge ou son ancienneté dans la foi, de comprendre quelque chose du texte biblique. La Bible n’est pas un livre gnostique, élitiste mais un écrit capable d’éclairer, d’édifier, de communiquer quelque chose de l’amour de Dieu à chacun. Les vérités fondamentales concernant le salut sont claires, intelligibles.

Il y a dans les Ecritures assez de choses accessibles pour permettre l’édification de chacun. Les textes difficiles n’empêchent pas de discerner les points essentiels du plan de salut de Dieu dans l’histoire des hommes et dans notre vie personnelle.

Cette clarté s’explique par l’action du Saint-Esprit. En effet, par une double intervention, celui-ci a guidé les auteurs bibliques dans la rédaction (c’est la «révélation») et guide aussi le lecteur (c’est l’»illumination»). Toutefois, seule la première, l’aide lors de la rédaction est parfaite. Même si le chrétien peut avec confiance compter sur l’appui de la troisième personne de la Trinité pour être nourri par les Ecritures, il doit confirmer ce qu’il croit comprendre grâce à l’Esprit, par une étude de texte. Car les difficultés de bien des textes bibliques liées au vocabulaire, au style littéraire, aux références culturelles, au contenu théologique, aux allusions géographiques ou historiques sont nombreuses.

 

II.  Les limites de cette lecture

A. Elle ne prend pas en compte le contexte

La lecture émotionnelle présente le défaut majeur de ne pas tenir compte du contexte du texte. Pourtant, un texte qui n’est pas compris dans ses contextes risque de devenir un simple prétexte, support à ce que je veux lui faire dire. S’il est vrai que la Bible est Parole de Dieu pour moi aujourd’hui, elle a d’abord été écrite pour des destinataires à un moment précis de l’histoire et avec un but particulier. A l’image de Jésus, pleinement humain et divin à la fois, la Bible est Parole de Dieu mais écrite dans un langage humain, au sein d’une culture précise.

Or la lecture émotionnelle directe oublie cette dimension historique des Ecritures et ne tient donc pas compte de la discontinuité profonde qui existe entre les écrits bibliques et notre réalité. La lecture émotionnelle ne voit la Bible que comme un recueil de paroles divines qui me seraient adressées directement, oubliant les spécificités temporelles, lexicales, bref sa dimension historique.

Comme le montre ce schéma (non reproductible ici), la Bible est à la fois parole divine et parole pétrie d’humanité. Dieu a parlé à travers des hommes et des femmes qui se sont exprimés dans leur langage. Chaque fois qu’on n’accentue qu’un seul aspect, un seul axe, les dérapages sont possibles: légalisme, magisme ou rationalisme. Ce qui fait le lien entre les deux axes, ce qui permet d’accepter ces deux réalités du texte, c’est la foi!

La lecture émotionnelle directe de la Bible équivaut à un oubli du caractère historique de la révélation biblique. La Bible n’est pas une révélation directe de vérités intemporelles.

Certains agissent avec les textes bibliques comme un homme qui, trouvant quelque part l’ordonnance d’un médecin célèbre, se dirait: «Ce médecin est bon, la recette doit être bonne; je vais l’employer pour me soigner.» Oui, ce que la Bible nous offre est excellent mais nous devons d’abord comprendre chaque texte dans son contexte pour ensuite l’appliquer intelligemment à notre contexte propre.

Pour découvrir le message permanent et universel de l’Ecriture, il faut d’abord rechercher le sens original, comment il fut compris par les destinataires, quelle était l’intention de l’auteur. Je laisse parler les auteurs pour éviter de parler à travers eux. Sinon, ma lecture risque d’être faussée et dans tous les cas, appauvrie. A cause des changements de situations intervenus depuis la rédaction de ces textes et de la distance qui s’est ainsi créée entre le lecteur contemporain et les textes bibliques, il arrive que je ne sache pas de quoi il est question dans un passage; ou bien alors ce que je comprend tout d’abord en lisant le texte ne corresponde pas du tout à ce que celui-ci veut dire en réalité! Un travail d’interprétation est souvent nécessaire pour bien comprendre la Bible.

Prenons comme exemple le discours de Paul sur la tête couverte de la femme (et pas sur le «foulard», anachronisme absent du texte). Ses propos prennent un autre relief si on les resitue dans le contexte de Corinthe. Dans cette ville grecque marchande, colonie romaine aux nombreuses religions, seules les femmes adoratrices de Dionysos et les prostituées portaient les cheveux défaits alors que la plupart des autres femmes, ici comme en Méditerranée orientale, se couvraient la tête pour sortir et surtout pour aller à la synagogue. Dans certains milieux juifs, on pouvait divorcer si son épouse était sortie dévoilée. La femme respectable se couvre donc, c’est le signe de sa dignité sociale. (Par exemple, le moment crucial de la cérémonie de mariage à l’époque était le soulèvement du voile de la mariée. Voir Pierre GRELOT, La condition de la femme d’après le Nouveau Testament, Desclée de Brouwer, 1995 ou Alfred Kuen, La femme dans l’Eglise, Emmaüs, 1994. )

Paul, dans ce passage sur le couvrement de la tête de la femme, essaie de trouver une spécificité chrétienne circonstanciée, en tension entre deux extrêmes dont il veut se distinguer: d’un côté, le silence et le statut d’infériorité de la femme dans la synagogue; de l’autre, une confusion volontaire des sexes et l’indécence des tenues des femmes dans les cultes païens de Corinthe. Il semble difficile de comprendre le sens de ce texte si on ne prend pas en compte la réalité historique, culturelle de celui-ci.

De même, savons-nous ce qui différencie un Sadducéen d’un pharisien ou d’un Zélote ? Un Lévite d’un sacrificateur ? Qu’est-ce que la fête des trompettes ou que signifie «le Léviathan» ? Qui est «Azazel», qu’est-ce que «ceindre les reins de son entendement» ? Plus simplement connaissons-nous le rituel de la Pâque que Jésus accomplit le jour de la Cène ? Savons-nous quelle signification avait la Pentecôte dans la Bible avant Actes 2 ? Ce sont là des questions à titre d’exemples pour révéler notre difficulté certaine à comprendre ce que nous lisons. C’est pour cela que nous avons besoin d’accompagner notre lecture de la Bible d’ouvrages d’érudits.

Si ces questions culturelles ou linguistiques ne prêtent pas trop à conséquence dans les textes simples, le contresens est beaucoup plus dangereux dans des passages didactiques ou d’éthique! Ainsi en est-il pour la compréhension de ce que la Bible dit de la colère: elle utilise différents termes pour décrire plusieurs types de colère. Loin d’interdire tout sentiment de colère, elle n’en condamne en réalité que certaines expressions. (Pour un développement de cette question, nous renvoyons à Jacques POUJOL et Valérie DUVAL-POUJOL, Les 10 clés de la relation d’aide, Empreinte Temps présent, 2003.) Ou encore, que voulait dire Jésus lorsqu’il interdit le divorce sauf pour cause de porneia ? Comment ses contemporains comprennent-ils ce mot ?

Le message biblique est ancré dans l’histoire. Sans écarter une lecture émotionnelle «pour se faire du bien», il faut le plus souvent s’intéresser au conditionnement historique des écrits bibliques pour être sûr de bien comprendre le sens du texte, des mots, des idées ou références culturelles employées… surtout quand cela touche à des engagements de toute une vie, à une direction spirituelle précise que nous devons prendre. Ne pas tenir compte de cet enracinement historique, de la dimension temporelle du texte risque de me conduire à des interprétations fausses et ne plus être qu’un support à une lecture partisane. J’en arrive des fois, sans m’en apercevoir, même si je me veux ouvert à l’esprit du texte, à lui faire dire un message tout différent de celui qu’il contient initialement.

Cette lecture risque aussi de confirmer des idées politiques, des attitudes sociales ou des enseignements théologiques ou éthiques simplistes voire dangereux. C’est le cas pour des sujets comme le remariage, l’avortement, l’euthanasie, la contraception ou la guérison. Les versets de la Bible, pris hors contexte, interprétés sans une étude sérieuse, deviennent autant de munitions pour défendre telle position. Au lieu de voir ce que l’ensemble des Ecritures dit d’un sujet ou bien d’étudier un passage pour comprendre son vrai sens, la discussion se résume à des échanges de versets isolés, souvent utilisés à contresens mais brandis sous le label « Parole de Dieu».

Par exemple, lors d’une conversation entre deux paroissiens sur un conflit divisant leur communauté, l’un avancera le verset: «N’abandonnons pas notre assemblée», pour justifier son adhésion à son église locale et l’autre lui répondra avec un texte de Paul: «C’est pourquoi, sortez du milieu d’eux, et séparez-vous, dit le Seigneur», justifiant lui son départ de cette communauté. Tous deux de fait tordent ici des textes pour légitimer leur position personnelle.

De même quelqu’un justifierait parfaitement un hédonisme exacerbé, un Carpe Diem version chrétienne en citant, hors contexte et sans analyse de ces passages, le verset de l’Ecclésiaste: «Jouis de la vie» ou bien celui de Paul: «Mangeons et buvons, car demain nous mourrons.»

Non seulement mieux connaître le contexte du passage empêche de se servir du texte comme d’un prétexte mais cela permet aussi d’enrichir notre appréciation du passage. Par exemple, on comprend mieux l’exclamation de Paul: «Misérable que je suis! Qui me délivrera du corps de cette mort ?», si l’on connaît la coutume de certains tyrans de cette époque d’attacher au corps du criminel le cadavre de la victime qu’il avait assassinée. Ainsi la façon dont il décrit la loi du péché n’en est que plus saisissante.

Prenons également l’exemple du beau texte d’Esaïe: « Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite ? N’a-t-elle pas pitié du fruit de ses entrailles ? Quand elle l’oublierait, moi je ne t’oublierai point. Voici, je t’ai gravée sur mes mains » qui, même lu en surface, nous encourage, nous fortifie. Ce texte est encore plus poignant si on se souvient que Dieu fait cette déclaration à son peuple au moment où celui-ci est au plus mal de son histoire: Jérusalem est profanée, les soldats babyloniens ont pénétré le Saint des saints et Dieu ne semble pas venir au secours de son peuple, exilé à Babylone, la ville ennemie, parce qu’ils ont désobéi à Dieu. Leur question est: Comptons-nous encore, et malgré nos fautes, pour Dieu ? C’est à ce peuple que Dieu répond par cette déclaration, cette promesse d’une délivrance certaine.

La lecture émotionnelle ne permet pas vraiment au chrétien d’être équipé pour faire face à la vie et à tous ces défis. Elle l’enferme dans une citadelle de clichés et de slogans au sein de laquelle il se croit en sécurité. Cette citadelle risque de devenir sa prison, à cause de fausses interprétations de textes abusivement cités hors contexte. Il va toute leur vie se mettre sous un joug que Dieu ne lui demande pas de porter, bien au contraire. Que de souffrances inutiles, nuisibles on fait porter au chrétien comme cela!

Souvenons par exemple que l’esclavage fut prétendument justifié par la malédiction que Noé adresse à son fils, dont les descendants seraient les personnes de couleur noire: «Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan (fils de Cham) soit son esclave!» (Genèse 9,27) Or rien dans le texte biblique ne permet d’établir un lien entre Canaan, condamné à l’esclavage dans ce passage, et les personnes de couleur noire, d’Afrique notamment.

(Les descendants de Cham devinrent les Cananéens, peuple qu’assouvira Israël lors de la conquête du pays promis. (Nombres 13,29 ou Genèse 15,21) C’est la tradition qui bien plus tard et par intérêt, s’appuya à tort sur la malédiction de Cham et de son fils pour dire que Dieu justifie l’esclavage. Il faudra malheureusement attendre la fin du 18ème siècle pour que des chrétiens comme Wilberforce commencent à lutter contre l’esclavage. Mais ce n’est qu’en 1848 que l’esclavage fut officiellement aboli en France. Ce n’est qu’en 2001 qu’une loi de la République Française a reconnu l’esclavage comme un crime contre l’humanité.)

 

B. Le lecteur risque d’avoir une foi infantile

C’est là la seconde faiblesse de la lecture émotionnelle qui nous conduit souvent à ne lire que des textes assez faciles. Pourquoi considérerions-nous certains textes comme inutiles à l’édification de notre foi ? Pourquoi nos prédécesseurs ont-ils tenu, parfois au péril de leur vie, à nous transmettre l’ensemble de la révélation et non pas seulement les psaumes ou les Evangiles ? Il n’y a qu’à songer au coût de la transmission de la Bible au cours de l’histoire de l’Eglise, que ce soit les années passées par les scribes pour nous la transmettre ou les Bibles cachées au péril de nombreuses vies en temps de persécutions, pour se rendre compte du caractère précieux de l’ensemble de la révélation. De quel droit picorerions-nous seulement certains passages dans notre méditation ? Dans quelle mesure n’établissons-nous pas alors un nouveau «canon dans le canon» ? Comment prétendre obéir et marcher dans la volonté de sa parole si je ne tiens pas compte de l’ensemble de celle-ci ?

 

C. Le «magisme»

Cette lecture émotionnelle risque de conduire le chrétien à entretenir avec le texte biblique un rapport superficiel quasi «magique» avec lui. La tentation est grande de considérer sa lecture de la Bible comme une sorte d’»horoscope chrétien»: en la lisant, il essaie de voir ce que Dieu a à lui dire aujourd’hui, pour y trouver le mot quasi «magique» de circonstance. Certes, Dieu peut se servir d’un verset pour nous guider, mais ce n’était pas là le but premier ni sa façon générale de nous parler!

 

D.  La subjectivité

La plus grande faiblesse de cette lecture est peut-être l’illusion de croire que lorsque nous ouvrons la Bible, nous la lisons de façon neutre ou objective. Alors qu’en fait, nous la lisons toujours avec notre arrière-plan personnel, culturel ou ecclésial. Ces influences façonnent une sorte de «grille d’interprétation» des Ecritures, un ensemble d’idées préconçues qui se déploie chaque fois que nous sommes face au texte.

Le sens «évident» de certains passages n’est souvent qu’une évidence subjective, résultat du déploiement de cette grille. Notre système de pensée, les traditions dans lesquelles nous avons grandi, nos expériences, nous préconditionnent à certaines interprétations. Ce n’est plus le texte qui nous parle mais nos présupposés qui dictent une compréhension du texte.

Au lieu d’exégèse, qui consiste à partir du texte pour en trouver son sens, nous pratiquons souvent l’eiségèse, c’est-à-dire que nous trouvons dans le texte quelque chose venant de nous. Du coup le sens que nous retirons du texte est notre reflet propre et non celui du texte. C’est un peu, explique le théologien Paul Wells, comme si nous agissions avec le texte comme un ventriloque avec sa marionnette!

(Voici un exemple d’eiségèse: Le verset «Lorsqu’une femme deviendra enceinte, et qu’elle enfantera un mâle» de Lévitique 12,2 a été interprété par certains sages de la tradition juive comme le fait que la naissance d’un enfant mâle provient d’une participation active de la femme. Ainsi, si la femme est plus active dans l’acte sexuel de fécondation, l’enfant sera de sexe masculin; dans le cas inverse, il sera de sexe féminin.)

La solution n’est pas de nier ces présupposés, ce serait nous abuser nous-mêmes. Il est préférable de les identifier pour être vigilants dans notre lecture, d’affronter ouvertement les conflits cognitifs que nous allons rencontrer. (Un «conflit cognitif» se produit lorsque je suis sûr de quelque chose, d’une pensée et que je reçois une information crédible et sûre me disant le contraire de ce que je crois.) Il en résultera une plus grande sensibilité au message contenu là pour nous aujourd’hui.

 

Conclusion

La lecture émotionnelle place donc le lecteur qui la pratique face à des difficultés se résumant ainsi: cette lecture directe, qui prend le texte dans son état brut et veut en percevoir le sens directement, oublie la nécessaire distanciation entre le texte et le lecteur, distance qui permet au souffle de l’Esprit de passer. C’est une lecture fusionnelle qui ne nous permet pas toujours un face-à-face constructeur entre Dieu, sa parole et nous-mêmes. Elle est utile pour la méditation personnelle mais en tout cas insuffisante pour nous construire des convictions, trouver des repères, apprendre et comprendre.

Comment éviter que la lecture de la Bible devienne une sorte de Rorschach théologique dans lequel chaque groupe, chaque personne trouverait uniquement l’expression de ses propres attentes ? (Le Rorschach est un test psychologique qui permet d’identifier les projections de notre inconscient. On montre à la personne une tache de peinture et elle doit dire ce qu’elle représente à son avis.)

 

C’est cette question que nous étudierons au chapitre suivant.

 

Bibliographie

Daniel LYS, La Bible en otage. Comment sortir des lectures hérétiques, Editions du Moulin, 2000
Elie MUNK, La voix de la Torah, commentaire du Pentateuque, Le Lévitique, volume III, Fondation Odette Lévy, 1978

Quatrième clé : L'analyse littéraire du texte

Un des meilleurs moyens d’écouter réellement le texte biblique et de ne pas lui faire dire ce que le lecteur veut y trouver, est d’identifier le sens voulu par l’auteur. Pour cela, nous avons recours à la lecture principielle. Elle s’appuie sur trois étapes que nous développerons dans ce chapitre et les suivants: comprendre le texte (4ème à 7ème clé); identifier le principe (8ème clé) et trouver l’actualisation (9ème clé). Dans la dernière clé, nous proposerons plusieurs exemples de mise en pratique de cette méthode.

Cette approche principielle demande plus de temps que celles présentées jusque là. Elle est donc plus difficile à employer dans le cadre de la méditation quotidienne et sert plutôt de lecture pour établir des convictions de vie. Elle s’impose lorsqu’il s’agit de prendre des décisions importantes, de faire des choix, quand on a besoin de savoir ce que dit réellement la Bible sur tel sujet. Cette approche principielle est également très utile pour des études bibliques nourrissantes personnelle ou en groupe.

Avant d’identifier le principe du texte et son actualisation, la première étape d’une lecture principielle est de comprendre le texte et pour cela nous disposons de quatre outils: l’analyse littéraire (4ème clé); le sens des mots (5ème clé); le contexte socio-culturel (6ème clé); l’analogie des Ecritures (7ème clé). Ces outils sont résumés dans le schéma suivant (non reproductible ici).

Le premier de ces outils, l’analyse littéraire, fait l’objet de cette quatrième clé et comprend cinq aspects.

 

I.  Observer

L’analyse littéraire d’un passage biblique commence par l’observation de celui-ci. Il s’agit de le lire pour lui-même, uniquement pour lui-même dans un premier temps. Ce n’est pas encore le temps de l’explication, ni de l’interprétation, c’est tout d’abord celui de l’observation. Il est ici judicieux de noter les questions, les étonnements que la lecture a suscité.

Soulignons ici la vertu du questionnement dans la pédagogie divine. Le mot «pourquoi» revient plus de quatre cents fois dans la Bible. Dieu lui-même pose souvent la question «pourquoi» afin de pousser ses interlocuteurs à la réflexion. Il faut dépasser une certaine culpabilité que nous avons parfois devant le fait de questionner le texte. Il nous arrive de nous interroger: s’il est Parole de Dieu, avons-nous le droit de demander «pourquoi» au texte? La réponse est absolument positive, car c’est justement l’un des buts du texte biblique que de nourrir la communion et le dialogue avec Dieu, et cela ne remet pas en cause la notion d’inspiration des Ecritures!

Quelles questions le texte lu suscite-t-il en moi? Inquiétons-nous si le texte biblique a cessé de nous surprendre! Cela ressemblerait un peu à des conjoints ayant vécu de nombreuses années de vie ensemble et qui cesseraient d’être étonnés ou émerveillés par l’autre. Quelle est la dernière fois où un texte biblique nous a surpris, choqués, laissés perplexes, ou interrogés?

Cette première étape de l’observation permet de s’imprégner du texte, de s’en rendre plus familier.

 

II.   Confirmer les limites du passage

Il s’agit d’identifier où commence et où s’arrête le texte étudié. Ne pas délimiter correctement le passage en question correspond à un humoriste qui arrêterait de raconter sa blague avant d’en donner la chute ou qui commencerait à la raconter par son milieu. De même le texte a besoin d’être découpé de façon appropriée afin de livrer son sens. Il serait par exemple inadéquat d’analyser une parabole sans aussi lire ce qui la suscite ou la parole d’explication que Jésus y joint le cas échéant.

Le lecteur cherche donc à déterminer une unité thématique cohérente délimitée, un passage découpé à l’intérieur d’un ensemble plus large. On appelle cela une «péricope».

Généralement les bibles nous facilitent le travail en prédécoupant ces péricopes et en les signalant par des titres: «la mort de Moïse» (Deutéronome 34), «le fleuve issu du temple» (Ezéchiel 47) ou «Jésus présenté au temple» (Luc 2). Cependant, rappelons-nous que ces titres n’appartiennent pas au texte original ni non plus le découpage en chapitres qui est tardif. Or ces titres et ces découpages nous influencent. Ainsi nous avons l’habitude d’appeler l’histoire de ce fils qui dilapide l’héritage de son père et revient auprès de celui-ci qui l’accueille à bras grands ouverts « la parabole du fils prodigue». Mais dans quelle mesure n’est-ce pas tout autant, sinon plus, «la parabole du père qui n’a cessé d’aimer son fils»?

Certains découpages arbitraires du texte permettent aussi de soutenir une doctrine particulière. Ainsi, les propos de Paul sur la femme en Ephésiens s’inscrivent dans la suite logique de son exhortation à la soumission réciproque. Or de nombreuses bibles découpent ici le texte arbitrairement et font commencer un nouveau paragraphe uniquement au verset 22, coupé du coup de son contexte: «Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur.» De surcroît, le titre artificiel dont on chapeaute ce nouveau paragraphe accentue l’effet: «la famille chrétienne» ou «les devoirs de l’épouse», ce qui ne correspond pas à la pensée de l’auteur développée ici.

Découper correctement le texte étudié est essentiel. Si les chapitres ou les titres déjà présents sont un repère pour lire la Bible en communauté, le lecteur se fiera bien davantage aux indications du texte lui-même pour déterminer une unité thématique cohérente. Ce découpage du texte, respectueux du texte, évite de l’amputer ou de le rallonger d’une partie qui n’appartiendrait pas à l’unité thématique recherchée. Cela empêche également notre subjectivité d’être le seul guide dans ce découpage.

 

III.   Le contexte littéraire

Une fois le passage délimité, on s’intéressera de plus près à son contexte littéraire. La façon dont les textes s’enchaînent et s’imbriquent les uns dans les autres dans la Bible est également porteuse de sens.

 

A. Prendre en compte le contexte proche du passage

Il se trouve que ce qui suit et ce qui précède un texte éclaire son sens. Hormis les Proverbes qui se présentent sous la forme d’un recueil de maximes isolés, bien que fonctionnant souvent par paires, chaque texte s’insère dans un contexte littéraire significatif. La lecture de la Bible par versets épars et l’élaboration de convictions à partir de versets isolés sont largement insuffisantes et périlleuses.

Tout d’abord, la prise en compte du contexte proche du passage permet de s’assurer de la thématique en question. Cela évite de relier un verset à un contexte qui n’est pas le sien et de lui faire dire ce qu’il ne dit pas. C’est uniquement la lecture du contexte, en l’occurrence de ce qui suit ou précède, qui permet d’éviter le contresens.

Prenons l’exemple de ce que Jacques déclare: «Soyez dans le deuil et dans les larmes; que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse.» Est-ce là le projet de Dieu pour les hommes? Un simple coup d’œil aux versets précédant cette affirmation montre que Jacques est en train de parler de personnes devant se repentir et non d’énoncer un anathème contre la joie!

Autre exemple: lorsque Paul affirme qu’ «oubliant ce qui est en arrière» il se porte vers ce qui est en avant, certains ont compris ce verset comme un interdit de s’occuper de ses problèmes ou souffrances liés au passé lorsqu’on est chrétien. Or ce passage ne parle pas des blessures psychologiques ou familiales anciennes de Paul. Comme l’atteste l’étude de ce qui précède, le passé que Paul doit oublier, c’est son ancienne façon d’atteindre la justice lorsqu’il se considérait «irréprochable, à l’égard de la justice de la loi» (Philippiens 3,6). Le passé qu’il ne doit pas regarder est ici d’ordre spirituel et se rattache à l’idée de n’avoir les yeux fixés que sur le Christ en ce qui concerne son salut. Paul s’oppose ici non à ceux qui souffrent de leur passé et ont besoin de guérison mais à ceux qui se croient arrivés, parfaits, et se complaisant dans le chemin parcouru.

Le deuxième avantage principal de lire ce qui entoure le passage étudié est que cela indique souvent à qui s’adresse tel texte et par là même, comment il faut l’interpréter. Par exemple les trois paraboles de la brebis perdue, la drachme perdue et le fils prodigue forment un bloc introduit par le même verset: «Tous les publicains et les gens de mauvaise vie s’approchaient de Jésus pour l’entendre. Et les pharisiens et les scribes murmuraient, disant: Cet homme accueille des gens de mauvaise vie, et mange avec eux.» Il serait regrettable de lire ces paraboles en commençant seulement à partir de leur narration, sans prendre en compte leur auditoire et les circonstances dans lesquelles Jésus les a prononcées. Cela risquerait de nous mettre sur la piste d’une interprétation erronée, à contresens.

 

B. Le contexte large du livre dans lequel se trouve le texte

Il est nécessaire de prendre en considération les caractéristiques générales du livre dans lequel se trouve le texte étudié afin de mieux comprendre celui-ci. Voici le genre de questions à se poser face à un texte:

- Quel est le but du livre dans lequel se trouve ce passage? Pourquoi cet auteur a-t-il écrit ce livre? En général, le texte étudié s’inscrit dans l’axe de l’intention d’ensemble poursuivie par l’auteur dans son livre. Par exemple Jean conclut son évangile ainsi: «Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom.» Donc la façon qu’a eue Jean de raconter les événements, les «signes» de la vie de Jésus suit cette intention très claire. C’est d’ailleurs pourquoi la divinité du Christ et la foi sont des éléments essentiels de son enseignement.

- Qui est l’auteur? Quel est son style, sa vie? Selon ses caractéristiques personnelles, l’interprétation d’un élément ou d’un passage sera différente. Prenons l’exemple de Luc, seul auteur du Nouveau Testament d’origine païenne, c’est-à-dire non-Juif. De par cette singularité, il s’intéresse peu aux questions spécifiquement juives et ses écrits mettent en relief un thème central, la notion d’universalité du salut, avec notamment une sensibilité particulière pour les exclus, les pauvres et les femmes.

- Y a-t-il un plan du livre? La connaissance du plan du livre permet notamment de suivre le développement de la pensée de l’auteur et de situer le texte. Par exemple, il est insensé de prendre comme vérité ce que les amis de Job lui disent sur le problème de la souffrance, alors que plus tard, Dieu va expliquer que c’est Job qui a raison. Il faut dans ce cas comprendre que le livre établit une progression, un contraste même entre les discours des amis de Job et ce que Dieu pense.

- L’auditeur: Pour qui l’auteur écrit-il ce livre? Dans quelles circonstances et contexte historique le fait-il?

Répondre à toutes ces questions concernant le livre auquel appartient le texte étudié met sur la voie du sens voulu par l’auteur pour le texte et permet une interprétation plus fiable.

 

IV.    Le genre littéraire

Il existe une grande diversité de genres littéraires dans la Bible: récit, prophétie, écrit de sagesse philosophique, démonstration argumentative, parabole, généalogie... Le genre littéraire d’un texte est la clé qui nous en livre l’intelligence.

Lors de la lecture d’un texte de la Bible, on déterminera si le texte est un poème, un récit, un oracle, car chaque genre littéraire présente des spécificités influençant son interprétation. Cette identification impose ensuite de respecter ces différences. Le style littéraire influence notre recherche de l’intention de l’auteur. Il serait par exemple particulièrement inapproprié, voire ridicule d’étudier la vie des animaux à partir des fables de La Fontaine.

De même dans la Bible nous ne pouvons pas séparer ce qui est dit de comment cela est dit. Ainsi personne ne considère les détails des soins au blessé par le bon Samaritain comme un traité d’urgence pour le SAMU et les accidents de la route. Le genre littéraire de ce texte, une parabole, n’est pas du registre du livre médical. De même considérer les oracles prophétiques comme une succession chronologique, comme des annales d’archives historiques, conduisent nécessairement à des erreurs d’interprétation.

Nous reprendrons cette question dans le chapitre 8 en voyant comment interpréter spécifiquement chaque genre littéraire.

 

V.    Langage figuré et littéral?

Savoir faire la distinction entre une expression figurée et littérale est vital à la bonne compréhension du texte. Que la Bible soit inspirée ne signifie pas qu’il faut prendre tous les textes littéralement! Ce fut l’erreur de Nicodème qui, prenant littéralement les paroles de Jésus, lui demanda avec stupéfaction comment un homme pouvait entrer à nouveau dans le ventre de sa mère.

L’enjeu est de taille! Prendre littéralement un texte alors qu’il est figuratif, ou inversement voir du figuré là où il faudrait lire littéralement conduit à des erreurs tant doctrinales qu’éthiques. A titre d’exemple, évoquons le texte où Jésus déclare: «Si ton oeil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi; (…) Et si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-la et jette-la loin de toi; car il est avantageux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier n’aille pas dans la géhenne.» En certains lieux ou époques, ce verset fut pris littéralement avec les dégâts que l’on sait.

La question du sens littéral ou figuré se pose d’autant plus que la Bible contient beaucoup de langage figuré. On compte quelques deux cent figures de style dans la Bible. Les principales figures sont de deux ordres: soit avec des mots (comparaison, métaphore, ironie, hyperbole…) soit avec des paragraphes entiers (fable, énigme, symbole, parabole…) Pourquoi y a-t-il autant d’expressions au figuré? D’abord, les auteurs de la Bible y ont recours car cela rendait l’idée présentée plus claire, plus percutante, et cela aidait à mémoriser le contenu dans une culture qui était essentiellement orale.

Ensuite, l’abondance de figuratif s’explique également par la différence de logique et de forme de pensée entre la langue hébraïque (qui influence également les auteurs du Nouveau Testament, écrit en grec) et la langue française.

En effet, la langue française est le reflet de notre mode de pensée. Nous adorons le schéma de pensée de démonstration logique thèse/antithèse/synthèse. Du coup, comme le dit le traducteur de la Bible André Chouraqui, le français est une langue implacablement analytique dont le génie est clarté, mesure, précision et abstraction. Nous aimons démontrer en avançant un argument après l’autre, à l’aide de nombreuses descriptions conceptuelles.

En revanche la logique de l’hébreu parle en images et la pensée hébraïque, synthétique et concrète ressemble à un tableau impressionniste: la réalité est décrite par touches successives, évoquant bien davantage que démontrant.

Par exemple, la poésie hébraïque manie très souvent le parallélisme. Cette figure de style dans laquelle la même chose est répétée de deux manières différentes lui permet d’exprimer sa pensée par emboîtement, avec nuance, en montrant les différents aspects d’un même élément. C’est le cas dans ce psaume où deux propositions se font écho: «Il ne nous traite pas selon nos péchés, il ne nous punit pas selon nos iniquités.» (Psaume 103,10)

Par conséquent, cela permet une expression plus nuancée, cela intensifie la puissance d’évocation. C’est comme si le discours formait des vagues successives.

Ce qui importe le plus ici est de savoir comment identifier si une expression est littérale ou figurée. Un texte est à lire au sens figuré:

- si la signification littérale est impossible («Je suis la porte»)
- si la signification littérale implique une impossibilité («Laisse les morts ensevelir les morts.»)
- si la signification littérale implique quelque chose de condamné par ailleurs («Couper sa main si elle est une occasion de chute»)
- si la signification littérale se met en conflit avec un autre texte dont le propos est clair
- si le contexte ou l’auteur indique que c’est un texte figuré («Le royaume des cieux est semblable à…»)
- si le bon sens impose de le comprendre au figuré.

 

Connaître ces quelques règles permet de respecter le texte, de le prendre au pied de la lettre lorsque c’est nécessaire ou de décoder la figure de style s’il en contient une.

Il n’est pas possible ici de faire la liste de toutes les figures de style possibles (interrogation, apostrophe, antithèse, chiasme...). Arrêtons-nous toutefois sur une de ces formes figurées qui pose souvent problème dans la compréhension de la Bible: l’anthropomorphisme ou la personnification. Cette forme de langage figuré attribue à Dieu des caractéristiques et réactions humaines. Ainsi il est question de ses yeux, de ses oreilles, de son sommeil... On évoque aussi les sentiments «éprouvés par Dieu»: il regrette, il se repent.

Or Dieu est esprit, il n’a pas de corps ni de forme humaine. C’est pourquoi la Bible rappelle qu’il n’y a en lui «ni changement ni ombre de variation». Rappelons-nous que ce genre de discours sur Dieu est du figuré et non à prendre littéralement. Dieu a consenti à être décrit comme un humain pour qu’on le comprenne mieux. Gardons-nous de l’enfermer dans les limites d’un corps ou d’une personne sexuée. Cela devrait notamment nous rendre vigilants lorsque nous appelons Dieu «Père».

Face à toutes ces expressions figurées, comme l’anthropomorphisme ou d’autres, ce qui compte, dans notre compréhension du texte, c’est de retrouver l’impact que produisait l’image du langage figuré sur l’auditoire. Cela permettra d’essayer de le retranscrire en vue d’une application plus juste du passage.

En bref, l’analyse littéraire, premier outil pour comprendre le texte, nous a conduits de l’observation du texte à son découpage précis puis à l’étude de son contexte et de son genre littéraire spécifique, en accordant une attention particulière à l’emploi de langage figuré ou littéral.

 

Bibliographie

Eric LUND et P.NELSON, Herméneutique. Comment interpréter la Bible, Vida, 1985
Max-Alain CHEVALLIER, L’exégèse du Nouveau Testament, Labor et Fides, 1984
Gordon FEE et Douglas STUART, Un nouveau regard sur la Bible. Un guide pour comprendre la Bible, Vida, 1990
Alfred KUEN, Comment interpréter la Bible, Editions Emmaüs, 1991
John BARTON, Reading the Old Testament: Method in Biblical Study, Darton Longman et Todd, 1984
Douglas STUART, Old Testament Exegesis: a Primer for Students and Pastors, Westminster Press, 1980

Cinquième clé : Le sens des mots

 

L’étude du sens des mots est un autre outil indispensable du processus visant à mieux comprendre le texte.

 

I.   Les langues de la Bible

La très grande majorité de l’Ancien Testament est rédigé en hébreu. David, Salomon ou encore Ezéchiel parlaient et écrivaient en hébreu. Ce fut la langue du peuple d’Israël pendant plusieurs siècles, jusqu’à sa déportation à Babylone (en 586 avant J.C). Pendant cet exil, le peuple juif commença à abandonner de plus en plus l’hébreu ancestral pour l’araméen. Cette langue, apparentée à l’hébreu, était à l’origine parlée en Syrie (jadis appelée «Aram», d’où l’»araméen»). Le commerce et les déportations assyriennes la propagèrent dans tout le Proche-Orient mais elle acquit son importance lorsqu’elle devint, au 5ème siècle avant notre ère, la langue administrative de l’Empire perse. Plusieurs textes bibliques sont d’ailleurs rédigés en araméen.

Ensuite ce fut le temps des conquêtes d’Alexandre le Grand (356-323), et le grec devint à son tour la langue internationale. En effet à la fin de ses campagnes, Alexandre le Grand laissait des généraux grecs pour gouverner les pays conquis. Le grec remplaça alors l’araméen comme langue administrative et commerciale. C’était toutefois un grec simplifié par rapport au grec «classique» de Platon par exemple et on appela ce grec populaire la koinê, la «langue commune». C’est la langue des auteurs et des écrits du Nouveau Testament. A cette époque, les artisans, les commerçants et les négociants savaient sans doute assez de grec pour traiter leurs affaires. Mais l’araméen n’en demeurait pas moins la langue populaire. Du temps de Jésus, l’hébreu était encore enseigné dans toutes les écoles des synagogues.

Bien qu’elle ne fût pas réservée à l’usage religieux et peut-être pratiquée dans le quotidien, la langue orale de Jésus et de ses disciples fut en fait l’araméen. Plusieurs paroles de Jésus sont d’ailleurs directement rapportées en araméen. Quant au latin, troisième langue présente sur l’écriteau placé sur la croix du Christ, il restait plutôt la langue des décrets impériaux romains mais était peu parlé. Bref, Jésus, fils d’un artisan juif d’une ville située sur une route importante, parlait sans doute l’araméen, mais savait se servir du grec (il n’a pas besoin de traducteur lors de son procès) et il parlait aussi l’hébreu: à Nazareth, dans la synagogue, Jésus lit sans peine dans le rouleau d’Esaïe en hébreu.

 

II.  Le sens des mots

Etant donné les siècles qui nous séparent de la rédaction des textes bibliques, le nombre de termes dont le sens a changé ou ne nous semble plus clair est très élevé dans la Bible. Il s’agit ici de rechercher le sens qu’ils avaient à l’époque. Pour cela, le lecteur osera s’arrêter sur un mot qu’il ne comprend pas ou dont il ne saurait pas bien donner la définition ou encore dont le sens qu’il lui connaît ne correspond pas au passage qu’il est en train de lire. Cette démarche vis-à-vis du texte permettra de mieux comprendre ce que l’auteur a voulu dire et donc de parvenir à une meilleure actualisation.

Nous avons tendance à plaquer sur les mots bibliques une signification contemporaine, sans nous soucier de savoir si c’est dans ce sens que l’auteur a utilisé ce mot ni comment a évolué celui-ci au cours des siècles. Parfois cela nous conduit à avoir une compréhension complètement à contresens de ce que l’auteur voulait dire!

Prenons l’exemple du verset: «N’abandonnons pas notre assemblée, comme c’est la coutume de quelques-uns». (Hébreux 10,25) Littéralement, le texte demande de ne pas abandonner la episunagôgê c’est-à-dire le rassemblement, l’assemblée des chrétiens. Mais il ne s’agit pas d’abord d’une référence à l’église locale. En effet, ce terme est employé une fois ailleurs pour évoquer le rassemblement des chrétiens auprès du Christ lors de sa venue: «Pour ce qui concerne l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ et notre réunion avec lui». Le verbe dont ce terme est tiré signifie simplement «rassembler» comme en Marc 1,33: «Et toute la ville était rassemblée devant sa porte.» Ce que la Bible nous invite à faire dans ce verset, ce n’est pas tant le fait de fréquenter la même église locale à vie que le fait de continuer à rencontrer d’autres chrétiens et à s’encourager.

Dans le prolongement de Marc, certains comprennent ainsi ce verset d’Hébreux: «Ne perdons pas de vue notre rassemblement (avec lui, c’est-à-dire notre enlèvement à son retour) mais au contraire, encourageons-nous mutuellement dans cette perspective.» Même avec cette compréhension, on voit bien qu’il ne s’agit pas dans ce texte de fidélité à l’église locale ou à un pasteur.

Ce verset n’est pas une interdiction de changer d’église locale mais une exhortation à la communion avec d’autres chrétiens.

Un autre exemple d’incompréhension d’un terme biblique conduisant au contresens est le nom du dernier livre de la Bible: l’»apocalypse». Ce terme a pris aujourd’hui le sens de cataclysme alors qu’en grec, il signifie plus simplement «révélation». Cela devrait changer notre regard sur ce livre.

Ces contresens peuvent avoir des conséquences très néfastes. Voyons quelques exemples illustrant le danger de ne pas comprendre le mot dans le sens voulu par l’auteur. Tout le monde connaît ce commandement du décalogue, «Honore ton père et ta mère afin de jouir d’une longue vie dans le pays que l’Eternel ton Dieu te donne». (Exode 20,12)

La mauvaise compréhension de ce passage conduit de nombreuses personnes à un blocage dans leur vie chrétienne et leur développement personnel. On a trop souvent confondu «honorer son père et sa mère» et les vénérer. Or le terme hébreu employé pour honorer, kavéd, a pour sens littéral «donner du poids». En hébreu, l’honneur désigne donc la valeur réelle de quelque chose, estimé à son vrai poids. Le respect, précise Ouaknin, rabbin et philosophe contemporain, c’est «le poids accordé».

Dans ce verset, cela signifie qu’honorer son père, sa mère, c’est donner, reconnaître le juste poids de l’éducation reçue, c’est-à-dire faire une évaluation critique et reconnaître ce qui a été bon, moins bon, voire carrément mauvais. Cette interprétation donne la permission de faire le droit d’inventaire envers son père et sa mère, ce qui aura comme conséquence et comme bénéfice, «que tes jours se prolongent dans le pays que l’Eternel, ton Dieu, te donne.»

Prenons un autre exemple. Lorsque Jean affirme: «Bien-aimé, je prie que tu prospères à tous égards et que tu te portes bien comme ton âme prospère.». En aucun cas, ce verset n’établit de lien causal entre qualité de la vie spirituelle et richesse matérielle comme ont voulu l’affirmer les défenseurs de l’évangile de la prospérité. (3 Jean 2. Le terme employé pour «que tu prospères» est euodoô qui signifie prospérer, avoir du succès. (littéralement : faire bon chemin) Ce verbe, qu’on retrouve en Romains 1,10 et 1 Corinthiens 16,2 désigne le succès dans tous les domaines possibles de la vie, financier y compris, mais pas seulement. Toutefois, c’est tordre le texte que de faire découler la prospérité matérielle et la santé physique de la qualité de l’état de l’âme! La conjonction employée ici pour exprimer la comparaison, kathôs (comme) signifie «de même que» et non «puisque».)

Parfois, comme dans ce cas, nos présupposés théologiques jouent un rôle de distorsion.

Cette distorsion se produit aussi dans certaines des paroles de nos cantiques. Lorsque ceux-ci reprennent tels quels des versets directement tirés des Ecritures, sans contexte et sans aucune explication de texte, le risque de contresens est grand. Que comprenons-nous quand nous chantons: «Réjouis-toi, fille de Sion»? Sans une analyse de l’emploi de ce nom «Sion» dans la Bible, le chrétien qui chante cela risque d’oublier qu’il évoque la Jérusalem céleste et non une réalité politique ou religieuse actuelle.

 

A.  L’étude du mot

Pour comprendre le sens d’un mot, un outil efficace est l’étude du mot. Il s’agit d’observer un terme à différents niveaux pour comprendre toutes ses nuances et du coup identifier son sens précis dans tel texte. Tout d’abord le mot doit être étudié dans son contexte immédiat, à savoir la phrase puis le paragraphe contenant ce mot. Ceci souligne une vérité importante de linguistique. S’il est vrai que les mots ont souvent plusieurs acceptions possibles, c’est le contexte et le contexte uniquement qui va permettre de déterminer quel sens convient le mieux. C’est pourquoi l’étymologie est un outil de plus en plus critiqué. Certes, l’étude étymologique d’un mot peut certainement être utile mais elle fait aussi courir le risque d’imposer le même sens à un mot dans toutes ses occurrences. Or il est clair que la signification d’un mot se vérifie par son contexte.

La linguistique moderne nous a appris à porter peu d’intérêt à l’étymologie et davantage au sens du mot dans telle phrase, tel contexte. Un mot peut donc avoir plusieurs sens et se comprend avant tout dans un contexte. Par exemple, même le mot agapê qu’on a compris comme signifiant «amour divin» ne fait pas toujours référence à ce type d’amour. C’est le cas dans le verset: «Démas m’a abandonné, par amour (agapê) pour le siècle présent»; inversement dans le verset: «Le Père aime le Fils», le verbe employé est phileô et non agapaô. Ensuite, l’étude du mot se poursuit par une analyse des autres emplois de ce mot dans le même livre ou par le même auteur. Enfin, le lecteur considèrera les emplois par d’autres auteurs. Réaliser une telle étude du mot est assez aisé grâce à une concordance.

 

B.  Affiner notre interprétation

L’étude du mot est particulièrement bénéfique à plusieurs titres.

 

1.   L’étude du mot permet de préciser le sens.

Ainsi dans le récit de la Genèse, la femme est appelé l’˝ézèr kenègedô de l’homme. Ce terme a souvent été compris comme exprimant une notion de domination/soumission entre les deux genres de l’espèce humaine alors qu’il exprime la complémentarité. Ce terme ézèr signifie en effet deux choses:

- Il décrit une collaboration lorsque la force d’une personne est insuffisante: il est alors traduit par «soutien, secours, salut». D’ailleurs dans la plupart de ses occurrences dans l’Ancien Testament, ce terme s’applique à Dieu.

- Il vient aussi d’un verbe qui signifie communiquer par la parole, dire, annoncer, raconter. La forme adverbiale que l’on trouve ici signifie donc «vis-à-vis», être de parole.

Lorsque la Genèse dit que la femme est l’ézèr kenègedô de l’homme, elle ne veut pas seulement dire qu’elle est une «aide» comme cela est traduit la plupart du temps. La femme est le semblable, la réciprocité, le vis-à-vis doué de parole dont l’homme a besoin pour se développer. D’où une paraphrase possible de Genèse 2,24: «C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et parlera avec sa femme pour se construire.»

 

2.  L’étude du mot permet aussi d’éviter le contresens.

Ainsi lorsque les auteurs bibliques évoquent «le cœur» de quelqu’un, ils ne font pas seulement référence à ses sentiments. Le cœur dans la Bible n’est pas d’abord le siège des émotions comme en français («avoir le cœur brisé»). C’est l’organe de l’intelligence et de la volonté, la mémoire, le cerveau. Cela donne un autre éclairage à un verset comme: «C’est du cœur que viennent les mauvaises pensées» ou encore: «Marie repassait ces choses dans son cœur».

Examinons un autre exemple, lié à l’estime de soi. Sans une étude du mot, le passage de Romains 12,3 sonnerait comme une désapprobation du fait d’essayer d’avoir, ou de se construire, une bonne estime de soi: «Je dis à chacun de vous de ne pas avoir de lui-même une trop haute opinion, mais de revêtir des sentiments modestes...» Les deux verbes grecs rendus par «ne pas avoir une opinion trop haute» (uperphroneô) et «revêtir des sentiments modestes» (sôphroneô), sont en fait tirés du même radical verbal, seule la particule change.

Or ce radical a deux significations: premièrement, être capable d’avoir les idées claires, comme le démoniaque sut retrouver ses esprits après que Jésus l’ait guéri; et deuxièmement, être prudent, raisonnable, contrôlé comme dans l’exhortation de Paul aux jeunes gens d’être modérés. Cela signifie qu’il n’est pas du tout question dans ce passage, de se déprécier ni de se dénigrer mais d’être clairvoyant et de bien se connaître.

Prenons comme autre exemple la notion de «nouveau»: pour exprimer cette idée, le grec dispose de deux termes: neos pour ce qui est nouveau dans son existence même et kainos lorsqu’il s’agit de décrire un nouvel aspect d’une chose déjà existante. Dans le verset: «Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres», Jésus emploie kainos ! De même dans le verset: «Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui est répandu pour vous», on retrouve kainos!

Cette subtilité montre à quel point Jésus enracine son œuvre dans le prolongement, l’accomplissement de ce qui l’a précédé. Il n’invente pas ex nihilo une nouvelle religion. Dans les versets disant que le chrétien, en se convertissant, devient une «nouvelle créature», reçoit un «nouveau nom» ou doit «revêtir la nouvelle nature», c’est aussi kainos qui est employé. Il ne s’agit pas de repartir comme si de rien n’était, comme si le passé n’existait plus ou comme si nous n’avions jamais existé, mais de vivre de façon renouvelée.

 

3.    L’étude du mot permet aussi d’identifier l’ensemble des significations possibles d’un mot.

Cela nous évite d’avoir une vision étriquée ou stéréotypée d’une seule dimension du mot, surtout lorsque ce mot a une signification qui parait évidente. Prenons l’exemple d’un terme qui nous paraît facile à comprendre et sans ambiguïté: «tuer», comme dans le commandement du Décalogue: «Tu ne tueras pas». Or cette facilité est trompeuse.

Le verbe hébreu utilisé, râçah, est bien plus précis que ce simple «tuer». Il signifie «assassiner»! C’est le même mot qu’en 1 Rois 21,19 où Elie reproche à Achab d’avoir fait tuer Naboth. Il signifie frapper à mort, assassiner. Ce verbe utilisé dans le Décalogue apparaît peu souvent et principalement lorsqu’il s’agit de la mort ou de l’assassinat d’un ennemi personnel. Il a donc surtout le sens de «vouloir se faire justice soi-même par rapport à ses adversaires» alors que la Bible exhorte plutôt de laisser Dieu seul juge. Ce commandement serait une limite à la vendetta, à la vengeance personnelle.

Poursuivons avec un autre exemple du Décalogue: «Tu ne voleras pas». On a donné un sens trop restreint au verbe employé ici, gânav. En effet comme l’atteste une étude de l’emploi de ce mot dans le reste de la Bible, le vrai sens ici est l’interdit de s’emparer de personnes pour les réduire en esclavage. Par là serait visée toute aliénation de la liberté d’autrui.

Du coup, l’actualisation de ce commandement ne concerne pas que le vol matériel mais surtout toutes les formes de suppression de la liberté, que ce soit la discrimination raciale, l’esclavage ou le colonialisme et toute exploitation de l’homme par l’homme. Si le verbe englobe aussi le vol matériel, il ne faut pas oublier le sens premier du verbe et les conséquences pour une éthique biblique. Il semble que ce soit dans ce sens que Jacques dit: «Vous n’avez pas payé leur juste salaire aux ouvriers qui ont moissonné vos champs. Cette injustice crie contre vous».

Quant à l’expression «fils de l’homme», familière à Jean, elle ne renvoie pas à l’humanité de Jésus mais au contraire à sa divinité. C’est en effet une référence à Daniel 7,13-14 où le prophète emploie cette expression pour décrire le Messie. Inversement «fils de dieux» est parfois employé pour des princes humains!

 

C.   Les expressions typiques d’une langue

Chaque langue possède des expressions qui lui sont propres, des «idiomes» pas toujours évidents à comprendre. C’est par exemple les expressions en français comme «il pleut des hallebardes» ou «tomber dans les pommes». Ces idiomes ne doivent bien sûr pas être compris littéralement. Ce n’est pas l’objet de ce chapitre de faire la liste de tous les idiomes grecs ou hébreux, il s’agit ici seulement d’indiquer quelques exemples afin de sensibiliser le lecteur à l’écart existant entre la compréhension littérale d’un idiome et son vrai sens. Nous savons bien en français reconnaître une locution idiomatique et l’interpréter au second degré. Pourtant avec la Bible, nous manquons souvent de ce bon sens et restons face à des expressions que nous ne comprenons pas, sans chercher le sens figuré.

 

Les hébraïsmes

Des expressions comme «j’ai le chemin des femmes» (avoir ses règles) ou «couvrir ses pieds» (euphémisme pour aller aux toilettes) ne sont pas à comprendre littéralement puisqu’elles sont des idiomes hébraïques.

De même, l’expression «fils de» marque, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament (le grec néotestamentaire est pétri d’hébraïsmes) la possession d’une qualité ou l’appartenance ou encore le sort réservé à quelqu’un. Ainsi Marc décrit Jacques et son frère Jean comme «fils du tonnerre», c’est-à-dire qu’ils ont un comportement impétueux, enflammé. De même Jésus invite les disciples à être des «enfants de lumière» et Luc évoque «les enfants de ce siècle».

Les hébraïsmes sont nombreux pour décrire les sentiments puisque ceux-ci s’expriment souvent par des expressions liées à une partie du corps. Par exemple, pour décrire une personne qui a de la compassion, il est dit qu’elle a «les entrailles qui frémissent». C’est le cas de Joseph envers son frère Benjamin (Genèse 43,30). Autre exemple, «avoir le nez élevé» signifie être plein d’arrogance (Psaume 10,4) ou bien, lorsque le psalmiste écrit que «de la fumée s’est élevée de ses narines», cela signifie que Dieu est en colère. (Psaume 18,9).

 

Les expressions typiquement grecques (hellénismes)

En fait, de nombreuses expressions du Nouveau Testament sont davantage des idiomes sémitiques traduits en grec que des idiomes purement grecs. Par exemple, l’expression de Pierre «ceignez les reins de votre entendement» signifie «soyez prêts pour le service». C’est une allusion à la longue robe que portaient les hommes dans les temps anciens d’Israël et qui devaient, pour marcher, attacher cette robe par une ceinture afin d’être plus libres de leurs mouvements. Un autre exemple se trouve dans l’annonce de la venue de Jésus sur terre, celui-ci étant présenté comme «la corne de délivrance» suscitée par l’Eternel. C’est tout simplement une expression pour le décrire comme le puissant sauveur.

 

Les jeux de mots

Difficiles à traduire, les jeux de mots ne sont souvent compréhensibles que dans la langue d’origine. Jésus lui-même joue parfois sur les mots. Ainsi, dans sa discussion théologique avec Nicodème, il compare la conversion à une nouvelle naissance en jouant sur la double signification de l’adverbe grec anôthen qui signifie à la fois «d’en haut» ou «de nouveau»: «En vérité je te le dis, si un homme ne naît de nouveau/d’en haut (anôthen), il ne peut voir le royaume de Dieu.»

 

D. D’autres aides pour comprendre les mots

Pour mieux saisir le sens d’un terme, d’une expression, le lecteur de la Bible a la possibilité de recourir à d’autres textes que les manuscrits en grec ou en hébreu de la Bible. En effet, il existe de nombreuses traductions de la Bible, certaines très anciennes. Puisque ces traducteurs étaient plus proches dans le temps de la langue des textes bibliques, il est intéressant de voir comment ils traduisent les termes étudiés.

Parmi ces traductions, citons entre autre la Septante (traduction grecque de l’Ancien Testament, rédigée dans les milieux juifs d’Alexandrie à partir du 3ème siècle avant notre ère); les Targum (traduction et interprétation en araméen des textes de l’Ancien Testament par le peuple juif peu de temps avant et au début de l’ère chrétienne); la Vulgate (traduction en latin par Jérôme qui date de 400 après J.C.), mais aussi des versions syriaques, coptes ou éthiopiennes.

Consulter ces versions est très intéressant car cela permet de préciser le sens des mots et d’en percevoir toute la richesse. Par exemple, lors du récit de la transfiguration Pierre déclare: «Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie.» Pour décrire ces tentes, Pierre utilise le mot skênê qui est le mot utilisé dans la Septante pour «tabernacle» dans l’Ancien Testament! Cela nous aide à comprendre l’intention des paroles de Pierre à Jésus: ayant discerné la divinité de Jésus transfiguré, il reconnaît et veut vivre la présence de Dieu en cet endroit.

Un autre moyen de faciliter la compréhension de certains mots, est de s’en référer à des sources extra-bibliques. Pour le Nouveau Testament, on se référera par exemple aux textes en grec de l’Antiquité ou de la période intertestamentaire ou encore des début de l’ère chrétienne; pour l’hébreu, on consultera et on comparera avec des documents en langues sémitiques comme l’acadien ou l’ougaritique.

 

III.   Les données grammaticales

Il s’agit de comprendre la phrase, comment elle s’articule et d’analyser ses composantes. Puisque chaque langue possède ses structures propres pour agencer les mots et former des phrases, il faut connaître quelques spécificités de la grammaire des langues bibliques pour mieux comprendre le texte. Ainsi, la façon d’agencer les mots est particulièrement différente en hébreu, en grec et en français. Si la plupart du temps, la phrase française suit l’ordre analytique: sujet/verbe/compléments, ce n’est pas par exemple le cas en grec, où l’ordre des mots a peu d’importance puisque c’est la terminaison du mot qui indique son cas, sa fonction dans la phrase.

 

A.  Le temps des verbes

La question du temps des verbes pose un problème parce qu’il n’y a pas toujours concordance parfaite entre la réalité recouverte par un temps dans une langue et dans une autre. Ainsi parmi les nombreux temps en grec, il en existe un, le parfait, qui n’a pas de réel équivalent en français. Ce temps indique un état présent résultant d’une action passée. C’est le cas lorsque Paul déclare: «Christ est mort (…) et il est ressuscité le troisième jour». Les deux verbes sont traduits en français par un passé composé mais le deuxième évoquant la résurrection est au parfait en grec: c’est une façon qu’a l’auteur d’indiquer que la résurrection du Christ est encore un fait effectif, vrai aujourd’hui.

Cette sensibilité aux différents temps permet également d’affiner une interprétation. C’est elle qui permet par exemple de mieux comprendre les paroles de Dieu à Eve après la chute: «Tu enfanteras dans la douleur… ton mari dominera sur toi». Est-ce là une formule impérative, un ordre donné à la femme? La grammaire permet de répondre à cette question essentielle. L’étude du temps du verbe révèle que ces paroles ne sont pas des ordres et ne doivent pas être compris comme «tu devras enfanter dans la douleur». En effet, le verbe hébreu employé est à l’inaccompli. En hébreu, il n’existe pas de distinction entre le passé, le présent et le futur mais seulement l’état de la chose, c’est-à-dire, est-elle accomplie ou inaccomplie?

Du coup, un inaccompli, se référant à quelque chose non encore réalisé, peut tantôt se traduire par un futur tantôt par un passé (un imparfait par exemple: l’action dure encore, elle n’est pas accomplie) ou un présent. En utilisant ici un inaccompli, le texte indique seulement que cela ne s’est pas encore produit. Il ne contient donc pas d’élément contraignant impératif. Dieu ne maudit pas, il avertit prophétiquement. Il sait que la nature déchue de l’homme l’inclinera à exercer une domination abusive sur sa femme.

Cela n’était pas le désir de Dieu «créationnellement» mais c’est la conséquence du péché. Cette formule n’est pas à comprendre comme un ordre divin. D’ailleurs cette même forme à l’inaccompli se retrouve au verset 18: «Le sol te produira des épines et des ronces». Il serait absurde de prendre ce temps comme impératif et de comprendre que Dieu ordonne à la terre de donner des épines! La souffrance de l’enfantement et la domination de l’homme sur la femme ne sont pas des faits, des impératifs ordonnés par Dieu.

La liste des différences ou spécificités de chaque langue en ce qui concerne les temps serait longue. Il ne s’agit ici que d’indiquer la nécessité d’être en éveil par rapport à ces questions et de se demander, notamment face à un texte qui pose problème, si la spécificité des temps des verbes de chaque langue pourrait apporter un éclairage.

 

B.   Les constructions grammaticales

L’hébreu ou le grec présentent des constructions grammaticales spécifiques qu’il faut connaître parce que nous les retrouvons parfois telles quelles dans nos traductions. Si on ne les connaît pas, on risque de partir sur des interprétations complètement erronées.

Pour ne citer qu’un exemple de constructions propres à une langue, voyons comment l’hébreu exprime une comparaison. Pour comparer, la langue hébraïque se sert d’une opposition. Ainsi l’idée de préférence s’exprime par l’utilisation en contraste des verbes aimer et haïr. Haïr n’est alors pas à comprendre comme en français. On retrouve cette construction dans le Nouveau Testament puisque les auteurs grecs étaient influencés par la pensée sémitique. C’est le cas lorsque Jésus déclare: «Si quelqu’un vient à moi et s’il ne hait pas son père ou sa mère… il ne peut être mon disciple».

Comment concilier cela avec d’autres affirmations de Jésus comme «aime ton prochain»? Comment haïr et aimer en même temps? En fait, il s’agit ici justement de l’utilisation par Jésus de cette construction de phrase typiquement hébraïque. La clé de compréhension se trouve dans cet autre passage où il affirme: «Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi». C’est bien une comparaison qui est exprimée ici. Nous retrouvons tout le long de la Bible cette façon spécifique d’établir des comparaisons.

 

C.   La ponctuation

Parce que les manuscrits coûtaient cher et qu’il fallait économiser de la place, le texte était souvent recopié avec les lettres de tous les mots se suivant, sans aucune coupure, sans ponctuation. Si l’on prend par exemple le verset de Jean 1,3, selon où l’on place la virgule, on obtient deux traductions différentes:

- Rien n’a été fait sans lui; ce qui a été fait avait la vie en lui.

- Rien de ce qui existe n’a été fait sans lui; en lui était la vie.

L’absence de ponctuation dans les manuscrits signifie aussi l’absence de guillemets lorsqu’un auteur biblique voulait faire une citation. Parfois, une affirmation est donc une citation par l’auteur d’une source, et non l’expression de sa propre pensée. Par exemple, Paul déclare aux Corinthiens: «Il est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme».

Paul veut-il dire qu’il est bon pour tout homme de renoncer à toute vie sexuelle? Or Paul, deux versets plus loin, va défendre le contraire en déclarant: «Que chacun ait sa femme». Comment peut-il à deux versets d’écart affirmer le contraire? L’explication est que dans le premier cas, Paul cite un extrait de la lettre qu’il a reçu des Corinthiens et que la confusion vient de ce que le texte ne nous a pas transmis les guillemets.

Il semble donc délicat d’établir un dogme ou d’entrer dans un violent conflit pour la présence de deux points ou d’une virgule puisqu’ils sont ajoutés par rapport au texte.

En conclusion de ces réflexions grammaticales, relevons que la grammaire apporte des éléments très importants pour la compréhension du texte, elle aide à décider du sens. Comme le disait Martin Luther au début de son commentaire des psaumes: «Voyons pour commencer les aspects grammaticaux, ils ont réellement une importance théologique.»

 

IV.   La traduction

A.  La légitimité et les difficultés de la traduction

Une aide précieuse dans la compréhension du sens des mots est de comparer plusieurs traductions françaises du même texte.

Précisons d’abord que traduire la Bible est tout à fait légitime. Si Dieu est l’auteur de la Bible, elle n’est pas tombée du ciel ni même dictée du ciel, comme le rappelle le prologue de Luc à son Evangile.

L’idée que les langues bibliques aient un caractère sacré est en contradiction avec le thème de l’incarnation. Pour parler aux hommes, Dieu utilise des langues comprises par les hommes dans leur époque. Dans ce sens, repensons à la façon dont Jean décrit la rencontre de Jésus avec deux de ses disciples: «Jésus se retourna, et voyant qu’ils le suivaient, il leur dit: Que cherchez-vous? Ils lui répondirent: Rabbi, ce qui signifie Maître, où demeures-tu?» L’auteur biblique traduit dans la langue de ses lecteurs, ici le grec, ce que signifie rabbi en ajoutant: «ce qui signifie Maître».

Cette traduction par Jean montre que l’intention biblique est de favoriser la compréhension du message évangélique dans la langue de ses lecteurs. De même, dans nos prières ou discussions, nous n’appelons pas Jésus à la façon hébraïque, Yeshoua mais nous prononçons son nom selon les phonèmes propres à notre langue. Le fait de traduire la Bible est tout à fait légitime et selon le cœur de Dieu. Jésus lui-même ainsi que les auteurs du Nouveau Testament récitaient les Ecritures selon la traduction grecque de la Septante et non à partir de l’hébreu. Toutefois, le lecteur se rappellera qu’il n’y a pas de traduction parfaite… même celle à laquelle il est attaché dans sa lecture personnelle depuis trente ans!

Si aucune traduction n’est parfaite, c’est que les difficultés sont nombreuses. Outre celles en lien avec les différences de syntaxe ou de logique entre deux langues déjà mentionnées, une autre difficulté vient de certains présupposés théologiques ou culturels des traducteurs eux-mêmes.

Par exemple, au cours des siècles passés, certains traducteurs ont eu du mal avec des textes montrant certaines fragilités des hommes de la Bible et ont eu tendance à les atténuer dans le texte. Ainsi dans le passage où Dieu annonce à Abraham qu’il va avoir un fils et que celui-ci tombe sur sa face et rit, une traduction araméenne du premier siècle (un «targum») traduit «et Abraham se réjouit»!

Un autre exemple concerne la traduction de textes concernant les femmes. Ceux-ci sont souvent victimes de masculinisation voire d’un certain machisme.

C’est le cas avec la traduction du terme grec anthrôpos. Il existe une distinction dans le Nouveau Testament entre anthrôpos et aner (ou andros au génitif). Lorsque le terme anthrôpos est employé, cela signifie l’humain en général, en opposition à l’animal. Lorsque le Nouveau Testament veut évoquer l’homme comme désignant spécifiquement l’être masculin, c’est aner/andros qui est utilisé. Ainsi en Matthieu 14,21, le récit de la multiplication des pains évoque cinq mille hommes (pluriel d’aner) rassasiés, sans compter les femmes et les enfants. Toutefois les traductions de la Bible ont tendance à laisser le terme masculin «homme» même lorsque c’est anthrôpos (humain) qui est utilisé! Ainsi en est-il de cette déclaration de Paul: «Ainsi, l’homme de Dieu se trouve parfaitement préparé et équipé pour accomplir toute œuvre bonne.» De nombreuses versions françaises de la Bible traduisent ici anthrôpos, pourtant générique, par un terme masculin: homme. Même si la langue française a le droit d’inclure les femmes en utilisant l’expression «homme», l’effet de cette traduction exclusive «homme» n’incite pas la moitié féminine de l’humanité à se sentir concernée par ces passages. Il en est de même dans cette autre affirmation de Paul concernant la transmission de son enseignement: «Et l’enseignement que tu as reçu de moi en présence de nombreux témoins, transmets-le à des hommes dignes de confiance qui seront capables à leur tour d’en instruire d’autres.» En grec, nous avons l’expression pistois anthrôpois, terme générique désignant l’être humain en général et non spécifiquement masculin.

Traduire est donc une tâche difficile et pour atteindre la vérité du texte, il est conseillé de comparer différentes traductions.

 

B.  Les différentes traductions de la Bible en français

En français il existe une trentaine de versions de la Bible. En posséder plusieurs et les utiliser pour comparer comment elle traite un texte étudié donne déjà un bon aperçu du texte, de ses difficultés et des possibilités d’interprétation. Toute traduction opère un choix et soit se place proche du littéralisme (traduction formelle), soit recherche davantage la compréhension immédiate du lecteur (traduction dynamique). Ce sont là les grandes classifications des traductions. Aucune ne présente de solution parfaite!

Il existe donc, pour simplifier, deux alternatives dans la façon de traduire la Bible:

- Les traductions littérales ou formelles: c’est le cas de la plupart des versions françaises. Il s’agit d’une équivalence formelle, une sorte de «décalque»: le texte français est calqué sur la forme du grec ou de l’hébreu. Le but est de reprendre si possible la même traduction pour le même terme grec ou hébreu à chaque occurrence. Ces traductions essaient de se maintenir aussi près que possible des mots exacts de la langue originale.

Le problème est que cela risque de déformer la pensée car les mots et les formes grammaticales ne recouvrent pas les mêmes réalités en hébreu, en grec et en français. Il arrive aussi qu’un texte soit gardé obscur si l’original est ambigu, en laissant au lecteur la liberté d’interpréter d’une manière ou d’une autre. Le résultat est que la phrase ne veut parfois plus rien dire. Par exemple, l’expression «ceindre les reins» sera laissée telle quelle, au lieu de rendre le sens de cet idiome en français: se mettre en état de travailler, être prêt.

 

- Les traductions à équivalence dynamique: l’objectif est de rendre le sens du texte original dans la langue réceptrice. Elles cherchent à transférer le sens du texte original, communiquer l’information que l’auteur original désirait transmettre. Elles utilisent les structures de langage de la langue d’arrivée. Elles tentent de faire sur le lecteur d’aujourd’hui la même impression que l’original a fait sur le lecteur d’autrefois.

Pour mieux comparer ces versions, prenons l’exemple d’un verset du prophète Jérémie. La traduction littérale lit: «Moi, l’Eternel, j’éprouve le cœur, je sonde les reins» en gardant l’expression littérale «sonder les reins» pour rester le plus proche possible de l’original, au risque de ne pas être compris par le lecteur contemporain. En revanche, une version dynamique traduit: «Je perce le secret des consciences», ce qui rend bien le sens de l’expression tout en s’éloignant du littéralisme de l’original.

Une traduction n’est pas meilleure qu’une autre, c’est plutôt qu’elles poursuivent des objectifs différents. Leur diversité est une richesse qui nous permet de mieux appréhender le texte par différentes perspectives.

 

Bibliographie

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Jean-Claude MARGOT, Traduire sans trahir, La théorie de la traduction et son application aux textes bibliques, L’âge d’homme, 1979
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J.WEINGREEN, Hébreu biblique élémentaire, Beauchesne, 1959
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F.DANKER éd., A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, University of Chicago Press, 3ème éd., 2000
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V.VERBRUGGE, The NIV Theological Dictionary of New Testament Words, Zondervan, 2000
A.KUEN, Une Bible et tant de versions, Emmaüs

Sixième clé : L'enjeu de l'actualisation

Le contexte social, historique et culturel

La Bible, ses auteurs comme ses protagonistes, sont enracinés dans un environnement socio-culturel bien différent de notre société actuelle. Le patriarcat, le nomadisme, la polygamie, les sacrifices au Temple ou encore la fête des Cabanes et la drachme sont autant de repères socio-culturels dont nous sommes désormais bien loin. Sur le plan historique, les textes bibliques recouvrent plusieurs millénaires d’histoire, faisant référence à des empires ou des civilisations très variés comme les Perses, les Babyloniens, les Egyptiens, la Syrie ou les Romains. Quant à l’environnement physique de l’Israël ancien, il présentait des spécificités auquel le texte biblique renvoie fréquemment.

Par conséquent, pour bien comprendre un passage, il est nécessaire de prendre en considération les données socio-historiques, culturelles et géographiques dans lesquelles il a été écrit. Se familiariser avec ces données, c’est un peu comme apprendre une langue étrangère, la langue de la Bible. Cet effort d’alphabétisation s’impose pour pénétrer dans un univers où nous sommes comme à l’étranger et où nous devons apprendre la langue, la culture, l’histoire du pays. Par exemple, les oracles des prophètes tels Jérémie ou Ezéchiel sont quasi incompréhensibles sans une carte du Proche-Orient ancien sous les yeux et sans un panorama chronologique des peuples mentionnés, venant d’Assyrie, de Moab ou d’Edom.

Ouvrir la Bible, c’est s’exposer à un choc culturel, un décalage considérable entre la réalité quotidienne des premiers auditeurs du texte et notre propre réalité. Ce décalage, loin d’être redouté ou mis de côté, doit surtout nous conduire à une meilleure écoute du texte, avec prudence et discernement. L’essor des recherches sur l’environnement de la Bible permet d’enrichir considérablement notre compréhension du texte. Se priver de ces apports reviendrait à prendre le risque de se tromper sur l’intention du texte et d’arriver à un véritable contresens. C’est à nous, lecteur du 21ème siècle, d’entrer dans cette aventure qui consiste à nous adapter au texte, à chercher à le comprendre dans son contexte propre.

 

I. Les données physiques: géographie et botanique

La connaissance des données physiques telle la botanique, la zoologie ou la géographie est susceptible d’apporter un éclairage intéressant au texte. Ainsi certains passages bibliques s’expliquent bien mieux si l’on connaît les lieux auxquels ils font référence. Par exemple, la fréquence des visites de Jésus à la fratrie de Lazare, Marie et Marthe se comprend davantage lorsque l’on sait que Béthanie, leur village ne se trouvait qu’à trois kilomètres de Jérusalem sur la route de Jéricho.

Porter un intérêt au cadre géographique d’Israël permet également de repérer un même lieu porteur de noms différents au fil des livres bibliques. Il arrive en effet que le même lieu soit désigné sous des noms différents comme c’est le cas pour le mont Horeb et le Sinaï, lieu de la réception du Décalogue, deux termes employés comme synonymes. Inversement, deux villes différentes peuvent porter le même nom mais être bien distinctes, comme c’est le cas pour Césarée (Césarée de Philippe ou Césarée maritime) ou encore Antioche (de Pisidie ou de Syrie).

De même identifier les différents endroits dans la Bible où une même plante ou un même animal sont mentionnés, est également enrichissant. Prenons l’exemple de l’hysope. Cette plante aromatique était fréquemment employée en bouquet pour procéder à l’aspersion du sang expiatoire lors de la Pâque. Aussi, lorsque le psalmiste déclare: «Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur!», c’est une allusion directe à l’aspersion du sang expiatoire faite avec de l’hysope, et qui seule ôte le péché. Notons que lorsque Jésus fut cloué sur la croix, on approcha de ses lèvres une éponge remplie de vinaigre fixée à une tige d’hysope.

De même, l’étude comparative des différentes utilisations d’un même nom de lieu est vraiment enrichissante. Ainsi c’est à Joppé (ou Japho) que Jonas prit le bateau pour Tarsis pour tenter de fuir l’appel de Dieu à aller parler aux habitants non juifs de Ninive. Or c’est dans cette même ville que Pierre, peu avant de se rendre chez Corneille le païen, reçoit de Dieu la vision de la nappe et des animaux impurs qui le poussera à prêcher à son tour la bonne nouvelle aux non-juifs.

Autre exemple, l’étude des nombreuses références au désert tout au long de la Bible enseigne à quel point le désert est un lieu privilégié de révélation de Dieu et de son action transformatrice. Alors que le désert se dit midebâr en hébreu, ce qui signifie littéralement: «Là où la parole n’a pas de place», lieu d’incompréhension, la Bible montre que ce temps devient en réalité un moment de changement, de construction personnelle, de mise en route vers un nouveau pays.

C’est également particulièrement pertinent que Jésus naisse à Bethléhem, appelée ville de David car c’est là que ce roi, figure messianique, y naquit.

 

II.   Le contexte social

La connaissance de l’organisation sociale de l’Israël ancien constitue bel et bien un élément de base à la compréhension des textes bibliques. Il faut appréhender ceux-ci à partir de leur perspective sociétale propre et se demander comment tel passage est rattaché à la structure sociale, ce qu’il en reflète, et en quoi il la confirme ou la modifie.

C’est par exemple l’étude de la structure sociale d’Israël qui permet de comprendre pourquoi, dans l’Ancien Testament, la définition de l’adultère n’est pas la même pour l’homme et pour la femme. Une femme commettait l’adultère si elle avait des relations sexuelles avec n’importe quel autre homme que son mari. En revanche, un homme commettait l’adultère seulement dans le cas où il avait une relation avec la femme ou la fiancée d’un autre homme. Ainsi, un homme marié qui allait voir une prostituée ne commettait pas l’adultère. Comment expliquer cette asymétrie? Nous y reviendrons plus loin dans ce chapitre.

C’est également l’étude des relations au sein de la société israélite qui permet de comprendre la loi du lévirat, celle du Jubilé ou la condamnation du geste d’Onan. Pour ne reprendre que ce dernier exemple, cette condamnation n’a en effet rien à voir avec une condamnation de la masturbation. Si le comportement d’Onan est dénoncé dans l’Ancien Testament, c’est à cause de son refus de donner une descendance à son frère, un «crime» dans la structure sociale de l’Israël ancien.

Il n’est pas possible ici d’analyser l’ensemble des interrelations de cette société. Nous proposons plutôt de présenter un élément clé du fonctionnement de la société en Israël dans les temps bibliques, à savoir la place centrale de la famille et la conception que les Israélites avaient à cette époque des relations au sein de celle-ci. Il apparaît très vite que cette conception est radicalement éloignée de la nôtre aujourd’hui. Cet élément essentiel éclaire la compréhension de nombreux passages bibliques.

 

La place centrale de la famille

La famille dans le modèle d’Israël a une place prépondérante car elle remplit une fonction bien particulière dans une structure de société unique. Elle est l’une des principales caractéristiques de cette société de l’Israël ancien. Elle est au cœur de la vie économique, religieuse et sociale. Cette situation se résume par un schéma appelé le «triangle éthique», présentant trois angles A, B, et C, les trois pôles de l’identité d’Israël: Dieu (angle théologique), le peuple d’Israël (angle social) et le pays (angle économique) avec au centre de ce triangle, la famille. (schéma non reproductible ici)

Au cœur du triangle se trouve la famille. Cette place centrale accordée à la famille s’explique par le fait que dans la société de l’Ancien Testament, la famille est à la fois l’unité fondamentale de la structure sociale d’Israël (BDC), l’unité principale du partage économique des terres (ADC) et aussi, l’intermédiaire de la relation d’alliance avec Dieu (ADB). En effet, c’est grâce à l’organisation en tribus et en familles que l’exploitation des terres et la survie économique dans le pays est possible à l’époque. Chaque famille possède alors une partie du pays de manière inaliénable. Ne pas appartenir à une famille, c’est être condamné à la misère économique. C’est aussi l’appartenance d’un individu à une famille, qui lui donne la possibilité de participer à l’alliance avec le peuple de Dieu, comme l’atteste par exemple le rituel de la Pâque.

Enfin, la famille joue un rôle clé dans la structure sociale puisque l’identité de tout individu en Israël ne se comprend que dans la famille, comme l’attestent par exemple les pouvoirs juridiques accordés à la famille.

Etant donné cette importance cruciale de la famille, tout ce qui risque de la menacer, menace en fait les fondations mêmes de la relation entre Israël et son Dieu. La cohérence sociale et la prolongation de l’existence dans le pays promis sont au prix du maintien à tout prix de la famille. Par conséquent, le rôle de la loi biblique est avant tout de protéger la famille, de l’extérieur et de l’intérieur.

L’une des répercussions les plus fortes de cette protection de la famille est la quasi inexistence des personnes en tant qu’individus. Chacun est toujours considéré comme membre d’un ensemble. Le groupe, la famille, le pays sont plus importants que l’individu. Ce qui compte ultimement, ce ne sont pas les droits du sujet mais les intérêts de la famille. C’est aussi ce schéma qui donne au père le rôle de patriarche tout-puissant et à la famille sa structure intérieure patriarcale qui durera des millénaires.

 

Un exemple : la place de la femme

Les conséquences les plus fortes de cet état de fait sont probablement visibles chez les femmes comme le révèle l’étude des lois bibliques sur la sexualité. En effet, dans la société de l’Israël ancien, les intérêts de la famille sont identifiés à ceux de l’homme, chef de famille. Du coup, les lois présupposent et imposent le rôle subordonné de la femme au sein de la famille, et sa dépendance au sein d’un foyer dominé par les hommes. Le maintien de la stabilité de la famille passe donc par un soutien des structures familiales hiérarchiques et patrilinéaires. Cette restriction fonctionnelle attachée aux femmes pour maintenir la stabilité familiale, se transforme en une idéologie de la soumission de la femme et de son infériorité. La femme n’est pas considérée comme sujet de droit en elle-même. Cette réalité a deux conséquences perceptibles dans de nombreux textes bibliques.

Premièrement, la vie au sein de la famille est la seule alternative en ces temps-là pour une jeune femme à cause des idéaux et des besoins d’Israël. La femme est incapable de subsister seule, elle dépend d’un homme tant pour sa sécurité que pour son statut. D’où par ailleurs les lois visant la protection des veuves car celles-ci ne bénéficient plus de l’appui d’un homme.

Deuxièmement, la sexualité d’une femme est la propriété de l’homme sous la protection duquel elle se trouve. La femme est prise en charge d’abord par son père ou son frère aîné, elle l’est ensuite par son mari. Puisque la sexualité de la femme ne lui appartient pas, les lois concernant la sexualité doivent par conséquent avant tout être comprises comme protégeant les droits du mari, du fiancé ou du père. Dans les lois bibliques, les intérêts de la communauté priment sur ceux de la femme ou de quiconque dans la constellation familiale.

Cette clé de la place centrale de la famille permet d’expliquer l’asymétrie du jugement sur l’adultère déjà mentionné. Cette asymétrie provient de ce que l’adultère est considéré comme un crime, non en rapport avec une protection de l’intimité au sein du couple ni avec la chasteté en soi. Plutôt, ce qui est en jeu dans les lois concernant l’adultère est l’autorité du chef de famille homme et l’authenticité de la paternité, besoin impératif dans une société patrilinéaire où un père doit être sûr que ses fils sont bien les siens.

Prendre conscience de cette spécificité du contexte social de l’Ancien Testament est indispensable pour comprendre des textes bibliques ancrés dans une réalité sociale bien différente de la nôtre. Confondre ce modèle patriarcal de couple et de famille avec le modèle «biblique» normatif pour nous aujourd’hui serait certainement une erreur grave.

 

La venue du Christ

Avec la venue du Christ, cette importance à la fois économique, sociale et religieuse de la famille s’efface. Pour ne prendre par exemple que le domaine religieux, c’est de façon individuelle, en Christ, que l’on vit désormais l’alliance. Le chrétien n’a pas besoin d’appartenir à une famille pour vivre sa foi. Nous passons ainsi d’une vision collective à une vision personnelle de la relation à Dieu.

Comme l’explique Paul: «Il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ». Christ étant le seul médiateur, c’est en lui que chacun trouve désormais son identité, son espérance. Du coup, la famille n’est plus le creuset fondamental qui façonne la société et donne une identité à chacun, ni le principal canal permettant d’exprimer ou de recevoir la relation avec Dieu. La famille n’est plus le centre, mais une priorité parmi d’autres. Les individus ne sont plus appelés à se situer par rapport à la famille mais bien par rapport au Christ. Cette révélation est à l’origine d’une évolution fondamentale de la pensée biblique sur la famille et sur le rôle de celle-ci.

Elle touche aussi la place et les fonctions que chacun va y occuper en son sein. Le triangle éthique présenté plus haut se trouve bouleversé par Christ qui se retrouve désormais au centre du triangle éthique, à la place de la famille. C’est en lui que chacun trouve désormais son identité. (schéma non reproductible ici)

En introduisant la notion de conversion et de résurrection personnelles et non plus de relation à Dieu par l’appartenance à un peuple, Jésus met en valeur l’individu et plus seulement le groupe. Il fait des disciples et non des membres d’une communauté. Ceci introduit un changement révolutionnaire. Ce n’est plus le groupe, le «nous» qui prime mais l’individu composant ce groupe, le «je». Chacun ne trouve plus son identité dans la fonction qu’il occupe mais en relation avec le Christ.

Il ne s’agit pas là d’opposer le groupe à l’individu ou de prôner l’individualisme. Car si l’identité ne se trouve plus dans le groupe mais en Christ, elle va se vivre dans le groupe. Certes, le chrétien appartient à Christ et non à l’Eglise ou à la société, mais il vit dans l’Eglise et la société.

L’individu était jadis au service de la famille, pièce centrale de la société d’Israël. Avec la venue du Christ, la famille est au service de l’individu et de sa relation avec le Christ. Du coup, l’intention n’est plus de vouloir protéger la famille avant tout le reste mais de développer, d’encourager la relation de l’individu avec le Christ. Jésus lui-même confirme ce bouleversement comme l’attestent ces déclarations sur sa propre famille.

Comprendre ce bouleversement opéré par la venue du Christ est essentiel pour l’actualisation des textes de l’Ancien Testament.

 

III.    Le contexte culturel

La culture est l’ensemble des coutumes liées à la vie quotidienne (alimentation, monnaie,..) et aux grandes étapes de la vie (mort, mariage, naissance). L’étude des mœurs de l’époque biblique permet de répondre à la même question récurrente de savoir comment les premiers auditeurs à qui étaient destinés le texte le comprenaient. Mieux connaître le contexte culturel présente plusieurs avantages.

A.   Mieux comprendre des textes qui sinon resteraient obscurs

Prenons le cas de la dot. Pourquoi Léa et Rachel déclarent-elles, au moment de quitter leur père Laban: «Ne nous a-t-il pas traitées comme des étrangères puisqu’il nous a vendues? Et de plus, il a mangé notre argent.»? L’usage à l’époque voulait que le père de la future mariée ne garde pas entièrement la dot donnée par le futur époux, mais qu’il la cède à sa fille en partie ou totalement au moment du mariage. La dot était donc certes donnée au père mais revenait à la fille en cas de problème, par exemple si elle perdait son mari. C’est pour ces raisons que Léa et Rachel en veulent à leur père Laban. Elles lui reprochent de ne pas avoir observé la tradition car lui seul a profité du travail de Jacob remplaçant la dot. Du coup, elles se retrouveraient sans rien en cas de difficultés.

 

B.   La connaissance des données culturelles permet d’affiner l’interprétation

C’est le cas de la célèbre parabole des talents. Le lecteur du 21ème siècle ne voit pas trop ce à quoi correspond la somme d’un talent confié au serviteur par le maître, ni même deux talents. Or cette somme est colossale! Elle représente l’équivalent d’environ 460 000 euros! Cela en dit long sur la générosité et la confiance du maître, image de Jésus. Un autre exemple est celui de la résurrection de Lazare. Ce n’est pas un hasard si le Christ attend le quatrième jour pour ressusciter son ami de Béthanie. En effet, selon la tradition juive, il n’y avait plus aucun espoir de voir une personne apparemment décédée revenir à la vie après un délai de trois jours. Or pour Lazare, les trois jours sont bien écoulés, le miracle de Jésus en est d’autant plus manifeste.

 

C.  Elle permet d’éviter les contresens

Ainsi un prédicateur contemporain prêchant sur le récit des Rameaux et l’arrivée de Jésus à Jérusalem sur un âne, expliqua que l’âne représentait la Rolls-Royce de l’époque, ce qui montrait à quel point Dieu bénit matériellement ceux qui lui obéissent. Or ce geste est un accomplissement, une référence à Zacharie 9,9: «Voici ton roi, il vient à toi, il est humble et monté sur un ânon, le petit d’une ânesse». Comme le montre la référence à Zacharie, c’est la notion de roi humble et non violent qui prime dans le choix d’un ânon et non celle d’un millionnaire!

Lorsque Jésus parle du «trou d’une aiguille», selon certaines interprétations, ce serait le nom d’une porte de Jérusalem par laquelle les chameaux pouvaient seulement entrer à genoux, à grand peine. Or il n’y a aucune preuve archéologique de ce fait. Jésus veut effectivement dire qu’il serait impossible à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu, d’où la remarque qu’il ajoute: «Cela est impossible aux hommes mais pas à Dieu.»

Les contresens sont aussi nombreux concernant cet autre texte de Jésus: «Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur; et vous trouverez du repos pour vos âmes.» Ce texte est souvent perçu comme accablant. Or si on considère le poids d’un joug, pièce de bois reliant deux animaux et qu’on le rapporte au poids de ces bêtes, comparativement à notre poids, un joug ne pèse pour nous pas plus qu’un litre d’eau! Il s’agit donc dans ce texte non d’une obéissance écrasante mais d’une communion, d’une marche ensemble sur le chemin de la vie.

 

IV.   Le contexte historique

Pour comprendre un texte biblique, il est recommandé de tenter de le situer à sa place dans l’histoire d’Israël ou de l’Eglise. Cet éclairage donne une profondeur au texte, aux événements qu’il relate. Prenons l’exemple de certains psaumes où la comparaison entre les déclarations du psalmiste et les circonstances de sa vie qui l’ont poussé à écrire tel psaume est éloquente. Ainsi en est-il du psaume 3: «Mais toi, ô Eternel, tu es mon bouclier, tu es ma gloire, et tu relèves ma tête. (…) L’Eternel est mon soutien. Je ne crains pas les myriades de peuples qui m’assiègent de toutes parts.» Ce texte prend encore plus de relief lorsqu’on réalise que David l’a écrit alors qu’il doit faire face à un coup d’Etat mené par son fils Absalon qui en veut à sa vie.

De même, c’est lorsqu’il est en prison que Paul écrit: «Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur; je le répète, réjouissez-vous. (…) Ne vous inquiétez de rien… la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ.» Ces circonstances donnent une autre perspective à cette déclaration!

Dans ce domaine, les découvertes archéologiques en Israël et dans les pays constituant jadis le Proche-Orient ancien constituent une précieuse aide. Parmi les découvertes les plus importantes, nous trouvons des papyrus, les villes enfouies et leur nombreux vestiges, de la poterie, des outils, des pièces de monnaie, des inscriptions, des lettres, des tablettes d’argile ou de pierre, du cuir…

Ainsi, la découverte de contrats de mariage ou de reçus de vente attestent de l’authenticité de nombreux prénoms bibliques. Quand Paul demande à ses lecteurs romains: «Saluez Andronicus et Junia, mes compatriotes: ils ont été mes compagnons de captivité; ce sont des apôtres remarquables», pour les Pères de l’Eglise (Chrysostome par exemple au 4ème siècle), il s’agit bien de Junia, un prénom féminin. Mais à partir du 13ème siècle, gêné par le fait qu’une femme soit appelée apôtre, on masculinisa ce prénom en Junias dans les traductions. Or ce prénom est inconnu dans toutes les sources grecques dont nous disposons: aucune inscription, monument public ou document littéraire n’atteste ce prénom masculin. Certaines traductions contemporaines gardent pourtant le masculin.

Prenons un autre exemple. Quand Paul et Barnabas visitent Lystre, au cours de leur premier voyage missionnaire en Asie mineure, ils y guérissent un impotent: la foule en conclut «que les dieux sont descendus vers eux sous forme humaine.» Ce fait se comprend mieux à la lumière d’une tradition locale. Dans cette région en effet, le culte de Zeus et Hermès étaient particulièrement développé. Ovide, au huitième livre de ses Métamorphoses raconte la légende bien connue selon laquelle ces deux dieux s’étaient rendus incognito dans la région en question et avaient bénéficié de l’hospitalité d’un couple âgé qui fut largement récompensé de sa générosité. Nul doute que ce contexte local donne des précisions intéressantes sur l’événement rapporté dans les Actes.

Ces découvertes archéologiques ont également permis la comparaison des textes bibliques avec des documents des empires et peuples contemporains des temps bibliques, notamment des textes du Proche-Orient ancien: textes babylonien, assyrien, hittite, ou égyptien... Ce travail a mis en valeur les spécificités du texte biblique par rapport à ses voisins. Prenons l’exemple d’une comparaison entre la toute première loi de l’Ancien Testament et la première loi des différents codes du Proche-Orient ancien (le plus connu étant celui d’Hammourabi). La première des lois bibliques (après le Décalogue) traite de la libération du serviteur hébreu tandis que celles des codes du Proche-Orient ancien, bien moins humanistes mais plus intéressées et prosaïques, concernent la défense des propriétaires terriens ou une grille de prix pour la location d’un bateau, d’un âne, ou encore le sort à réserver à la jeune fille qui vole quelque chose dans le temple.

Se plonger dans des ouvrages consacrés au contexte socio-culturel et historique de la Bible est un appel et une chance s’offrant à chacun. Leur érudition évite de s’égarer dans un contresens et rend le texte plus familier au lecteur qui du coup, peut se laisser interpeller en vérité par le cœur du texte, tout en savourant les beautés de son enracinement culturel.

 

Bibliographie

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Roland DE VAUX, Les institutions de l’Ancien Testament, Cerf, 1961
André et Renée NEHER, Histoire biblique du peuple d’Israël, Adrien Maisonneuve, 1988
The IVP Bible Background Commentary Old Testament/ New Testament, Intervarsity Press, 1993/2000
Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf, 1993
The IVP Women’s Bible commentary, ed. Catherine Clark Kroeger et Mary J.Evans, Intervarsity Press, 2002
La Bible déchiffrée, Fleurus, 1983
Le monde de la Bible, Collectif, Bayard/Gallimard, 1997
Henri DANIEL-ROPS, La vie quotidienne en Palestine au temps de Jésus, Hachette, 1961
Henri DANIEL-ROPS, Jésus en son temps, Livre de Poche, 1960

Septième clé: L’Écriture s’explique par l’Écriture

C’est une règle d’or pour mieux comprendre un texte: l’Ecriture s’explique par l’Ecriture. Les théologiens ont appelé ce principe l’analogie de la foi ou l’analogie des Ecritures. Il signifie qu’un passage d’un livre biblique doit se comprendre à la lumière des autres textes bibliques.

Cet outil de l’analogie des Ecritures pose la question très débattue du canon biblique: quel livre appartient de plein droit à la Bible et quel autre livre n’a pas cette autorité. L’Eglise chrétienne est divisée à ce sujet. Plusieurs livres sont acceptés uniquement par l’Eglise catholique romaine comme appartenant au corpus biblique. Elle les appelle livres «deutéro-canoniques»: Tobie, Judith, Sagesse de Salomon, Ecclésiastique, (ou Siracide), Baruc, 1 et 2 Maccabées, additions à Esther et Daniel. En revanche ces livres ne sont pas acceptés comme faisant partie de la Bible ni pour les Juifs ni pour les Protestants, qui les appellent «apocryphes».

Cette clé d’interprétation repose sur la formidable unité de l’Ecriture, qui découle, malgré la multiplicité des auteurs humains, de son unique Auteur. Le même Esprit Saint a inspiré tous ces auteurs de sorte que le message biblique, bien que présenté sous diverses formes, à diverses époques, manifeste une cohérence pointant vers l’amour de Dieu. Pascal disait que «seul Dieu parle bien de Dieu». Dans ce sens, le meilleur interprète de la Bible est la Bible elle-même.

Par exemple ce principe est indispensable pour comprendre l’actualité ou la caducité de passages comme: «Mangeons et buvons car demain nous mourrons» ou un ordre tel que: «Tu observeras la fête des pains sans levain» ou encore: «Si un homme a un fils indocile et rebelle, (…) le père et la mère le prendront, et le mèneront vers les anciens de sa ville et (…) tous les hommes de sa ville le lapideront, et il mourra.» Il est essentiel de comparer ces textes avec d’autres textes bibliques si on veut éviter des interprétations à contresens, bien éloignées de la pensée divine pour aujourd’hui.

Cette analogie de la foi présente en réalité quatre aspects:

Ý      La première mention d’un sujet est souvent la plus importante
Ý      L’Ecriture interprète Ecriture
Ý      L’Ecriture ne se contredit pas
Ý      Les textes obscurs s’interprètent à la lumière des passages plus clairs

 

I.   La première mention est souvent la plus importante

Lors de la première mention d’un sujet dans la Bible, Dieu communique l’essentiel de la vérité qu’il veut nous transmettre sur ce point. Ainsi à propos de la chute des hommes et de leur perdition, Dieu annonce dès le début son dessein de rédemption pour toute l’humanité. Dès l’Eden il déclare au malin: «Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité: celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon», à tel point que ce passage, cette promesse est appelée «proto-évangile», premier évangile.

Bien entendu, même si ce plan de salut est ainsi annoncé à Eve, il faudra des siècles pour qu’il soit pleinement connu en Jésus. La révélation divine est comme une graine qui pousse, elle est un mouvement, une marche graduelle. C’est progressivement que Dieu se révèle. Comme un bon pédagogue, Dieu n’a pas dispensé la totalité de son enseignement en une seule fois mais par étapes. Toutefois, la première fois qu’une question importante est mentionnée, l’orientation principale sur le sujet est donnée.

Ainsi lorsque Paul explique à plusieurs reprises que le salut vient de la foi et non des œuvres, il s’appuie sur une toute première référence à ce sujet. Déjà du temps d’Abraham, celui-ci «eut confiance en l’Eternel, qui le lui imputa à justice». Cette vérité centrale du christianisme selon laquelle l’homme est déclaré juste par la foi et non par ses œuvres est déjà affirmée dès les premières fois où il est question de justice.

Prenons un autre exemple, celui des relations entre hommes et femmes. Ce sujet est abordé pour la première fois dans le récit de la création en Genèse 1. La femme reçoit, dans ce tout premier chapitre de la Bible, ses lettres de noblesse: elle y est présentée comme égale de l’homme, tous deux étant créés à l’image de Dieu. De plus, Dieu confie à l’homme et à la femme la responsabilité de dominer et de gérer la terre. Au commencement, l’homme et la femme se trouvent donc en situation de vis-à-vis et d’égalité, différents et complémentaires. C’est ce récit inaugural de la création qui doit conditionner l’interprétation de tous les autres textes. D’ailleurs lorsque Jésus prend une référence pour décrire les relations entre hommes et femmes, il choisit aussi ce qui était «au commencement».

 

II.   L’Ecriture interprète Ecriture

Ce principe utilisé depuis des millénaires souligne à quel point il est nécessaire de consulter des passages parallèles pour expliquer un texte afin de compléter ou d’approfondir la compréhension que l’on en a.

 

A.   Comparer entre des textes parallèles du même auteur

Un même auteur va souvent développer les mêmes idées, en utilisant le même type de langage. Il est donc utile, lorsqu’on veut comprendre un texte, d’étudier ce que ce même auteur a dit par ailleurs sur le même sujet. Il est en effet souvent difficile d’être exhaustif dans un seul paragraphe, il faut donc mettre en parallèle plusieurs textes pour connaître la pensée de l’auteur sur un thème. Non seulement cette comparaison permet d’éviter les contresens mais elle permet aussi d’enrichir l’intelligence du texte.

C’est particulièrement valable pour les enseignements de Jésus qui s’adressent souvent à un public précis (pharisiens, groupe de disciples) pour répondre à une situation et il est parfois nécessaire de relire l’ensemble de ses paroles pour se faire une idée fidèle de ce qu’il veut dire. Ainsi d’un côté Jésus demande à ses disciples de «présenter l’autre joue si quelqu’un te frappe sur une joue» mais peu de temps avant, lui-même refuse de se faire lapider et contestera avoir été frappé sur la joue devant Caïphe. La comparaison entre des textes du même auteur permet de faire la différence entre ce qui a une portée universelle et ce qui est plus circonstancié. De même Jésus déclare: «Que celui qui n’a point d’épée vende son vêtement et achète une épée», mais en une autre occasion il déclare à Pierre qui veut faire usage de son arme: «Remets ton épée à sa place; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée.» (Mathieu 26,52. Ces éléments paradoxaux pourraient se résoudre par la dialectique et par l’approche principielle, voir plus loin).

 

B.   Comparer avec des textes parallèles d’un autre auteur

Cette comparaison peut se faire à plusieurs niveaux, par exemple par une étude du mot comme nous l’avons vu au chapitre 5. Il s’agit, pour comprendre un texte, d’en identifier les mots clés et de regarder dans quels autres textes ils réapparaissent. Ainsi, si on étudie la rencontre entre Dieu et Moïse au buisson ardent, on constate que Dieu lui dit la même chose qu’il dira à Elie: «Tiens-toi debout sur le rocher». Ces deux hommes sont en fait souvent associés dans toute la révélation biblique: c’est à eux deux que Dieu va se révéler de manière extraordinaire, eux deux ne connaîtront pas la mort et on les retrouve tous deux à la transfiguration.

Mais la comparaison entre le texte étudié et ceux d’autres auteurs se fait surtout au niveau des idées, en mettant en parallèle des textes avec la même thématique ou des faits semblables. C’est le cas pour cette devise de l’Ecclésiaste: «Il n’y a de bon pour l’homme que de manger et de boire!» Face à cette sentence étonnante, il s’impose de la comparer avec d’autres textes du reste de la Bible. D’autres versets viendront éclairer cela, tel que: «Tout est permis mais tout n’est pas utile», ou bien: «L’homme ne vivra pas de pain seulement» ou encore: «Eux qui ont pour dieu leur ventre». On voit bien qu’il est indispensable de faire un lien avec l’ensemble de la révélation biblique.

Prenons l’exemple de la pratique du jeûne. Si l’on étudie un texte traitant de ce sujet, il sera nécessaire de le confronter avec un passage comme celui où le prophète Esaïe déclare: «Voici le jeûne auquel je prends plaisir: détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens de la servitude, renvoie libres les opprimés, et que l’on rompe toute espèce de joug; partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; si tu vois un homme nu, couvre-le, et ne te détourne pas de ton semblable.» Osons plonger dans la richesse de toute l’Ecriture pour en comprendre le sens sans nous limiter à un seul texte sur un sujet!

 

C.   Interpréter l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau Testament

Dans toute lecture de la Bible, il existe deux écueils. Le premier serait de ne pas considérer l’Ancien Testament en lui-même, de le sous-estimer c’est-à-dire de ne pas étudier le texte dans un premier temps pour lui-même. Inversement, le deuxième écueil consisterait, après avoir compris ce texte, de ne pas l’éclairer à la lumière du Nouveau Testament.

C’est là le cœur de ce principe selon lequel l’Ecriture s’interprète par elle-même. Pour comprendre un texte de l’Ancien Testament, il faut l’éclairer par le Nouveau Testament et surtout par la venue du Christ. Pour chaque texte, il faut savoir ce que Jésus, et les auteurs du Nouveau Testament à sa suite, ont enseigné sur ce dont parle le texte étudié. Le Christ est l’éclairage central de notre compréhension de la Bible et surtout de l’Ancien Testament. Comme il est rapporté dans l’Evangile: «En effet, si la loi nous a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.» Il n’y a qu’un principe d’explication du dessein de Dieu et de l’Ecriture, à savoir Christ. En effet, à partir du moment où la Parole de Dieu, le Verbe éternel, s’est incarné en Jésus de Nazareth, toute l’Ecriture doit être interprétée avec cet éclairage. On parle alors d’une herméneutique christocentrique. (L’herméneutique a été définie au 1er chapitre. Inversement, comme l’a rappelé Jérôme, «ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ».)

Certains textes de l’Ancien Testament sont repris spécifiquement dans le Nouveau Testament. Il est alors aisé de voir comment nous devons désormais interpréter ce texte, dans les traces des auteurs du Nouveau Testament. Cela correspond tout à fait à une phrase de Jésus qui revient souvent en Matthieu 5: «Vous avez appris, mais moi je vous dis…». De même Pierre réinterprète la notion de pureté de l’Ancien Testament à la lumière de l’œuvre du Christ. Il déclare ainsi: «Vous savez que la Loi interdit à un juif de fréquenter un étranger ou d’entrer chez lui. Mais Dieu m’a fait comprendre qu’il ne faut considérer aucun être humain comme souillé ou impur.» Et il poursuit: «Maintenant je comprends vraiment que Dieu n’agit pas différemment selon les personnes. Dans toute nation, tout homme qui respecte Dieu et qui fait ce qui est juste lui est agréable».

Prenons l’exemple de la loi du lévirat, institution répandue dans les temps de l’Ancien Testament. Lorsqu’un homme mourait, son frère devait épouser la veuve pour sa survie économique mais surtout pour assurer une descendance au défunt. Lorsque Paul, dans ses lettres aux Romains ou à Timothée, traite du sort de la veuve, il réinterprète profondément cette loi: tout d’abord, il donne à la veuve le droit de se remarier, sans préciser que cela doit être avec son beau-frère. De plus, la solidarité à exercer envers la veuve n’est plus maritale ou sexuelle et n’a plus comme but la descendance: en effet Paul va élargir le devoir de solidarité qui dans le lévirat lie un homme à la veuve de son frère, à tous les domaines. En réalité il étend même cette solidarité à l’ensemble de la famille: «Si quelqu’un ne prend pas soin des siens, surtout de ceux qui vivent dans sa maison, il a renié la foi, il est pire qu’un incroyant.»

Quant à Jésus répondant aux sadducéens perplexes devant les inconséquences de la loi du lévirat, il va les renvoyer à la réalité de la résurrection et les mettre en face du Dieu vivant. Il en est de même pour tous les textes de l’Ancien Testament évoquant la nécessaire effusion du sang d’un animal pour le pardon des péchés. L’auteur de l’épître aux Hébreux explique comment le sacrifice sanglant du Christ a eu lieu «une fois pour toutes», dispensant les générations à venir d’autres sacrifices sanglants. Tout texte de l’Ancien Testament à ce sujet se soumet à l’œuvre de salut du Christ à la croix.

Cependant beaucoup d’autres textes ne sont pas repris directement et doivent être réinterprétés par le prisme de la venue du Christ. Rappelons l’exemple des lois dont le but est la protection de la famille et dont nous avons parlé dans le paragraphe sur la connaissance de l’Israël ancien. Christ étant désormais au centre du triangle, toutes ces lois qui protégeaient la famille doivent désormais protéger la relation avec le Christ.

 

III.   Elle ne se contredit pas

C’est là un principe cher aux confessions chrétiennes: la Bible forme une unité cohérente, elle ne se contredit pas. Mais alors, qu’en est-il des difficultés ou de certaines contradictions constatées au fil des lectures?

 

A.   Les contradictions apparentes

Certaines affirmations contradictoires s’expliquent assez facilement pour les motifs suivants.

1. La contradiction n’est que dans la forme, c’est-à-dire dans le terme employé mais pas dans le sens profond. C’est le cas lorsque pour un même discours, les paroles de Jésus rapportées par les différents évangélistes diffèrent sensiblement. Il s’agit sûrement de deux traditions orales pour un même événement, mais bien du même enseignement.

2. Le but poursuivi par un auteur est différent, ou l’auditeur à qui il s’adresse est différent. Du coup, certaines divergences apparaissent car il ne s’agit que d’un point de vue différent.

3. Une erreur de transcription. Il arrive parfois que l’écart entre deux textes vient d’une erreur de recopiage des scribes. Rappelons tout de même que la plupart des différences textuelles concernent l’orthographe et non le sens. Les différences concernant le sens pourraient être répertoriées sur une seule page!

Toutefois, en dépit de ces explications possibles, de nombreuses contradictions ne semblent pas s’élucider. C’est la notion de paradoxe ou de dialectique qui nous aide alors à prendre en compte cette réalité de l’Ecriture.

 

B.   Intégrer le paradoxe dans la Bible

Bien interpréter la Bible, c’est aussi très souvent accepter sa dimension paradoxale. Depuis les bancs d’école, nous sommes habitués au raisonnement logique en terme de cause à effet et à l’expression linéaire de la pensée. Ce type de raisonnement suppose le principe de non-contradiction: le noir ne peut être blanc et inversement. Nous pouvons accepter des nuances intermédiaires mais nous en arrivons toujours à l’exclusion de l’un par l’autre. Dans notre vie, nous avons aussi appris à raisonner ainsi et nous vivons notre foi de la même manière. Si nous sommes convaincus que l’affirmation «A» est vraie, alors seul ce «A» doit être pris en compte et rien d’autre ne peut exister à côté.

Or la réalité est différente et bien plus complexe que cela. En effet, elle est souvent paradoxale. Un paradoxe, ce sont deux principes ou deux éléments différents voire contradictoires qui s’opposent mais qui émanent de la même source et servent le même but. Ce qui sous-entend qu’on ne peut éliminer ni l’un ni l’autre. C’est le cas pour la trinité: Dieu est un mais en même temps, Dieu est trois personnes: le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le chrétien devra être capable de regarder ces deux vérités contradictoires sans exclure l’une des deux ni choisir entre elles, puisque tout choix exclut alors une partie de la réalité.

Ce système s’appelle la dialectique ou plus simplement, la pensée paradoxale. Le philosophe chrétien Jacques Ellul a développé cette pensée au fil de son œuvre et notamment dans Ce que je crois. Il préfère parler de dialectique. Ce terme, ajoute-t-il, vient de dialogein, «parler avec», comme dans un dialogue, sachant que la préposition dia porte également l’idée de distance ou de contradiction.

 Pour expliquer cette pensée paradoxale, prenons une image simple: si vous mettez une charge positive près d’une charge négative, vous obtenez un éclair puissant. Or c’est un nouveau phénomène qui n’exclut ni le pôle négatif ni le pôle positif. La pensée paradoxale permet de maintenir un non en même temps qu’un oui. Ce système de pensée vigoureux doit par conséquent être adopté afin de prendre en compte les réalités paradoxales de la Bible.

La pensée paradoxale est indispensable à notre vie spirituelle pour comprendre la Bible. Volontairement ou non, l’homme est amené à penser et à s’exprimer de façon paradoxale. Le paradoxe est le moyen de tenir compte du réel sans s’amputer d’une bonne partie de nous-mêmes ou de la révélation biblique.

La pensée paradoxale représente une dynamique créative permanente. La prise en compte de la réalité par ce type de logique dialectique n’a donc rien à voir avec le fait d’être «tiède» (Apocalypse 3,16). Au contraire, c’est être bouillant dans la foi que d’être capable d’intégrer des réalités bibliques paradoxales sans renoncer ni à l’une ni à l’autre.

 

Exemples

Seule cette pensée dialectique peut en effet rendre compte de la révélation scripturaire, révélation elle-même fondamentalement et intrinsèquement paradoxale. En effet, les auteurs bibliques ont formulé paradoxalement l’ensemble de la révélation divine. Les exemples sont nombreux.

 

- Grâce et œuvre

Paul déclare: «Vous êtes sauvés par grâce, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de nous, c’est un don.» Cette affirmation est claire et simple. Nous connaissons les développements immenses de cette assertion, fondement de la Réforme et de notre foi chrétienne. Mais le même Paul affirme également: «Par conséquent, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement»: Une évidente contradiction! Si nous sommes sauvés par grâce, il n’y a pas besoin de travailler à notre salut… Cette contradiction se retrouve dans l’épître de Jacques: «Nous sommes déclarés juste devant Dieu à cause de nos actes, et pas uniquement à cause de la foi.»

 

- Le royaume de Dieu est déjà là mais il n’est pas encore là

Le Christ règne dès maintenant, et comme il l’enseigne à ses disciples, «le royaume de Dieu est parmi vous». Mais son royaume n’a pas non plus encore atteint son plein épanouissement qui ne se réalisera qu’avec son retour. Nous sommes appelés à travailler «pour le royaume» tout en sachant qu’il ne sera complètement réalisé qu’au retour du Christ. Nous soupirons dans l’attente du royaume à venir, bien que nous en ayons déjà les prémices.

 

- La volonté de Dieu et celle de l’homme

Qui est capable d’influencer le cours des choses? Quelle est la part entre la liberté humaine et la puissance divine? Dieu est à la fois le Dieu des armées mais il nous semble qu’il est parfois aussi le Dieu désarmé. Si Salomon rappelle que «l’homme fait des projets, mais celui qui a le dernier mot, c’est l’Eternel», la Bible enseigne également la liberté de l’homme dans ses actes et sa pleine responsabilité:»Ce jour-là, il donnera à chacun ce que lui auront valu ses actes.»

 

- La nature de Jésus

Il était à la fois pleinement homme et pleinement Dieu. Ainsi Paul, dans un même passage déclare: «Lui qui, dès l’origine, était de condition divine, ne chercha pas à profiter de l’égalité avec Dieu, mais […] il se rendit semblable aux hommes en tous points».

 

- L’action de l’homme et l’action du Saint-Esprit

La Bible exhorte souvent le chrétien à prier sans cesse et à intercéder. Mais Dieu peut également agir de son propre chef. Notre part est de prier mais un miracle ou une conversion ne sont pas vraiment liés à la quantité ou à la qualité de nos prières. Comme dit le psalmiste: «Il en donne autant à ses bien-aimés pendant qu’ils dorment». De même, Dieu nous invite dans sa Parole à témoigner, mais il n’a pas besoin de nous pour agir.

Dans tous ces exemples, on voit bien qu’il y a souvent autant de versets bibliques pour les deux affirmations énoncées! Chacun de ces paradoxes pourrait être représenté par le schéma suivant (non reproductible ici). Prenons l’exemple de la question de la foi et des œuvres:

La Bible enseigne que c’est par la foi que nous sommes sauvés mais que sans les œuvres, notre foi est morte et qu’elle ne peut nous sauver. Où se trouve la vérité? Le point d’équilibre, la vérité est toujours à trouver entre ces deux axes. Elle n’est ni dans un axe ni dans l’autre ni dans la synthèse des deux. Cela signifie que la vérité est existentielle et non essentielle: elle est en mouvement et non figée. Bien entendu, c’est notre finitude qui ne nous permet pas de saisir la réalité parfaitement. Pour Dieu, en Dieu, la vérité est certaine. Mais pour nous les hommes, le point de vérité oscille entre deux axes. C’est par la richesse issue de la confrontation de ces affirmations paradoxales que Dieu nous rejoint là où nous sommes, dans notre vécu, sur notre chemin personnel de vie.

Ne s’en tenir qu’à un seul axe, ne retenir qu’une seule affirmation dans ces paradoxes conduit à de graves erreurs. Ce fut pourtant le cas souvent au cours de l’histoire de l’Eglise! On est tenté, pour ne pas voir le paradoxe et sa dynamique, de ne prendre et mettre en exergue que les versets qui vont confirmer l’axe sur lequel nous nous plaçons et oublier les autres, ce qui est cause de division dans l’Eglise et d’incohérence pour nous-mêmes.

Le paradoxe apparaît comme un système de pensée inconfortable mais qui laisse la vie se manifester dans toute sa force, sans qu’elle soit prédéterminée. Prendre en compte la dimension paradoxale de l’Ecriture est un élément essentiel pour bien comprendre chaque texte isolément. Reconnaissons qu’en dépit de nos efforts, il arrive que notre connaissance reste partielle. Et elle le restera jusqu’au jour où, comme Paul le déclare: «Nous connaîtrons comme nous avons été connus». Cependant, tout ce qui est nécessaire à notre salut et à notre sanctification est suffisamment limpide.

 

IV.   Interpréter les passages obscurs par les passages clairs

Les textes les plus opaques de l’Ecriture sont à expliquer par les plus simples. Si un texte parle très clairement d’un sujet, c’est à partir de ce texte qu’il faut éclairer, comprendre les autres.

Par exemple, certains textes de l’Apocalypse ou certaines prophéties traitant du retour du Christ sont difficiles à déchiffrer. C’est à la lumière d’un texte très clair à ce propos que ces textes plus difficiles doivent être compris, et ce texte, c’est la réponse de Jésus aux disciples qui lui demandent: «Dis-nous, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde?» Jésus répond alors: «Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul.»

Cette clé de lecture a une conséquence directe: une doctrine se fonde toujours sur un texte clair, plutôt général et non sur un passage obscur et très circonstancié. Par conséquent, il est préférable de fonder une doctrine sur un texte d’enseignement plutôt que sur une histoire ou un passage symbolique ou encore poétique. Ainsi, on pourra fonder une doctrine sur la résurrection non à partir de la parabole de Lazare ni à partir de la résurrection de l’autre Lazare (Jean 11) mais à partir de 1 Corinthiens 15.

En bref, cet outil de l’analogie de la foi que nous venons de présenter est essentiel. Bien entendu, il ne dispense pas de comprendre le texte pour lui-même grâce aux outils précédemment présentés, car tous ces outils sont complémentaires.

 

La nécessité du ministère de docteur pour l’Eglise

S’il est vrai comme l’atteste ce chapitre que la Bible s’explique par elle-même, il faut rappeler l’importance du ministère des docteurs. Tout en soulignant la responsabilité propre à chaque croyant face à la Parole de Dieu, il faut en même temps mettre en évidence à quel point le travail des spécialistes de la Bible représente une richesse certaine. Dans tout processus d’actualisation du texte biblique, il importe de prendre en compte, d’écouter ce que ces érudits de la Bible ont à dire. Qu’ils soient théologiens ou enseignants de la Bible, ces «docteurs de l’Eglise» de notre époque ou appartenant à l’histoire de l’Eglise représentent un formidable trésor et un garde-fou dont il serait insensé de se priver.

Rappelons que jusqu’à l’invention de l’imprimerie et plus tard la diffusion en masse de bibles, quand il y avait lecture de la Bible, ce n’était qu’en communauté. Une copie manuscrite ou même imprimée dans les premiers temps de l’imprimerie coûtaient si cher qu’il était impossible d’en posséder une par foyer et même par communauté. Du coup, le rapport des chrétiens à l’Ecriture fut très longtemps collectif, et la lecture personnelle des Ecritures est un phénomène récent. Cet accès personnel à la Bible est une chance unique dans l’histoire de l’Eglise. Afin de ne pas la transformer en un individualisme où chacun se croit «pape, une bible à la main», tout chrétien doit avoir l’humilité d’écouter les autres chrétiens et notamment ceux que Dieu a dotés du don d’enseignement et qui se sont formés pour pratiquer ce don.

L’image biologique du corps chère à Paul nous est utile pour comprendre l’intérêt de ces spécialistes de l’Ecriture. Dans le corps humain, l’absorption, la digestion et l’assimilation des aliments sont assurés par des organes spécialisés, opérant au bénéfice du corps tout entier et transmettant à chaque cellule ce qui est nécessaire à son développement et à sa fonction.

De façon semblable, il y a toujours eu dans le peuple de Dieu de l’ancienne comme de la nouvelle alliance, des personnes chargées d’étudier et de méditer l’Ecriture pour l’actualiser en fonction des circonstances et des besoins au bénéfice des autres membres du corps de l’Eglise. Cela devrait être le souci premier des enseignants que de rendre intelligible la Bible aux chrétiens. S’intéresser ainsi à l’histoire de l’Eglise et aux recherches des docteurs permet de voir comment un texte a été compris, actualisé, non pour reproduire cette actualisation, mais pour nous mettre sur des pistes fructueuses.

 

Une lecture: le bon Samaritain (Luc 10,25-37)

Un docteur de la loi se leva, et dit à Jésus, pour l’éprouver: Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle?
Jésus lui dit: Qu’est-il écrit dans la loi? Qu’y lis-tu?
Il répondit: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même.
Tu as bien répondu, lui dit Jésus; fais cela, et tu vivras.
Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus: Et qui est mon prochain?
Jésus reprit la parole, et dit: Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent, le laissant à demi mort.
Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre.
Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre.
Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit.
Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui.
Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôte, et dit: Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour.
Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands?
C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit: Va, et toi, fais de même.

 

Pour reprendre l’ensemble des outils de compréhension du texte présentés jusqu’ici, nous proposons de les appliquer à un texte connu, le bon Samaritain. Quel est le sens de cette parabole de Jésus?

Comme explique l’exégète Alphonse Maillot, c’est une parabole «un peu usée et souvent dégénérée en message philanthropique». Il est donc nécessaire de l’étudier avec beaucoup d’attention pour ne pas l’interpréter selon l’habitude de nos traditions, mais pour écouter ce que le texte veut vraiment dire. Nous verrons tout d’abord comment les lectures allégoriques et émotionnelles conduisent à comprendre ce texte. Puis nous appliquerons les outils de l’approche principielle présentés au fil des chapitres précédents.

 

1.  La lecture allégorique de cette parabole

De nombreux théologiens ont interprété allégoriquement ce texte au fil des siècles. Ainsi au 4ème siècle, Origène expliquait que l’homme sur le chemin représente l’humanité (Adam) qui va de Jérusalem (du ciel) à Jéricho (le monde). Il est assailli par le diable et ses acolytes (les brigands). Ils le laissent à moitié mort de même qu’Adam en péchant a prononcé contre lui une sentence de mort. Ni la Loi (le prêtre) ni les prophètes (le lévite) n’ont pu l’aider. En revanche, le Christ (le Samaritain) s’est occupé de lui avec du vin (son sang qui purifie) et de l’huile (sa grâce). Il l’a chargé sur sa monture (son corps) et amené à l’hôtellerie (l’Eglise) où l’aubergiste a pris soin de lui (Paul). Puis il s’en est allé en promettant de revenir. Cette interprétation allégorique fut celle des Pères de l’Eglise mais aussi de Luther, de Melanchthon, du théologien baptiste John Gill et de l’exégète John Lange.

 

2.  La lecture émotionnelle

Comme le remarque le théologien Amar Djaballah, cette parabole fut presque exclusivement interprétée de façon allégorique jusqu’à la fin du 19ème siècle. C’est à cette époque qu’on commença à en avoir une lecture «exemplariste», celle d’un bon exemple à suivre. Depuis, le sens de cette parabole est compris ainsi: Qui est mon prochain? Celui qui a besoin, à qui je peux apporter une aide! La lecture émotionnelle de ce passage serait: Je dois moi aussi aller faire du bien à mon voisin, surtout s’il est différent de moi et que je ne l’aime pas trop.

Certes, l’enseignement de l’amour du prochain est biblique, et attesté par de nombreuses références. Mais est-ce là le sens de ce passage? On se demandera si Jésus, s’il avait voulu enseigner sur la charité envers nos ennemis, n’aurait pas plutôt évoqué un homme juif secourant un Samaritain. L’approche principielle nous permettra de collecter des indices à partir du texte pour y voir plus clair et en identifier le sens.

 

3.  La lecture principielle

Analysons ce texte avec les outils de l’approche principielle.

 

A.   L’observation

Remarquons que ce titre de «bon Samaritain» n’apparaît nulle part dans le texte! Ce titre oriente souvent la compréhension du lecteur vers un comportement charitable qu’il devrait imiter alors que cette expression n’apparaît même pas dans le texte. L’autre observation étonnante concerne la question finale de Jésus au docteur de la loi. Si le but de Jésus avait été de mettre en avant le thème de la charité, à la fin de la parabole, il aurait dû demander au docteur: «Et toi, qui est ton prochain? Qui dois-tu envisager comme ton prochain pour te conduire comme ce Samaritain?» Mais il lui demande une chose assez différente: «Qui a été le prochain de cet homme blessé?» A ce stade de l’observation, ce n’est pas encore le temps de l’interprétation, mais nous relevons que la question est décalée par rapport à ce qu’on attendrait dans une perspective exemplariste, d’un comportement charitable à imiter.

 

B.  Le découpage du texte

Nous avons tendance, à l’instar du découpage dans nos bibles, à n’étudier cette parabole qu’à partir de l’histoire racontée par Jésus au verset 30. Or ce texte commence déjà au verset 25. En effet, cette parabole est la réponse de Jésus à une question qu’on lui pose: «Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle?» Il faut donc inclure cette question dans notre texte, ne pas détacher la parabole de son écrin car cela va orienter la compréhension de celle-ci.

 

C.   Le contexte littéraire

Qu’est-ce qui encadre cette parabole? Juste avant, Jésus a envoyé les soixante-dix disciples en mission en leur disant: «Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson.» (v.2) Puis les disciples reviennent et Jésus loue alors le Père et s’exclame: «Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez! Car je vous dis que beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu» (v.24). Le contexte précédant la parabole est donc celui de la mission et du salut en Christ car c’est bien de lui-même dont Jésus parle dans sa louange. Quant à ce qui suit la parabole, c’est l’épisode de Marthe et Marie, l’une s’affairant et l’autre restant aux pieds du maître pour l’écouter. Et Jésus déclare: «Elle a choisi la bonne part», montrant par là même que ce ne sont pas les œuvres qui comptent avant tout, mais l’écoute du Christ.

 

D.  Les caractéristiques de l’auteur, le plan du livre

Dans son Evangile et ensuite dans les Actes, Luc a un intérêt particulier pour les non-Juifs, et il souligne que le salut est pour tous: pécheurs, publicains, pauvres, malades, marginaux, veuves, etc. On perçoit cette universalité notamment dans le fait que son Evangile est destiné justement à un non-Juif, Théophile, et qu’il commence son récit à Jérusalem et conclut les Actes des Apôtres à Rome. Cette parabole est donc à comprendre dans le cadre d’universalité du salut propre à Luc.

 

E.   Le genre littéraire

À la question posée, Jésus choisit de ne pas répondre par une définition qui risque d’être discutaillée. Il a compris que le docteur de la loi veut lui tendre un piège. Jésus le déjoue et choisit de répondre par une parabole; il faut donc analyser ce texte selon les règles typiques d’une parabole. Face à une parabole, on se demande quelle est la «rupture», ce qui choque. Or l’auditoire, rappelons-le, est composé de Juifs. Ici, cela ne choque pas l’auditoire qu’un lévite ou un prêtre passent sans s’arrêter pour secourir cet homme à demi-mort! S’arrêter sur la route, c’est peut-être tomber dans un piège et c’est sûrement risquer de ne plus pouvoir accomplir son service au Temple!

Les histoires populaires de l’époque sont souvent construites suivant la règle de trois: trois personnages ou trois événements. Ici le public s’attend donc à l’intervention d’un troisième personnage, et il s’attend sûrement à un laïc: il croit que Jésus, après avoir stigmatisé l’attitude du prêtre et du lévite va mettre en scène un homme comme eux, leur ressemblant et avoir ainsi une pointe anticléricale. Or Jésus les surprend en mettant en scène l’ennemi, le Samaritain. C’est inattendu et scandaleux que le troisième homme, celui qui va apporter le secours, soit un Samaritain! La pointe de la parabole ne va donc pas vers un exemple de service charitable envers le prochain que Jésus présenterait et qu’il faudrait imiter. Cette interprétation qui fait du chrétien d’aujourd’hui un Samaritain, ne tient pas du tout compte du fait qu’il était impossible pour les auditeurs et pour le docteur de la loi de s’identifier à un Samaritain.

 

F.  Le sens des mots

Deux termes sont particulièrement intéressants ici. Tout d’abord, l’expression splagkhnizomai décrivant ce que le Samaritain ressent lorsqu’il voit le blessé à terre: «Il fut ému de compassion». Ce verbe grec est dérivé du mot «entrailles», c’est-à-dire qu’il eut les entrailles bouleversées. Les entrailles étaient considérées comme le siège des plus fortes passions, telles l’amour, la bonté, la bienveillance ou la compassion.

Or ce verbe est quasi exclusivement utilisé lorsque Jésus lui aussi est ému de compassion. On retrouve ce verbe lorsque Jésus est ému de compassion devant la foule qui n’a point de berger (Matthieu 14,14 ou Marc 6,34), devant la veuve de Naïn qui vient de perdre son fils unique (Luc 7,13), devant les deux aveugles de Jéricho (Matthieu 20,34) ou devant le lépreux (Marc 1,41). Ce verbe est caractéristique de l’amour de Jésus pour les humains en souffrance. A chaque fois qu’il ressent cette compassion, il va ensuite opérer un prodige: résurrection, multiplication des pains, guérison des yeux aveugles ou du lépreux. Remarquons que c’est lorsqu’il est en chemin, marchant d’une ville à l’autre (comme le Samaritain) que Jésus rencontre les personnes blessées ou malades qui l’émeuvent.

C’est aussi ce verbe qui décrit ce que ressent le père du fils prodigue lorsque celui revient à la maison, blessé par la vie (Luc 15,20). Quelle va d’ailleurs être l’attitude de ce père, semblable à celle de Jésus ou du Samaritain? Aller à la rencontre du blessé sur sa route.

Le deuxième terme intéressant ici est le mot «prochain». Pour les Juifs de l’époque, le prochain c’est le semblable, le membre de leur peuple. La question du docteur à Jésus est en fait une question de catéchisme de base en ce temps-là. La tradition juive éclaire le questionnement de cet homme. A cette époque, on était d’accord sur le fait qu’il fallait aimer son prochain, c'est-à-dire ses compatriotes et les prosélytes, mais on débattait pour savoir qui d’autre la Loi exigeait d’aimer.

Lorsqu’il est demandé à Jésus de donner une définition du prochain, il doit dire où lui place la frontière de l’amour, la limite du commandement. Or Jésus par la parabole, lui donne une définition du prochain qui se place sur un tout autre plan. Sa définition du prochain vient en fait répondre à la toute première question du docteur de la loi sur la vie éternelle. Car comme le dit le théologien Karl Barth: «Quand on ignore qui est son prochain, on prouve par là-même qu’on ignore la miséricorde divine.» Jésus rappelle au docteur de la Loi qu’avant de chercher qui il doit aimer, il doit connaître l’amour de celui qui peut l’aimer, le sauver.

 

G .  Le contexte socio-culturel

Plusieurs éléments sont importants.

- La géographie

La route entre Jérusalem et Jéricho, longue d’à peu près vingt-cinq kilomètres, traverse le désert de Juda, et était alors infestée de bandits. C’est une route sinueuse, encaissée dans des rochers. D’ailleurs, on ne voyageait pas sur cette route tout seul… L’homme blessé, qui, semble-t-il, a voyagé seul, paraît sans doute d’emblée imprudent aux auditeurs.

 

- Les personnages

Le docteur de la loi qui pose la question est un légiste, un juriste, un homme qui étudie ce que nous appelons l’Ancien Testament et d’autres textes religieux pour essayer d’y discerner et enseigner quel doit être le comportement des Israélites dans toutes les circonstances de leur vie.

Quelle différence existe-t-il entre un prêtre et un lévite? Ils sont tous deux descendants de la tribu de Lévi. Les lévites sont chargés de l’exécution de la musique, de la préparation des sacrifices, de la perception des dîmes et de la police du Temple. Les prêtres (également appelés «sacrificateurs») s’occupent exclusivement des sacrifices. Eux sont uniquement des descendants d’Aaron, lui-même descendant de Lévi et leur chef est le grand-prêtre.

Qu’en est-il du fait que ces deux personnages, le lévite et le prêtre ne s’arrêtent pas? Certes, la Loi biblique dit explicitement qu’un prêtre ne doit en aucun cas toucher un mort, sinon cela le rend impur pour son service au Temple (Lévitique 21). Toutefois, puisque le prêtre «descend» le long de cette route, c’est qu’il quitte Jérusalem et non qu’il s’y rend. Il a fini son service. Toutefois, il a peut-être peur de transgresser une autre loi: «Quiconque touchera, dans les champs, un homme tué par l’épée, ou un mort, ou des ossements humains, ou un sépulcre, sera impur pendant sept jours.» (Nombres 19,16). L’obéissance du lévite et du prêtre à la Loi les rend incapables de venir en aide à cet homme.

Il est surtout essentiel de comprendre qui étaient les Samaritains pour bien interpréter la parabole. Samarie fut bâtie pour servir de capitale au royaume du Nord d’Israël après le schisme entre le royaume du Sud et le royaume du Nord (9ème siècle avant Jésus-Christ). Depuis lors, la rivalité avec le reste d’Israël fut à rebondissements, compliquée mais toujours grandissante. Ce qui leur était, entre autre, reproché c’est qu’au moment de l’Exil (586 avant J.C), des colons babyloniens et assyriens furent installés dans les villes de Samarie. Au retour d’Exil (vers 538 pour les premiers retours), les Juifs décidèrent donc de tenir à l’écart les Samaritains, considérés comme pratiquant une religion mixte.

Du coup, les Samaritains construisirent pour le culte leur propre temple à Sichem, sur le Mont Garizim. Mais il fut détruit par les autres Juifs, ce qui n’empêcha pas les Samaritains de continuer à célébrer, jusqu’au temps du Nouveau Testament, leur culte sur cet emplacement. La séparation est alors consommée: les Samaritains créent leur propre canon (se limitant aux cinq livres de Moïse) et vers l’an 7 ou 8 de notre ère, on leur interdit même de fréquenter le parvis intérieur du temple de Jérusalem. Bref, ils sont relégués au rang de païens. «Samaritain» devient une injure dans la bouche des Juifs; on ne leur reconnaît plus aucun lien avec le judaïsme. Et même, une Samaritaine est considérée impure dès le berceau et toute personne qui la touche est impure. D’ailleurs, dans le texte, on voit que dans sa réponse à Jésus, le docteur de la Loi ne parvient même pas à prononcer le nom de «samaritain».

 

H.   L’analogie

La question du docteur de la Loi se retrouve un peu plus loin en Luc 18, 18-30 avec le dialogue de Jésus et l’homme riche: «Bon maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle?» Dans ce cas, notons que Jésus répond différemment car le contexte, l’auditeur est différent.

La réponse du docteur de la Loi à la question de Jésus: «Qu’est-il écrit?», est une compilation des plus grands commandements de l’Ancien Testament: elle réunit Deutéronome 6,5, appris par cœur et récité deux fois par jour par tout Juif pieux et Lévitique 19,18. Mais en fait, cette réponse devait être un élément important de l’enseignement de Jésus puisqu’on le retrouve ailleurs dans la bouche de Jésus. Cela semble indiquer que le docteur de la Loi cite ici une réponse déjà donnée par Jésus.

 

Bilan

C’est la synthèse de tous ces indices qui permet au lecteur de savoir comment mieux comprendre le texte. Qui a été le prochain de cet homme à demi-mort?, demande Jésus au docteur de la Loi, qui rappelons-le, l’a d’abord interrogé sur la vie éternelle.

Le prochain, dans l’histoire, c’est le Samaritain. Or le docteur de la loi est incapable de s’identifier au Samaritain, ce qui fait qu’en réalité, dans cette parabole, le docteur de la Loi est indirectement identifié… à l’homme blessé ! Le prochain, c’est celui qui s’approche de l’homme blessé. Le docteur de la Loi, c’est l’homme blessé qui doit être soigné.

Or de même que les auditeurs ne s’attendent pas à ce que ce soit un Samaritain qui vienne secourir l’homme blessé, de même le seul qui peut secourir le docteur de la Loi, lui apporter la vie éternelle, ne correspond pas à ses schémas personnels. En effet, les espérances messianiques des Juifs de l’époque, leur attente concernant la venue du royaume diffèrent profondément de ce que Jésus apporte. Souvenons-nous du scepticisme de Nathanaël: «Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon?»

Jésus, comme le Samaritain pour les auditeurs de la parabole, ne correspond pas à celui qu’on attend pour secourir l’homme blessé. C’est la révélation du salut par lui que Jésus apporte dans cette parabole. À ce sujet, Jésus déclare au verset 21: «Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants.» Le caractère sans limite de l’amour du Samaritain qui s’approche du blessé nous rappelle bien sûr l’attitude de Jésus.

Le Samaritain est avant tout une référence à Jésus, son œuvre pour les hommes blessés que nous sommes ou l’homme blessé qu’est le docteur de la Loi. C’est ému de compassion que le Samaritain s’arrête pour soigner le blessé; c’est ému de compassion que Jésus rencontre les blessés sur leur route. C’est le renversement de la question (non «qui est ton prochain que tu dois secourir» mais «de qui es-tu le prochain qui va te secourir») qui montre qu’avant de donner, il faut recevoir. La vie éternelle commence quand l’homme blessé se laisse prendre en charge par le Prochain. Le docteur de la Loi ne pourra recevoir la vie éternelle que s’il reconnaît son besoin d’être sauvé. Cela rejoint bien ce que Jésus dit par ailleurs: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades.»

Lorsque Jésus dit au docteur de la loi: «Va et fais de même», cela signifie donc: «Va et accepte d’être secouru par le prochain», à savoir par Jésus lui-même. Cette thématique du salut se retrouve d’ailleurs dans les textes encadrant cette parabole, que ce soit l’envoi en mission de Jésus et le peu d’ouvriers de la mission ou l’épisode de Marthe et Marie et son écoute du prochain qui s’est approché de nous, Jésus. C’est là la bonne part. Bref, ce texte parle avant tout, non d’être charitable par de «bonnes œuvres» mais de Jésus qui a compassion de nous, de vie éternelle et de salut.

 

Conclusion

Au début du chapitre 4, nous avons annoncé que la lecture principielle de la Bible, qui permet l’actualisation du texte, se déroule en trois étapes:

-Comprendre le texte

-Identifier son principe

-Trouver l’actualisation

 

Nous avons maintenant achevé de présenter la première de ces étapes, certes la plus longue mais la plus fondamentale pour la suite du processus. En résumé, pour bien comprendre un texte, nous avons évoqué plusieurs outils complémentaires: l’analyse littéraire avec l’étude des genres littéraires et du contexte littéraire; l’étude du sens des mots avec les données grammaticales et lexicales, la question de la traduction de la Bible; la prise en compte du contexte socio-culturel, historique du texte et pour finir, l’analogie de la foi où un texte de l’Ecriture s’interprète en se comparant aux autres textes. Une fois cette première étape franchie, une fois que le texte est bien compris, il en reste encore deux autres pour réussir à actualiser ce texte et c’est l’objet des deux prochains chapitres.

 

Bibliographie

Concordance des Saintes Ecritures d’après la version Segond et synodale, Société biblique de Genève et du canton de Vaux
Concordance de la Bible, TOB, Cerf/Société Biblique, 1993
Les évangiles en parallèle, Distribution Evangélique du Québec, 2002
Claire BOMPOIS, Concordance des quatre évangiles, Mame, 1979
M-J.LAGRANGE et C.LAVERGNE, Synopse des quatre évangiles en français, 1964
Entendre la voix du Dieu vivant. Interprétations et pratiques actuelles de la Bible, Médiaspaul, 1994
Le canon de l’Ancien Testament. Sa formation et son histoire, Labor et Fides, 1984
Jean-Yves LACOSTE, Dictionnaire critique de théologie, PUF/Quadrige, 1998

Huitième clé : Identifier le principe du texte

Une fois le texte bien compris grâce aux outils présentés précédemment (4ème à 7ème clé), il est possible de passer à la deuxième étape d’une lecture principielle de la Bible : l’identification du principe du texte. C’est un pas de plus vers l’actualisation du texte, qui reste notre but quand nous lisons la Bible pour nous forger des convictions, prendre une décision ou être nourris de façon consistante.

 

I.  La démarche principielle

A.  Présentation de cette approche

Il existe une tension entre l’actualité éternelle de la Bible et son enracinement historique. En effet, en tant que Parole de Dieu, la Bible demeure éternellement actuelle ; elle parle à l’humanité entière, de tous temps et de toute culture. Mais parce que Dieu a choisi de prononcer sa parole avec des mots humains dans l’histoire, chaque livre de la Bible possède aussi une particularité historique ; chaque document est conditionné par le langage, le temps et la culture dans lesquels il fut écrit.

Comme nous l’avons vu au chapitre 3, puisque les auteurs de la Bible ont écrit en coopération avec le Saint-Esprit tout en gardant leurs spécificités, toutes leurs paroles sont donc paroles de Dieu aussi bien que paroles humaines. Il s’agira pour nous de savoir passer du particularisme historique à notre situation actuelle. C’est l’approche principielle qui nous permet de relever ce défi.

Il s’agit de découvrir, dans l’énonciation d’un texte toujours lié à des circonstances concrètes, le principe qu’il incarne, les finalités qu’il poursuit, le message qu’il véhicule. Puis, une fois le principe du texte identifié, il faut le traduire dans une application pour nos circonstances actuelles. Souvent, cette application sera bien différente de celle du texte biblique car les circonstances ont changé. Mais le principe, lui, reste le même au cours des temps.

Par exemple, la déclaration de Jésus dans un langage figuré : «Si ton œil est pour toi une occasion de chute» reflète le principe selon lequel il faut s’écarter de ce qui risque d’être une tentation pour nous. Ce principe est applicable différemment selon les tentations de chacun, même si le principe reste le même.

Le chrétien du 21ème siècle n’a pas besoin de ressembler culturellement aux chrétiens du 1er siècle pour faire la volonté de Dieu. Il doit plutôt obéir aux principes de la révélation biblique.

La démarche principielle part donc du constat que les textes bibliques sont l’expression directe ou indirecte de principes spirituels universels. Cela signifie que nous n’ignorons pas le particularisme culturel de la Bible, mais que nous ne nous laissons pas paralyser par lui non plus. La Parole de Dieu transcende les cultures, y compris celle dans laquelle elle a été exprimée.

La question se pose toutefois : pourquoi Dieu a-t-il préféré que sa Parole nous soit transmise par un livre enraciné, pour l’Ancien Testament dans une culture du Proche-Orient ancien et gréco-romaine pour le Nouveau, plutôt que nous livrer, chaque année, une version mise à jour de sa volonté, comme il en existe pour les logiciels informatiques ? Pourquoi a-t-il choisi de se révéler à travers des circonstances et des événements spécifiques ?

Certainement parce qu’il nous considère, non comme des pantins mais comme des êtres responsables qui s’emploient à trouver une voie, une façon de vivre notre foi à la fois toujours personnalisée et fidèle à sa pensée pour notre vie. L’enjeu est d’éviter que la lettre tue et d’avoir un rapport au texte par l’Esprit qui vivifie. Une telle lecture de la Bible permet de nous forger des convictions justes et de nous conduire à un plus grand respect du texte, bien davantage sur le fond que dans la forme.

 

B.  L’approche principielle pratiquée par les auteurs bibliques

En fait, cette approche principielle est la démarche des auteurs bibliques. Lorsque Jésus, Paul ou d’autres veulent actualiser un texte biblique, en l’occurrence un texte de l’Ancien Testament, ils en dégagent le principe puis en identifient une application pour telle circonstance.

Ainsi, même si l’apôtre Paul ne livre nulle part le procédé précis de sa façon de lire l’Ancien Testament pour l’actualiser, les exemples d’actualisation dont il illustre ses épîtres montrent que c’est là sa démarche.

C’est le cas en 1 Corinthiens 9,9 sur la question du salaire des conducteurs spirituels. Pour inciter l’église de Corinthe à subvenir aux besoins de ceux qui prêchent la Bonne Nouvelle parmi eux, Paul aurait pu plus simplement se référer à un texte comme le traitement des Lévites ou à un autre sur la nécessité de payer ceux que l’on emploie. Mais au lieu de cela, Paul reprend un texte de Deutéronome évoquant une histoire de bœuf muselé : «Tu ne muselleras pas le bœuf quand il foule le blé».

De ce texte, il va tirer le principe selon lequel celui qui travaille doit jouir du fruit de son travail. Puis il en tire une application à la situation des Corinthiens : payez ceux qui exercent le ministère de la Parole auprès de vous ! Le lien entre ce texte sur le bœuf et la situation des Corinthiens ne semble avoir aucun rapport et pourtant, par l’utilisation de ce que nous avons appelé «l’approche principielle», il dégage le principe de ce texte de l’Ancien Testament pour en trouver une application pertinente. A tel point qu’il ajoute même : «Oui, c’est à cause de nous qu’il a été écrit ceci» !

Comme Paul, les auteurs du Nouveau Testament font un usage principiel des textes de l’Ecriture. Ce qui compte pour eux, c’est l’idée du texte, son principe. On voit cela à leur façon de citer l’Ecriture. Leur citation d’un passage des Ecritures correspond rarement mot à mot. Dans la culture orale qui est la leur, ils citent les textes de mémoire, ayant tendance à paraphraser le texte cité ou à en tirer seulement le mot, l’idée qui compte pour eux dans leur argumentation. Ceci révèle à quel point les auteurs bibliques sont éloignés du formalisme et de l’attachement superstitieux à la lettre vers lequel nous serions attirés, pour s’attacher davantage à l’idée, au principe du texte.

 

C.  Définition d’un principe

Nous connaissons tous la fable de La Fontaine, Le lièvre et la tortue. Le principe illustré par cette fable est que «rien ne sert de courir, il faut partir a point». Un principe est une proposition fondamentale qui définit un mode d’action, une règle ou un but avec lesquels on dirige sa vie et on régit ses actions. C’est une vérité, une loi générale ou règle de conduite dont la formulation est assez large pour inclure les éléments essentiels sur lesquels se fonderont des institutions, des relations personnelles ou des modes de conduite. Sa formulation sera de préférence positive et consiste en une phrase claire, contenant une seule idée. Ce principe n’est ni trop général, de sorte qu’il n’offre en fait que peu d’éclairage sur les applications pratiques, ni trop précis ce qui étoufferait les possibilités d’application. Il s’agit donc d’être le plus spécifique possible dans notre généralisation.

 

D.  Difficultés de la démarche

Il faut bien admettre qu’il n’est pas toujours facile d’identifier le principe d’un texte, d’en dégager l’élément pertinent. C’est d’ailleurs pour cela qu’il arrive qu’à partir d’un même texte, des principes différents seront identifiés par des chrétiens différents.

Pour utiliser l’approche principielle avec précaution et tenter d’être le plus juste possible envers les textes bibliques, voici deux précautions :

1 En identifiant ce qui est principe permanent et ce qui est culturel, nous risquons de nous poser en norme, en autorité au-dessus de l’autorité des Ecritures. Or la Bible seule est la norme. Il ne faudra pas considérer le principe identifié à partir de tel texte comme normatif en soi. N’oublions jamais que notre compréhension est partielle et qu’elle peut nous rendre aveugle. Pour parer à ce danger, ces principes doivent sans cesse être remis en cause, avec beaucoup d’humilité, à la lumière de la Bible. C’est ce que les Réformateurs ont appelé Semper Reformanda c’est-à-dire «sans cesse en train de se réformer».

2 Pour éviter le plus possible de laisser notre subjectivité nous guider dans l’identification du principe du texte, le lecteur doit veiller à la qualité de son exégèse. Rappelons que pour trouver le principe, il faut évidemment d’abord avoir bien compris le texte pour éviter le contresens, ce qui nous donnerait un principe erroné.

L’utilisation de bons outils nous avons parlé permet le plus souvent d’écarter les principes et les actualisations déformant le sens du texte. Toutefois, soyons conscients en toute humilité que notre subjectivité est toujours présente en arrière-plan de notre lecture. Elle n’est certainement pas l’apanage de cette approche principielle mais bien plutôt celle de la lecture de n’importe quel texte en général.

 

II.  Identifier le principe

En lisant un texte, le lecteur est face à trois cas de figures :

 

A.  Le principe est énoncé directement

Il arrive que le principe soit énoncé directement dans le texte étudié et qu’il existe peu d’écart entre le principe identifié et le verset étudié. C’est le cas lorsque Paul déclare : «Celui qui sème peu moissonnera peu, et celui qui sème abondamment moissonnera abondamment». Le principe de ce verset se formule ici de la même façon que le verset lui-même : «Vous récolterez ce que vous avez semé». Toutefois, le travail d’exégèse du texte permet de vérifier que je comprends bien de quoi il s’agit. Prenons comme autre exemple le célèbre principe développé par Paul de «ne pas être une pierre d’achoppement». Ici aussi, le principe se formule de la même manière que le verset lui-même. Mais que signifie-t-il ? C’est l’exégèse du texte qui me permet de le savoir.

En l’occurrence, dans ce verset, il ne s’agit pas, comme il est souvent compris un peu vite, d’éviter toute divergence d’opinion et de ne jamais entrer en conflit avec autrui. Il s’agit ici de comportements (et non de doctrines divergentes) qui risqueraient de troubler la foi d’un plus faible qui par exemple voudrait faire de même et aurait mauvaise conscience en le faisant. Voir Samuel Bénétreau, L’épître de Paul aux Romains, tome 2, Edifac.

Dans ce cas, lorsque le principe est cité explicitement dans un verset, la tâche «principielle» d’identification du principe est assez aisée, tout en n’oubliant pas de prendre la peine de vérifier quel champ il couvre et quels en sont les limites.

 

B.  Le principe est dans le contexte

Le principe est parfois énoncé directement, non dans le texte, ni dans le verset lui-même, mais dans le contexte soit proche, soit plus large.

 

1. Examiner le contexte proche du passage

Il se trouve que ce qui suit et ce qui précède un texte, non seulement éclaire son sens, comme nous l’avons vu, mais aussi met sur la voie du principe du texte. C’est le cas en Lévitique 18 où la liste détaillée des unions sexuelles illicites est introduite par un principe général au verset 6 : «Nul d’entre vous ne doit avoir de relations sexuelles avec quelqu’un de sa parenté ». Ce verset nous indique que toutes les lois de ce passage sur l’interdit de coucher avec la sœur de sa mère, le frère de son père… sont régies par un seul et même principe : pas de relations sexuelles avec quelqu’un de sa parenté, plus précisément, quelqu’un avec qui on aurait vécu sous le même toit.

Pour identifier le principe du texte grâce à son contexte proche, le lecteur se penche sur ce qui entoure le verset avec des questions simples : comment la pensée de l’auteur se développe-t-elle ? Le verset étudié est-il une citation, un argument, une parenthèse ? Dans le cas de l’histoire de Joseph, le principe de ce récit se trouve au milieu de ses aventures, dans ces versets : «Dieu était avec lui». Chaque passage de cette histoire à rebondissements n’exprime pas un principe, mais ce verset-là éclaire tout le récit et la vocation particulière de Joseph.

 

2. Le contexte large du livre dans lequel se trouve le texte

Connaître l’objet, les caractéristiques ou le dessein du livre dans lequel se trouve le texte étudié facilite l’identification du principe. On reprendra ici les questions posées pour comprendre le sens du texte que nous avons déjà vues : Quel est le but de tel livre ? Quel est le public désigné par l’auteur ? Qui est l’auteur ? Y a-t-il un plan du livre ? Répondre à toutes ces questions concernant le livre auquel appartient le texte étudié met sur la voie du principe du texte.

 

C.  Identifier le principe en regardant dans les autres textes

Si le principe ne se trouve ni dans le texte ni dans son contexte, il faut le trouver par analogie. Il s’agit ici de comparer ce texte avec un texte similaire où la théologie ou l’enseignement se dégagent plus facilement. Le texte fait-il allusion à un autre texte dans lequel le principe est plus facilement identifiable ? Y a-t-il des citations directes, des allusions indirectes ou des références historiques à des événements ou des enseignements ayant eu lieu auparavant ou ailleurs dans les Ecritures ?

 

D.  Le genre littéraire

Pour identifier le principe d’un texte, prendre en compte son genre littéraire est déterminant. Chaque genre littéraire ressemble à un appareil d’électroménager différent : avant de s’en servir, il s’impose de lire le mode d’emploi spécifique à tel appareil, car chacun requiert des précautions particulières et on ne peut traiter l’un comme l’autre, au risque de se blesser. Chercher le principe d’un texte poétique requiert de faire attention à des éléments différents d’un texte prophétique. Sans présenter exhaustivement les règles d’interprétation de chaque genre littéraire dans la Bible, nous indiquons ici quelques spécificités des principaux genres littéraires qui permettront une meilleure identification du principe du texte étudié.

 

1. Les récits

Dans la Bible, les récits sont racontés avec une visée et non uniquement pour laisser des histoires pittoresques. Toutefois, dans quelle mesure un récit établit-il une norme pour les chrétiens de tous les temps ? Pourquoi deviendrait-il normatif et non un autre ? Dans certains récits, l’auteur indique ce qui est à retenir ; nous savons alors quel principe retirer de ce récit.

Ainsi, Jésus livre lui-même l’interprétation, le principe à retenir de l’histoire de David mangeant les pains de proposition. Il explique en effet qu’«il y a ici quelque chose de plus grand que le Temple. Si vous saviez ce que signifie : Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices, vous n’auriez pas condamné des innocents. Car le Fils de l’homme est maître du sabbat.»

Toutefois, pour de nombreux autres récits, nous n’avons pas de principes explicitement dévoilés. La tentation serait de transformer n’importe quel récit en règle universelle absolue. Par exemple, dans les récits des Actes, Luc y raconte que les disciples tirèrent au sort pour choisir un nouvel apôtre pour remplacer Judas ou encore que l’ombre de Pierre guérissait les malades. Devons-nous en tirer des règles pour tous les temps sur la façon de prendre des décisions en Eglise ? Luc a-t-il vraiment écrit ces récits avec l’intention d’ériger en absolu universel tels détails sur la façon de prier pour les malades ou d’organiser rigidement l’Eglise des générations suivantes ? Quelle logique, quels critères adopter ?

La règle d’or ici est la suivante : si le récit dit assez clairement quel principe nous devons suivre, que nous devons faire la chose qu’il rapporte, ce qui est raconté peut devenir une norme divine. Nous verrons plus loin comment appliquer ensuite cette norme à nos circonstances. Nous chercherons éventuellement ailleurs d’autres récits qui nous le confirment.

Inversement, si le récit ne mentionne pas un principe clairement définissable, il nous servira seulement à illustrer ou étayer un principe énoncé ailleurs. Sinon, on risque de transformer un récit illustratif en norme. Prenons l’exemple de Gédéon. Dans cette histoire, Dieu ne dit pas que Gédéon a raison de rechercher la volonté divine en posant des toisons. Ce texte n’institue pas explicitement cette façon de faire comme légitime. Certes, Dieu dans sa grâce lui a répondu, mais il n’est dit nulle part que quiconque posera une toison aura une réponse assurée du Seigneur ! Au contraire, l’ensemble de la révélation biblique nous incite à prendre nos responsabilités face à un choix à faire, éclairés par le conseil de Dieu dans sa Parole et son corps, l’Eglise.

 

2. Une promesse

Il est tentant de lire une promesse de la Bible et de se l’approprier directement, d’en faire un principe à un moment donné pour ma vie. Trois garde-fous sont pourtant nécessaires à mettre en action ici :

- Est-ce que le texte précise une personne ou un groupe de personnes à qui la promesse est adressée ? Si c’est le cas, il serait dangereux de s’approprier cette promesse directement. Par exemple, Dieu s’adresse à Nathan et lui confie une promesse explicite et exclusive pour David et sa lignée : «Ta maison et ton règne seront pour toujours assurés, ton trône sera pour toujours affermi.» Il ne serait pas possible aujourd’hui de légitimer une dynastie, qu’elle soit politique ou économique ou royale, à partir de cette promesse ! De même, dans l’histoire du geôlier, Paul et Silas lui disent : «Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé, toi et ta famille.» C’est une belle promesse, mais elle s’adresse à cet homme précis et non à tous les chrétiens de tous les temps. Certes, Dieu nous assiste dans la transmission de la foi à nos enfants, mais nulle part, même pas dans ce passage, Dieu n’offre de garantie selon laquelle tout croyant verra sa famille automatiquement sauvée.

- Cette promesse est-elle reprise, réinterprétée dans la Bible ? Sommes-nous inclus dans cette ré-interprétation ? Par exemple, Jésus et Paul reprenant les promesses faites par Dieu à Abraham, incluent désormais les croyants même non-Juifs.

- Cette promesse est-elle soumise à une limite dans le temps ou à certaines conditions ? Par exemple, lorsque Pierre expose à ses lecteurs la promesse de l’héritage céleste : «Béni soit Dieu, qui nous a régénérés pour une espérance vivante, pour un héritage qui ne peut pas se corrompre, lequel vous est réservé dans les cieux, à vous qui êtes gardés par la foi», la condition de cette promesse est la foi !

 

3. Une prophétie

Nous sommes souvent tentés en lisant une prophétie biblique de rechercher sa signification pour notre époque. Face à ces textes souvent difficiles à comprendre, il semble encore plus difficile d’en discerner le principe pour aujourd’hui. Il existe des règles traditionnellement données pour bien interpréter une prophétie.

Ces règles sont les suivantes : identifier les symboles ou les images employés dans le message. Le langage symbolique étant la langue préférée de ce genre littéraire, on évitera un certain littéralisme appauvrissant. Notamment on se souviendra que l’ordre donné dans une prophétie ne correspond pas forcément à un ordre chronologique d’événement prédits ; travailler par «oracle», c’est-à-dire par paragraphes entiers et éviter de prendre un verset isolément ; la prophétie est-elle déclarée accomplie plus loin dans la révélation ?

 Outre ces règles, rappelons ceci : les prophètes présentent le point de vue de Dieu sur leur actualité. De façon schématique, leur message consiste souvent à identifier, à dénoncer les transgressions du peuple, ses infidélités à l’alliance, et à annoncer une punition, un jugement au cas où le peuple ne change pas de comportement. Sans trop d’abord s’occuper de ce qui va s’accomplir et quand, il faut déjà se demander quel message Dieu veut faire passer pour le présent du peuple, quel regard Dieu porte sur ce qui lui arrive. C’est plutôt dans ce sens qu’on pourra identifier des principes de vie pour nous aujourd’hui.

En un sens, la vraie valeur de ces prophéties n’est pas tant l’aspect prédictif qui est interprétable très différemment selon les confessions. Ajoutons que l’idée forte derrière toutes les prophéties dans la Bible est que Dieu domine sur l’histoire.

 

4. Un texte tiré d’une épître

Deux règles principales aiguillent notre lecture d’un texte épistolaire (lettre aux habitants de Corinthe, d’Ephèse, de Paul à Timothée, de Jean…). Si je reçois une lettre de six pages, je vais en tout premier regarder qui m’écrit. De plus, je ne vais pas lire la troisième page aujourd’hui, la sixième demain et les premières après-demain. Ce qui est écrit à la troisième page se comprend sûrement à la lumière de ce qui est écrit dans les premières.

Il en est de même pour les épîtres. Il faudra tout d’abord lire l’épître en entier et dans sa suite chronologique. Attention aux passages où le fil de l’argument d’un discours ou d’un enseignement d’une épître est rompu par une parenthèse faite par l’auteur lui-même, après quoi il reprend son idée. Il arrive que cette parenthèse soit assez longue. Ainsi en Ephésiens 3, il y a une parenthèse du verset 2 jusqu’à la fin du chapitre. Le fil de l’exposé ne reprend qu’au chapitre 4.

Cela signifie aussi qu’il faut rattacher chaque verset ou paragraphe à l’enchaînement général de la pensée de l’auteur et distinguer ce qui est un simple exemple de ce qui est un contre-exemple, une réfutation d’une citation...

Pour cela, la connaissance de la rhétorique gréco-romaine (art des procédés oratoires enseigné à l’époque classique) permet aussi de mettre en valeur l’argument principal. Dans l’épître aux Romains, Paul utilise fréquemment le procédé de la diatribe, procédé par lequel on fait progresser le raisonnement sous forme d’un dialogue avec un partenaire fictif par questions et réponses (voir Romains 4,1 ou 9,19).

 Deuxièmement, une épître se lit en se souvenant que c’est un écrit de circonstance, écrit à des destinataires bien particuliers avec un but précis, par un auteur avec ses caractéristiques propres. Nous y lisons la réponse à des questions ou des difficultés, des situations spécifiques dont nous n’avons souvent plus aucune trace. Même les parties les plus théologiques n’ont pas été écrites comme un traité de doctrine exhaustif mais comme apport à une communauté précise à un moment précis. La théologie des épîtres se met souvent au service d’un besoin particulier qu’il faudra identifier.

 

5. Un écrit de sagesse

Que ce soit un proverbe ou une maxime (Ecclésiaste, Proverbes…), en quelques mots, l’auteur généralise des observations, des faits de l’expérience et présente ses observations en dictons concis et mordants. Cela signifie que les proverbes sont des constatations, et non pas des ordres impératifs ni encore moins des promesses, même si un style très direct les caractérise.

C’est le cas par exemple dans ce proverbe : «Châtie ton fils, et il te donnera du repos» ou «aucun malheur n’arrive au juste, mais les méchants sont accablés de maux.» De par sa nature, un proverbe est en fait un énoncé, une généralisation qui ne dresse pas la liste des exceptions ou des conditions qui vont souvent avec.

On prendra particulièrement garde aux proverbes qui ressemblent à des promesses mais n’en sont pas. Ainsi en est-il de Proverbes 22,6 : «Instruis l’enfant selon la voie qu’il doit suivre ; et quand il sera vieux, il ne s’en détournera pas.» Or même les enfants d’un prophète comme Elie, instruits dans la voie du Seigneur, tournèrent mal. Instruire ses enfants selon la voie qu’il doit suivre n’est pas une garantie de leur avenir spirituel.

Ces textes proverbiaux qui ressemblent à des promesses sont à identifier comme ce qu’ils sont, des écrits de sagesse, et non à prendre comme des vérités inconditionnelles. Le proverbe ne se veut pas exhaustif sur une vérité puisqu’il était écrit sous une forme poétique pour être retenu. Il n’est pas applicable en tout temps, en toutes circonstances. Chaque proverbe doit être mis en balance avec les autres et avec le reste de l’Ecriture.

 

6. La poésie

Ce ne sont pas tant des principes concernant l’éthique de la vie chrétienne ou la doctrine que l’on trouve dans les psaumes, que des enseignements sur la manière de parler à Dieu, exprimer ses sentiments, ses peines. La plupart étant des chants musicaux, ils visent le registre de l’émotion. Pourtant, ils ne sont pas à négliger puisque Paul encourage plusieurs fois à nous exhorter par des psaumes. Dans ce genre littéraire, il sera primordial de détecter les figures de styles, le langage figuré, pour ne pas s’écarter de la pensée principale du texte poétique.

Notons que la poésie hébraïque ne fonctionne pas avec des rimes, des pieds à compter ou des alexandrins. La grande qualité de la poésie hébraïque est la redondance: la rime sonore est remplacée par une rime de sens. Donc la même idée est souvent exprimée de plusieurs façons à la suite, en ajoutant une légère touche de nuance à chaque fois. D’où l’importance du parallélisme, de la symétrie de deux ou plusieurs propositions. Avoir conscience de ce qui est répété permet de saisir ce que veut dire l’auteur. Ainsi dans le psaume 119, il y a une grande variété de mots différents pour exprimer la «loi» de Dieu (préceptes, ordonnances…). Sans doute, chacun a sa nuance mais elle est parfois difficile à préciser. Ce qui compte bien davantage est le sens général du psaume.

 

7. Une loi, un impératif

Les lois bibliques ne sont pas toujours des impératifs auxquels il faut obéir sans réfléchir. Plus que jamais on discernera l’intention de la loi car obéir tel quel à un impératif biblique sans connaître l’intention peut faire que son application contemporaine irait à l’encontre même de l’intention de la loi ! Par exemple, obéir à la loi demandant de faire une balustrade autour de son toit lorsque quelqu’un construit une maison peut en fait fragiliser cette construction et donc la rendre plus dangereuse alors que l’intention de la loi est de sécuriser l’habitation.

 

8. Une parabole

Une parabole est un récit mettant en scène des situations de la vie quotidienne pour illustrer une vérité spirituelle. Elle met l’auditeur au défi en lui proposant une question, une énigme. La parabole nécessite des règles d’interprétation bien précises pour en trouver le principe.

1. La personne contant une parabole visait à enseigner une vérité en marquant les esprits par une histoire facilement mémorisable. C’est pourquoi, pour trouver le sens, on s’intéresse à ce qui choque ou surprend le lecteur, ce qui vient en rupture, l’inattendu, l’invraisemblable.

Comme le formule l’exégète A. Maillot : «Qu’est-ce qui me choque et choque les auditeurs de Jésus, qu’est-ce qui n’est pas normal, habituel dans cette histoire ?» C’est cela qui constitue la pointe de la parabole et qui met sur la voie du principe illustré par la parabole.

Ainsi le comble de l’histoire dans la parabole du fils prodigue, ce n’est pas tant l’attitude du fils (vraisemblable, bien que cela semble extrême pour un Juif de travailler avec des cochons), mais celle du père. C’est là le comble ! Il n’est pas possible qu’après avoir été humilié par son fils, un père l’accueille sans le moindre reproche. Il va jusqu’à courir au-devant de lui, lui donner un anneau (qui signifie l’autorité) et des chaussures (ce qui indique l’appartenance à la maison ). Jésus au lieu de condamner ce père, inverse les valeurs reçues.

Dans la parabole de la brebis perdue, ce qui est choquant, c’est que le berger laisse son troupeau pour une seule brebis perdue !

2. Dans une parabole, la leçon découle de l’ensemble de l’histoire ; les détails de l’histoire ne sont là que pour ajouter à l’effet dramatique, mais n’ont pas de valeur théologique. Une parabole répond à une question et une seule, elle n’enseigne qu’une seule vérité à la fois. Par conséquent, seuls les faits principaux de l’histoire doivent être pris en compte. Dans le processus d’identification du principe, il faut écarter les détails qui ornent le récit.

3. Quelle explication donne Jésus ou le conteur de la parabole ? Quel sens les auditeurs de la parabole ont-ils donné à cette parabole ? Qu’ont-ils compris ? Le sens trouvé pour aujourd’hui doit être le même que celui compris par les auditeurs.

4. La parabole aide à illustrer un enseignement, elle ne le fonde pas. Cela signifie aussi qu’on n’élabore pas une doctrine à partir d’une parabole.

 

E.  Valider le principe

Une fois le principe identifié, il faut s’assurer qu’on l’a bien soumis au reste de la révélation. Normalement, cette mise en perspective a déjà été faite avec l’outil de l’éclairage d’un texte par les autres textes de la Bible. Mais parfois, on oublie, une fois qu’on a compris le texte, de valider son principe.

 

Bibliographie

Amar DJABALLAH, Les paraboles aujourd’hui, La Clairière, 1994
W.KAISER, Toward Rediscovering the Old Testament, Zondervan, 1987
W.KAISER et M.SILVA, An Introduction to Biblical Hermeneutics. The Search for Meaning, Zondervan, 1994

Neuvième clé : Trouver l’actualisation

 

I.  L’actualisation, dernière étape du processus

Face à un texte biblique, la tentation serait de vouloir dégager directement, dès la première lecture, une application pertinente pour nous aujourd’hui. Mais les autres étapes présentées au fil de ce livre (compréhension du texte et identification du principe) s’imposent, sinon les contresens et les projections risquent d’être fréquents. Prenons ce texte de l’Exode : «Tout homme compris dans le recensement, depuis l’âge de vingt ans et au-dessus, paiera l’offrande pour l’Eternel. Le riche ne paiera pas plus, et le pauvre ne paiera pas moins d’un demi-sicle.»

Pour certains commentateurs, ce texte interdit la taxation abusive des personnes riches. Or ce texte évoque une situation bien précise de dénombrement où l’important est que chaque vie a la même valeur, symbolisée par le même don. Il ne s’agit bien sûr pas d’un enseignement sur les impôts et la richesse. Si nous prenons littéralement ce qui est dit, sans étude plus précise, le contresens est un piège dans lequel nous tomberons facilement.

Pour prendre une image tirée du monde de la peinture, le processus d’actualisation d’un texte biblique ressemble à un triptyque : on ne peut comprendre l’un des volets du tableau qu’en ayant les deux autres sous les yeux. De même la recherche de l’application d’un texte biblique n’est possible qu’après avoir fait l’effort de comprendre le texte et d’en avoir identifié le principe.

Cette dernière étape est essentielle. Il ne faut en effet pas se contenter de principes théologiques très généraux mais faire l’effort et prendre le risque d’actualiser la Parole. Si nos conclusions restent à un niveau général, ce que nous dirons sera distant, abstrait et détaché de la réalité.

C’est pourtant le souci biblique tout au long de la révélation de ne pas se cantonner à de vagues déclarations d’idéaux. En effet, la loi divine n’est pas composée uniquement de principes abstraits universaux, mais elle contient également bon nombre de principes d’actions concrets. Dieu ne s’est pas contenté de dire : «Aimez-vous les uns les autres», mais il émaille toute sa révélation d’exemples de la manière dont cela peut se manifester. A notre tour, une fois le texte compris et son principe identifié, de nous lancer dans l’aventure de l’actualisation.

Certes, cette tâche n’est pas aisée. Rappelons ici que lorsque Jésus évoque la lecture de la Bible en disant : «Sondez les Ecritures» (Jean 5,39), il emploie le verbe grec epauvao qui décrit une recherche poussée, intense et persévérante, comparable au dur travail du mineur, qui creuse, retourne la terre avec soin à la recherche du précieux métal.

L’étude du texte permettra de fixer les limites de l’application et d’éviter de déraper en trouvant des applications qui ne sont plus celles du principe identifié. Comment faire pour trouver cette application ?

 

II.  L’actualisation d’un principe n’est pas une loi permanente

Avant de proposer des repères pour trouver des applications pertinentes, il s’impose de rappeler qu’un principe n’est pas une loi permanente qui s’appliquerait à nous et à quiconque pour tous les temps. Identifier un principe à partir d’un texte ou d’un paragraphe biblique ne signifie pas pour autant devoir en faire une loi, valable en toutes circonstances, dans tous les cas. C’est d’ailleurs Jésus lui-même qui nous le montre.

Prenons ce célèbre principe qu’il énonce : «Tends la joue droite si on te frappe». Cette affirmation a pleine autorité en tant que parole de Dieu. Mais cela ne veut pas dire que c’est une loi pour toujours et dans tous les cas. En effet, Jésus lui-même ne l’applique pas en toute situation, puisqu’il ne tend pas toujours la joue droite et échappe même à ses agresseurs quand il décide que ce n’est pas son heure.

Cela signifie que nous devons être prêts à nous laisser inspirer par un principe mais celui-ci ne doit pas devenir une manière permanente d’agir. Paul enseigne aux Corinthiens avec conviction que tout ouvrier mérite salaire et que tout enseignement de la Parole mérite d’être payé, mais il n’appliquera pas ce principe en toutes circonstances : il lui arrivera de fabriquer des tentes pour vivre ! Pour paraphraser Jésus, la loi est faite pour l’homme et non l’homme pour la loi !

Ainsi, si le principe identifié dans tel texte est appliqué sans réflexion, très vite cela devient du légalisme, un fondamentalisme intégriste. Le lecteur qui agirait comme cela se comporterait alors en enfant pour qui tout doit être blanc ou noir et pour toujours. A aucun moment il n’est responsabilisé, ni ne grandit par les choix qu’il doit faire et assumer.

Les éléments que nous indiquerons plus loin nous aideront à savoir comment appliquer un principe. Cela signifie que c’est à une marche responsabilisante dans l’Esprit que nous sommes appelés. Gardons-nous de prendre la Bible comme un recueil de citations de prêt-à-penser, d’axiomes nous empêchant de prendre nos responsabilités. Il n’existe pas de chemin direct entre la Bible et une décision particulière personnelle. La Bible fournit une orientation de base, une vision, une vérité, une cohérence que nous mettons en rapport avec les situations particulières dans lesquelles nous sommes. Ceci étant posé, il reste à déterminer l’application des principes identifiés.

 

III.  Trouver l’actualisation

Une fois que nous avons identifié le principe d’un texte, voici plusieurs facteurs à prendre en compte pour en trouver l’actualisation pertinente.

Il arrive qu’on puisse reprendre telle quelle l’actualisation utilisée par la Bible elle-même d’un principe. Ainsi, ce principe du Lévitique : «Ne commettez pas d’injustice dans les jugements : n’avantage pas le faible et ne favorise pas le grand», est appliqué par l’apôtre Jacques d’une manière que nous pourrions aussi reprendre au 21ème siècle : «Mes frères, ne mêlez pas des cas de partialité à votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ. En effet, s’il entre dans votre assemblée un homme aux bagues d’or, magnifiquement vêtu ; s’il entre aussi un pauvre vêtu de haillons ; si vous vous intéressez à l’homme qui porte des vêtements magnifiques et lui dites : Toi, assieds-toi à cette bonne place ; si au pauvre vous dites : Toi, tiens-toi debout ou : Assieds-toi là-bas, au pied de mon escabeau, n’avez-vous pas fait en vous-mêmes une discrimination ?»

Mais la plupart du temps, les actualisations présentées dans la Bible sont difficilement adoptables dans notre culture : leur application aboutirait au contraire de ce qui est voulu par le principe, ou bien l’actualisation proposée par la Bible ne correspondrait plus à grand chose dans notre culture. Par exemple, le principe de s’accueillir les uns les autres est ainsi appliqué par Paul : «Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser». Or ce geste, le fait que deux hommes s’embrassent, n’est pas accepté dans toutes les cultures. Il faudra alors trouver une autre application de ce principe-là.

Voici plusieurs critères favorisant l’élaboration d’une actualisation.

 

1. La motivation

L’actualisation que nous trouverons à un principe biblique doit répondre à une seule motivation : l’amour. L’actualisation que nous déduisons d’un principe doit être en accord avec le principe présent tout le long de la révélation, celui du «plus grand commandement», l’amour de Dieu et du prochain. Pour éviter tout légalisme, cette dernière étape de la démarche principielle doit être guidée par l’amour. Notre liberté, c’est la liberté d’aimer et d’exprimer cet amour de multiples façons. Est-ce que l’actualisation que nous trouvons à un principe va dans le sens de cet amour ? Est-ce que l’actualisation nous permet de mieux aimer Dieu, notre prochain et nous-mêmes ?

 

2. La situation

C’est en fait le critère principal pour trouver une application. Pour déterminer comment le principe du texte s’applique à notre situation contemporaine, la compréhension de cette situation s’impose. En fait, pour trouver une application judicieuse, il est nécessaire de connaître deux perspectives :

- la culture de la Bible

- notre culture

C’est en effet en grande partie le contexte dans lequel nous désirons proposer des actualisations qui va nous mettre sur la piste d’une application. Tout en gardant le recul nécessaire à la réflexion, nous suivrons de près l’évolution de la société afin de connaître et de prendre en compte nos besoins et ceux de nos contemporains dans ce contexte. Cela revient à dire qu’il faut une double écoute : une première pour comprendre les textes bibliques et leur contexte, et une autre pour comprendre les contextes dans lesquels on veut transposer le message.

En quoi consiste cette connaissance de la culture ? C’est s’intéresser à la fois aux événements du monde, de la vie de l’Eglise, comme aux événements plus personnels de chacun. C’est cette prise en compte globale de données temporelles qui permettront d’actualiser un principe. En effet, la connaissance de la situation environnante nous poussera à réfléchir à ce que les Ecritures ont à dire face à cette détresse, cette question ou cet événement. Il s’agit de prendre en compte les caractéristiques de notre contexte actuel pour trouver une actualisation pertinente à tel principe.

Ce fut déjà la démarche du roi David dont le texte biblique dit qu’il «sut vivre en son temps». Il s’était entouré de personnes compétentes pour l’aider à connaître son temps. Ainsi parmi la liste des personnes présentes à son couronnement et à sa cour, on trouve «des fils d’Issacar, ayant l’intelligence des temps pour savoir ce que devait faire Israël, deux cents chefs, et tous leurs frères sous leurs ordres.» Il avait su s’entourer de «sociologues» pour mieux gouverner ! C’est notre responsabilité à nous aussi d’avoir l’intelligence de notre temps. C’est ce que fit Paul qui, connaissant bien la pensée de son époque, citait les philosophes et nourrissait ses interventions de la connaissance qu’il avait de son temps. Qu’est-ce qui caractérise notre génération, notre époque ?

Cela signifie que selon la culture de la personne qui cherche à actualiser, le même principe sera applicable de manière radicalement différente, du moment qu’il respecte le principe. Pour que l’impact des principes de la Bible soient réels, il doit y avoir une inculturation selon le génie propre à chaque personne, chaque dénomination, chaque peuple. Chaque époque doit interpréter pour elle-même le texte transmis et se laisser interpeller par elle. La compréhension du lecteur est toujours une attitude créatrice. Il ne s’agit pas d’être meilleur que nos prédécesseurs mais pertinent pour notre temps. Une des idées maîtresses de notre méthode de lecture principielle, c’est cette responsabilité de création qui est conférée à chacun.

Prenons une image musicale pour expliquer cela : Dieu a donné la partition (les textes), Jésus les a interprétés, les apôtres dans leurs lettres les ont expliquées, mais c’est à chaque génération d’interpréter le morceau. Chaque représentation d’un concert est unique à cause du public, même si la partition reste la même.

Reprenons le principe de l’ordre dans l’Eglise : «Que tout se fasse avec bienséance et avec ordre». Dans une église nombreuse, l’application sera peut-être que seules les personnes ayant un micro parlent alors que dans une plus petite église, l’application de ce principe sera qu’on parle chacun à son tour, en se levant à sa place, et dans une autre, que les enfants aient un culte spécial pour eux. C’est le contexte de chaque chrétien qui détermine l’actualisation. Seul le principe reste inchangé.

Être à l’écoute de la société, ce n’est pas l’approuver en tout ni perdre de vue l’aspect révolutionnaire de l’Evangile. S’adapter, ce n’est pas être tiède ni se compromettre mais c’est trouver comment être le sel, la lumière de cette terre. Dans l’application du principe, il est important de ne pas tomber dans un conservatisme de bon aloi et de ne pas perdre de vue le ferment révolutionnaire du message de l’Evangile, toujours un peu en décalage avec son époque.

 

3. Les conséquences

Il s’agit d’examiner les conséquences que va entraîner une actualisation. Pour identifier une actualisation, le chrétien se demandera quel sont les conséquences «cliniques» de celle-ci. D’un point de vue clinique, on distingue quatre facteurs qui permettent d’établir qu’un élément est «sain» :

-il n’est pas auto-mutilant
-il n’est pas allo-mutilant, c’est-à-dire qu’il ne mutile pas autrui
-il n’est pas compulsif dans le comportement qu’il génère
-il ne justifie ni ne cultive une pathologie.

On peut reprendre ces quatre éléments pour évaluer le bien-fondé, les effets d’une actualisation au niveau de ses fruits : elle ne doit pas nuire à l’individu ni à autrui, et elle ne doit pas entraîner une compulsivité ni cultiver une pathologie.

Pour le dire autrement, avec les mots de Jésus : «Tout bon arbre porte de bons fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruit». Le fruit montre l’arbre ou comme le dit Jacques : «De l’eau salée ne peut pas non plus produire de l’eau douce.»

Il faut observer quel fruit donne une application : conduit-elle à faire preuve de plus de sérénité, d’ouverture, d’amour, de responsabilité ? Ou pousse-t-elle l’individu à un isolement plus grand, à la compulsion, à la culpabilité et à la honte ? L’Ecriture nous est donnée non pas pour que nous devenions plus savants, mais pour que nous vivions de manière renouvelée ; c’est-à-dire à la fois pour que nous menions une vie conforme à la volonté de Dieu et que nous le laissions nous transformer vers un mieux-être, à son image.

Une actualisation n’est donc juste que lorsqu’elle fait advenir la vérité du Sujet… sachant qu’en grammaire comme dans la vie chrétienne, il n’est de Sujet que du Verbe.

 

Bibliographie

Gérard MERMET, Francosopie 2003. Pour comprendre les français, Larousse, 2002
Marc-Alain OUAKNIN, Les 10 commandements, Seuil, 1999
Alphonse MAILLOT, Le Décalogue. Une morale pour notre temps, Les bergers et les Mages, 1985
Douglas STUART, Old Testament Exegesis : a Primer for Students and Pastors, Westminster Press, 1980

Dixième clé : Vivre l’approche principielle

L’approche principielle se résume en trois grandes étapes : comprendre le texte ; identifier le principe ; trouver l’actualisation. Cela signifie qu’on ne cherchera pas à trouver d’emblée l’application du texte à sa propre situation. Au contraire, on commencera l’étude par la compréhension de la spécificité du texte. Voyons maintenant plusieurs exemples de l’utilisation de cette approche.

 

I.   Mise en pratique

1.  Le bœuf muselé (1 Corinthiens 9)

Voyons comment ce processus principiel est utilisé par Paul. Il cite un texte de l’Ancien Testament, une loi de Deutéronome 25,4 disant : «Tu ne muselleras pas le bœuf quand il foule le blé». De cette loi, qu’il comprend dans son contexte tant culturel que linguistique, il dégage un principe : celui qui travaille doit jouir du fruit de son travail. Il faut donc, comprend-il, développer une attitude de générosité, de reconnaissance et de don gracieux envers ceux et celles qui travaillent dur. C’est ce qu’il exprime au verset 14 : «Le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l’Evangile de vivre de l’Evangile.»

Ce principe est confirmé par les autres paroles de Paul dans ce même passage. Ainsi au verset 10, il explique : «Celui qui foule le grain doit avoir l’espoir de recevoir sa part» et au verset 13 : «Ne savez-vous pas que ceux qui assurent le service du temple sont nourris par le temple ?» Puis, après avoir énoncé ce principe, Paul donne l’application au verset 11 : «Si nous avons semé pour vos biens spirituels, serait-il excessif de récolter vos biens matériels», c’est-à-dire que le prédicateur mérite salaire, de même que le bœuf ne devait pas être muselé pour être nourri. Il applique ce principe à la situation des Corinthiens en leur demandant de payer ceux qui exercent le ministère de la Parole auprès d’eux.

En résumé, voici les différentes phases de l’approche principielle pour ce texte :

Comprendre le texte : Paul comprend la loi du bœuf dans son contexte, ce qu’elle signifie. On remarque, par analogie, qu’il exprime cette même idée par ailleurs.

Principe : L’ouvrier mérite salaire. L’ensemble du texte, de l’argumentation montre que la thématique est du domaine des moyens de subsistance («le manger et le boire») et pas d’ordre figuré. De plus, Paul parle bien précisément de ceux qui œuvrent au sein de l’Eglise. Il faut donc préciser encore davantage ce principe : l’ouvrier qui travaille pour l’Eglise mérite un salaire financier.

Actualisation pour l’église de Corinthe : Les Corinthiens doivent financer ceux qui leur prêchent l’Evangile.

Dans le raisonnement rapide de l’apôtre, les étapes intermédiaires du processus d’actualisation ne sont pas livrées et le résultat est directement exposé. La démarche de Paul dans les exemples cités est d’obtenir d’une ordonnance spécifique de Moïse un principe éthique plus général, puis de lui trouver une application contemporaine. Ceci montre que lorsque Paul s’inspire de la Torah, il le fait avec une liberté pleine d’audace. Cette liberté se fonde sur une vérité essentielle : il faut passer de la lettre à l’esprit, c’est-à-dire avoir une intelligence de la loi qui dépasse la lettre des préceptes pour en retenir seulement la signification profonde.

Maintenant que nous avons vu la démarche de Paul, nous devons mener à terme ce processus principiel en le faisant déboucher sur une actualisation pour notre contexte, notre société, selon les critères développés au chapitre précédent.

Actualisation pour aujourd’hui : payer correctement ceux et celles qui exercent des ministères pour l’Eglise, non seulement les docteurs mais aussi les autres ministères (relation d’aide, enseignement…) ; ne pas imposer le bénévolat à quelqu’un qui a besoin d’un revenu pour vivre (moniteur dans les colonies, plombier chrétien qui refait le système de chauffage de l’église), etc.

Prenons d’autres exemples de ce processus principiel, sans toutefois vouloir être exhaustif sur chaque texte cité en exemple.

 

2.   La balustrade de la maison (Deutéronome 22,8)

Comment actualiser ce passage du Deutéronome : «Si tu construis une nouvelle maison, tu installeras une balustrade autour de ton toit en terrasse pour que tu ne sois pas responsable de la mort de quelqu'un qui tomberait du toit».

Comprendre le texte : tout d’abord, le lecteur cherchera à comprendre ce que dit vraiment cette loi, sur quelle réalité culturelle elle repose. En l’occurrence ici, il s’intéressera à l’étude de l’architecture des maisons où il apprendra entre autre l’importance des toits-terrasses et de la vie en plein air dans ces régions.

Le principe : «agir de façon responsable pour la sécurité d’autrui dans notre sphère privée». Comme nous l’avons vu, plutôt que de formuler le principe sous forme de négation, qui pointerait uniquement vers des interdits, ici le principe, formulé positivement, incite à une grande créativité. De plus, il faut être précis dans l’énonciation du principe. C’est pourquoi le principe n’est pas seulement «agir de façon responsable» mais le lieu est précisé : «dans notre sphère privée». Précisons bien entendu, que si on doit veiller à la sécurité physique du prochain, à combien plus forte raison il faut faire attention à sa sécurité psychologique et spirituelle.

L’application : Rappelons qu’elle dépend du contexte propre ! Nous ne pouvons faire que des suggestions d’actualisations. Actualiser ce principe correspondra à mettre une clôture autour de sa piscine pour empêcher les enfants des amis ou des voisins d’y tomber ; ranger dans un placard inaccessible les produits toxiques ; sur un plan concernant la sécurité émotionnelle, l’actualisation consistera pour des parents à fermer leur porte quand ils ont des relations intimes, ou encore pour une femme, à s’éloigner d’un mari et père violent pour protéger sa sécurité et celle des enfants. Le fait d’avoir énoncé un principe assez précis mais pas exhaustif non plus, permet des actualisations variées au sein d’un même cadre délimité par le principe.

 

3.  Un Dieu d’ordre (1 Corinthiens 14)

Comment actualiser ce paragraphe de Paul sur la discipline ecclésiale et les dons spirituels de 1 Corinthiens 14 ?

Comprendre le texte : Seule l’exégèse de ce passage difficile nous permettra de comprendre de quoi il s’agit. Notons par exemple que l’interprétation du verbe laleô, parler (v.34) doit prendre en compte ce que Paul dit par ailleurs en 1 Corinthiens 11,5 où il évoque la femme qui prophétise pendant le culte. On devra donc s’orienter vers un des sens de laleô qui est «bavarder». Du coup, ce sur quoi porte l’interdit de Paul en 1 Corinthiens 14 est le bavardage intempestif et non la simple prise de parole. Il ne s’agit donc pas d’un impératif de «silence» complet mais d’un appel au calme.

Le principe : Paul indique lui-même le principe de son argumentation dans un verset du contexte : «Que tout se fasse convenablement et dans l’ordre». Comme nous l’avons mentionné, il faut être le plus spécifique possible dans notre généralisation. Nous préciserons donc ici : «Que tout se fasse convenablement et dans l’ordre dans votre vie d’église».

Applications de Paul : De ce principe, Paul retire trois actualisations pour les Corinthiens : que les femmes ne bavardent pas pendant le culte ; qu’il y ait interprétation à chaque fois que quelqu’un prophétise ; que l’on prie l’un après l’autre.

Application contemporaine : Elle dépend évidemment du type d’église pour lesquelles on cherche l’actualisation. A titre de suggestions, l’actualisation de ce principe pourrait être : se lever pour prier fort afin de s’entendre les uns les autres ; créer pour les parents avec de jeunes enfants un espace garderie dans une pièce insonorisée, avec un écran de télévision retransmettant ce qui se passe dans la salle principale ; expliquer au fil du culte ce qui va se passer pour que chacun, même nouveau-venu, comprenne ce qui se passe et participe de façon opportune ; etc.

 

II.   La recherche thématique

A.  Présentation

Jusque là, nous nous sommes demandés comment actualiser un passage. Or cette approche principielle est également utilisable pour réfléchir sur une thématique précise, pour déterminer ce que la Bible pense d’un sujet. Par exemple que dit la Bible sur l’euthanasie, l’éducation, la contraception, le mariage ou le divorce ? Surtout que, comme l’explique le théologien Bonhoeffer, «nous succombons sous une masse de questions éthiques concrètes et réelles, telle que l’histoire occidentale n’en a jamais connu.»

La démarche sera la suivante :

 

1.  Rassembler les textes sur le thème étudié

Bien entendu, il est des sujets qui ne sont même pas mentionnés dans la Bible comme «télévision» ou «boursicoter». Mais on s’efforcera de regrouper des textes ayant un rapport avec la problématique plus large à laquelle appartient ce sujet : pour les opérations en bourse, on s’intéressera à ce que la Bible dit de l’argent ou de la valeur du travail. Ou encore, pour les accidents de la route et la prévention routière, la réflexion se ramène en fait à la question de la responsabilité envers autrui. Et sur ce sujet, la Bible a un certain nombre de choses à dire comme le fait de ne pas prendre la vie d’un autre, tout en faisant la distinction entre un acte volontaire ou accidentel. Et si vraiment aucun texte ne semble traiter d’un problème, l’ensemble du témoignage biblique, compris dans son dynamisme d’ensemble, ne manquera pas d’aider à définir une orientation féconde.

Il est intéressant de choisir, si possible, des textes appartenant à différents genres littéraires : un récit, un psaume, une loi, un enseignement didactique, afin d’avoir une vue plus globale de la manière dont la question est abordée.

 

2. Comprendre chaque texte sélectionné en utilisant les différents outils présentés : analyse littéraire, étude des mots, prise en compte du contexte socio-culturel, analogie des Ecritures.

 

3. Rechercher le principe de chaque texte : soit dans le texte, soit dans son contexte.

 

4. Ordonner les résultats pour déterminer un principe général, synthèse de tous les autres. Pour permettre cet ordonnancement, voici un rappel de plusieurs règles. Tout d’abord, le lecteur privilégiera le principe le plus clair, les passages où le principe a été le plus évident. Il accordera aussi sa préférence à ce qui est répété au fil des textes et ce qui est enseigné directement, de façon didactique plutôt que par un récit ou un psaume. Enfin, il choisira ce qui est révélé le plus tardivement, avec l’éclairage du Christ.

 

5. Trouver l’actualisation

Dans la réflexion sur une thématique, une fois le principe étudié, son actualisation se trouvera en fonction des critères déjà évoqués : la motivation, la situation et les conséquences.

La tentation consisterait, au moment d’étudier un thème, à chercher à tout prix un texte qui s’y rapporte parfaitement et dit tout ce qu’il faut savoir à ce sujet ! Cela n’existe que très peu pour les questions d’actualité qui nous intéressent. Cela signifie qu’on ne peut faire l’économie de la réflexion. Cela signifie aussi qu’on ne doit pas prétendre trancher une question au nom de la Bible en deux mouvements. On envisagera d’abord l’ensemble des textes abordant le sujet, et pas seulement ceux qui le traitent directement.

 

B.  Un exemple : la lecture de la Bible en famille

Voilà un sujet dont aucun verset ne parle directement ! D’après certains, la lecture de la Bible en famille est non seulement bonne, mais elle se justifie bibliquement, et même, avec le «culte de famille», elle serait la forme du culte la plus ancienne. La lecture de la Bible en famille est-elle une pratique conseillée ou ordonnée par la Bible ? Que disent les textes bibliques de la responsabilité spirituelle des parents ? Comment éduquer ses enfants dans ce domaine ? Le débat n’est pas de savoir si une lecture en famille est profitable ou non, ou si je l’ai moi-même appréciée ou détestée, mais seulement de se demander qu’en dit la Bible. Suivons la démarche indiquée plus haut.

 

1.  Rassembler les textes sur le thème

Pour se faire une idée sur la question, voici une liste, non exhaustive, de textes provenant de différents genres littéraires :

* Quelques écrits didactiques :

- Ephésiens 6,4 : «Vous parents, n’exaspérez pas vos enfants mais élevez-les en les éduquant et en les conseillant d’une manière conforme à la volonté du Seigneur».

- 1 Thessaloniciens 2,11 : «Nous avons agi à l’égard de chacun de vous comme un père avec ses enfants : nous n’avons cessé de vous inviter, de vous encourager et de vous inciter à vivre d’une manière digne de Dieu qui vous appelle à son Royaume».

 

* Quelques écrits poétiques : 

- Deutéronome 32,7 : «Interrogez vos pères et ils vous diront» (par rapport à la fidélité de Dieu).

- Psaume 78,3-8 : «Ce que nous savons, ce que nos pères nous ont raconté, nous ne le cacherons point à leurs enfants ; Nous dirons à la génération future les louanges de l’Eternel, (..) afin que la génération suivante puisse l’apprendre et l’enseigner à son tour afin qu’ils placent leur confiance en Dieu».

 

* Quelques textes législatifs

- Deutéronome 6,7 : «Garde les commandements du Seigneur ; tu les inculqueras à tes enfants et tu en parleras chez toi dans ta maison et quand tu marcheras sur la route, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras».

- Deutéronome 6,20 : «Lorsque vos fils vous interrogeront sur le pourquoi de l’observance des commandements vous leur expliquerez…»

- Exode 13,8 sur le jour de la fête des pains sans levain : «En ce jour-là vous expliquerez à vos enfants la signification de cette fête à vos enfants. Que l’Eternel soit l’objet de vos conversations».

 

* Quelques récits

- Job 1,5 : Job fait venir ses enfants, déjà adultes, afin d’accomplir pour eux les rites de purification.

- Luc 2,46ss : Jésus discute avec les maîtres au Temple ; il avait reçu une éducation spirituelle et participait à la vie religieuse de sa communauté.

- 2 Timothée 1,5 ou 3,15 : Paul mentionne la foi qui habita la mère et la grand-mère de Timothée et le fait qu’il connaît les Ecritures depuis son enfance.

- Actes 16,33 : la conversion du geôlier et de sa famille.

Citons également des récits montrant des contre-exemples : Elie et ses fils (1 Samuel 2,12-36), les fils de Samuel (1 Samuel 8,1-5), Absalom, fils de David qui viole sa sœur Tamar (2 Samuel 13)…

 

2. Comprendre chaque texte sélectionné en utilisant les différents outils présentés.

Il serait trop long ici de présenter une exégèse détaillée de chacun de ces textes. Mentionnons toutefois un des éléments culturels et théologiques qu’une étude sérieuse devrait avoir mis en valeur : il y avait un amalgame dans l’Israël ancien entre racine identitaire et foi, histoire des ancêtres et témoignage de foi. Parler de l’histoire des ancêtres, c’était parler de Dieu ! De plus, rappelons la place centrale de la famille dans la vie de l’Israël ancien comme il a été montré au chapitre 6. Pour cette thématique, l’écart entre le rôle de la famille dans l’Ancien et le Nouveau Testament sera bien noté. Dans ce sens, on notera que la famille joue un rôle moins important dans la nouvelle alliance et que l’Eglise semble même prendre sa place dans certains textes.

 

3.  Rechercher le principe de chaque texte, selon l’approche principielle

Sans exposer le principe de chaque texte, on relève toutefois plusieurs constantes. Tout d’abord, personne n’a aucune garantie par rapport aux résultats de la transmission de la foi. Ceci est illustré notamment par les récits de contre-exemples. D’ailleurs, plusieurs textes dans la Bible soulignent la responsabilité individuelle de la décision d’appartenir au Christ. La foi ne s’hérite pas, elle ne se déclenche pas automatiquement ! En outre, l’environnement familial ou ecclésial peut favoriser l’éclosion de la foi. Le rôle essentiel des parents, comme celui de l’Eglise, dans la transmission de la foi est souligné en plusieurs occasions.

Ce que montrent aussi ces textes, c’est que les moyens utilisés pour cette instruction par les parents ou l’Eglise sont très variés : dialogue et questionnement, témoignage, pédagogie du récit-souvenir, importance du symbolique, participation aux rites… autant de moyens diversifiés, concrets et interactifs. La lecture de la Bible en famille n’est qu’un de ces moyens, en aucun cas elle n’apparaît pas comme une obligation biblique.

 

4.  Ordonner les résultats pour déterminer un principe général

Quel bilan faire de tous ces textes ? Le principe commun semble bien pointer vers le fait que la famille et l’Eglise sont des lieux de transmission de la foi où les enfants apprennent à vivre dans la présence de Dieu grâce à des moyens très variés.

Principe : Transmettre la foi par des moyens variés, concrets et interactifs

L’étude des textes par l’approche principielle nous a montré que la thématique de la lecture de la Bible en famille s’inscrit dans une réflexion beaucoup plus large de la transmission de la foi. De nombreux textes soulignent d’autres vecteurs possibles pour cette transmission de la foi. A côté de ceux déjà mentionnés, citons celui de l’exemple de la vie des parents et la nécessaire cohérence entre engagement de vie et croyances. Il s’agit d’être spirituellement naturel et naturellement spirituel.

 

5.  Trouver l’actualisation

Bien entendu, l’application de ce principe dépend de chaque famille ou chaque église. Voici seulement quelques propositions allant dans la continuité des moyens découverts au fil des textes bibliques : raconter plus souvent des histoires de héros contemporains de la foi pour utiliser les vertus du récit dans la transmission de la foi ; avoir davantage recours à la transmission de la foi par le rite en encourageant par exemple les fêtes anniversaires de dates d’événements spirituels importants, qu’ils soient personnels (jour de baptême…) ou historique (40 ans du discours de Martin Luther King…) ; multiplier les gestes symboliques lors des grandes fêtes pour mieux transmettre leur message, comme allumer les bougies de l’Avent ; profiter du moment où l’on regarde les informations en famille pour discuter avec ses enfants ; etc.

La réflexion sur une thématique grâce à la méthode principielle permet de renouveler nos conceptions ou traditions, parfois éloignées de ce que les textes disent vraiment.

 


Conclusion du livre « Les 10 clés pour comprendre la Bible »

Face à la nécessité d’actualiser les textes bibliques pour le lecteur contemporain, l’approche principielle semble constituer un élément de réponse valable. S’appuyant sur une étude approfondie des textes, elle réduit considérablement le danger de la subjectivité, notamment grâce à une plus juste compréhension des textes dans leur contexte social et culturel. Elle ouvre aussi une porte pour ceux qui se sentent enfermés par un texte devenu une prison pour eux, et qui pressentent que la vérité n’est pas là, dans cette prison, mais qui n’ont pas la connaissance pour en sortir. L’approche principielle semble être un bon chemin vers l’actualisation du texte biblique.

Ce serait une illusion de prétendre qu’un simple livre ou quelques règles permettent de comprendre tous les textes bibliques et de les appliquer aisément à toutes nos situations. Pour paraphraser Paul, nous ne connaissons la Bible qu’au travers d’un voile. Mais le but de cet ouvrage est de montrer une voie, d’ouvrir une porte pour faciliter la démarche d’actualisation des Ecritures du lecteur. «Aujourd’hui nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière obscure, mais alors nous verrons face à face ; aujourd’hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j’ai été connu.»

Nous avons vu les trois étapes qui composent cette approche principielle : comprendre le texte (4ème à 7ème clé) ; identifier le principe (8ème) ; proposer une actualisation (9ème)

La recherche de principes et d’actualisations grâce à cette approche est un processus long et difficile, nécessitant du calme et des heures d’écoute attentive du texte. L’utilisation d’une méthode, même efficace comme la méthode principielle, ne permet pas de faire l’économie d’un long labeur, de doutes, de tâtonnements avant d’arriver à quelques propositions, elles-mêmes toujours réformables. Toutefois, l’interprète n’accomplit pas cette tâche tout seul. L’Esprit de Dieu, celui-là même qui a inspiré les auteurs bibliques, l’aide à discerner la volonté de Dieu dans sa révélation.

 

Le rôle du Saint-Esprit

Nous avons présenté une panoplie d’outils permettant de comprendre le texte dans son contexte et d’en dégager un principe puis une actualisation. Comment concilier ce recours à de tels outils et le fait que le lecteur de la Bible peut se laisser guider par l’Esprit ?

L’œuvre du Saint-Esprit est double. D’abord il dispose notre cœur à accueillir comme vrai ce que nous allons découvrir dans la Révélation divine. C’est dans cet esprit que la liturgie réformée introduit une prière d’»illumination» avant toute prédication. Ensuite, il nous aide aussi à mieux comprendre un texte. Comme l’a dit Jésus : «Le consolateur, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit.»

Toutefois, il ne faut pas oublier deux autres vérités concernant le Saint-Esprit. Premièrement, dans la Bible il semble que l’Esprit ne fasse pas quelque chose à la place de quelqu’un si ce dernier aurait pu le faire lui-même ! Par exemple, bien que Luc ait été inspiré par l’Esprit pour rédiger son Evangile et les Actes, il s’est donné la peine de rassembler les textes et les témoignages authentiques des différents événements qu’il rapporte et de les compiler.

Et deuxièmement, ce que l’Esprit m’enseigne aujourd’hui doit être en conformité avec ce qu’il a enseigné alors, puisqu’il est le même hier et aujourd’hui. Pour vérifier cela, il me faut savoir quel sens l’auteur a donné à son texte. D’ailleurs, sinon, comment faire quand deux personnes ont un avis divergent sur un même texte ? Les deux prétendent «être inspirées» ! Comment trancher sinon en revenant au sens du texte lui-même ?

Laisser agir l’Esprit et utiliser une méthode sérieuse d’investigation des Ecritures sont deux choses parfaitement conciliables. Utiliser une méthode pour lire et actualiser l’Ecriture n’est pas diminuer l’autorité de celle-ci mais tenter d’appliquer en vérité cette autorité dans nos vies. La méthode, aussi élaborée soit-elle, ne remplace jamais le Saint-Esprit. Inversement le Saint-Esprit ne dispense jamais l’Eglise d’une lecture exacte et fidèle des textes scripturaires ni d’une réflexion sur les principes de cette lecture.

L’équilibre ne se trouve sur aucun des axes pris séparément. Une lecture du texte sans l’écoute de l’Esprit Saint risquerait de tomber dans un humanisme séduisant mais stérile. En revanche, une écoute du texte sans étude serait périlleuse car très subjective. La lecture d’un texte biblique doit s’appuyer sur ces deux vérités, dialectiquement.

On retrouve cet équilibre, cette tension, dans l’épisode de la conversion du haut fonctionnaire éthiopien. Etienne, devant la perplexité de cet homme face à un passage difficile des Ecritures, ne lui dit pas : «Tu n’as qu’à prier, tu recevras la réponse à tes questions, le Saint-Esprit t’assistera !» Non, il lui explique rationnellement les Ecritures, et en même temps, le Saint-Esprit ouvre son cœur.

 Le Saint-Esprit aime qu’on travaille un texte pour en chercher le vrai sens et il nous assiste. En dépit de ce que fait croire une interprétation erronée du passage : «De même, personne ne connaît les choses de Dieu, si ce n’est l’Esprit de Dieu», avoir l’Esprit ne suffit pas pour assurer une bonne compréhension du texte. Nous sommes tous faillibles et avons besoin de beaucoup de prudence, de respect et d’humilité en face du texte. Le Saint-Esprit ne nous a pas été envoyé pour justifier une arrogance à propos de nos certitudes.

Lorsque Jésus marche avec les disciples d’Emmaüs qui ne le reconnaissent pas, il aurait pu se révéler d’un coup à eux par un seul mot : «Voyez, c’est moi !» Au lieu de cela, il leur explique tout ce qui, dans les Ecritures, le concerne et ensuite, «leurs yeux s’ouvrirent», sous l’action du Saint-Esprit. Pour une bonne interprétation, outre la disposition spirituelle, la bonne volonté, il faut donc employer son intelligence, et ne pas hésiter à avoir recours à une approche structurée.

L’intelligence est un don de Dieu. Il n’y a qu’à considérer tous les passages des Proverbes qui en parlent ! Dans le même sens, les chrétiens de Bérée sont honorés car ils se donnent la peine de vérifier l’enseignement reçu. D’ailleurs le verbe grec utilisé pour décrire leur attitude envers la Parole, anakrinô, contient l’idée d’une investigation intensive pour découvrir le sens de quelque chose. C’est le terme employé pour décrire l’investigation judiciaire comme en 1 Corinthiens 4,3 : «Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous, ou par un tribunal humain. Je ne me juge pas non plus moi-même». On le retrouve en 1 Corinthiens 2,14 pour décrire la compréhension spirituelle d’un texte, preuve que ce n’est pas incompatible.

L’assistance du Saint-Esprit dans notre lecture de la Bible ne doit pourtant pas être synonyme de passivité de notre part ; elle s’accompagne d’une étude active qui fait usage de notre raison. L’illumination divine ne remplace pas l’effort humain. C’est dans cette optique qu’ont été présentés les différents outils exégétiques dans ce livre et que la lecture principielle a été proposée.

 

L’Autre du texte

Quel effet a la Bible dans notre vie ? Ses paroles sont-elles porteuses de culpabilisation morale, oppressantes ? Or, c’est fondamentalement le chemin du bonheur que trace la Bible, un parcours libérateur qui suit une belle ligne, de la libération d’Egypte à la liberté en Christ. Le but de la démarche présentée dans ce livre, c’est de permettre au texte de s’offrir et de libérer son parfum de vie ; c’est de lui permettre de nous rencontrer dans nos cheminements personnels, et de nous faire entendre la voix du Créateur qui veut faire de nous des Sujets du Verbe.

La lecture des Ecritures, inspirée et inspirante, devrait conduire à cela. Sommes-nous serviteurs du texte ou ses esclaves ? Suivons-nous la lettre ou l’esprit du texte ? Les textes de la Bible sont-ils pour nous des paroles de condamnation qui mènent à la mort, comme les mots que Pilate grave dans le bois de la croix ? Ou bien sont-ils porteurs de vie, ouvrant un avenir à chacun, comme les paroles que Jésus écrit sur le sable pour libérer une femme que l’on accusait par une lecture négative du texte ?

Toutefois, choisir de se baser non sur la lettre mais sur l’esprit des Ecritures, est plus insécurisant car c’est une invitation à la réflexion sans cesse renouvelée, loin de tout raccourci et du prêt-à-penser. C’est faire le choix de redonner à l’Ecriture sa juste place. La plus grande tentation pour les chrétiens face au texte est de vouloir le sacraliser, lui donner le statut de norme ou magistère, bref de déifier la Bible. Or la Bible n’est pas la quatrième personne de la trinité ! Le danger n’est pas qu’on risque de trop respecter la Bible, mais que ce respect soit mal orienté. Le risque serait d’accorder quelque valeur à l’Ecriture en dehors de Christ et de substituer la Bible à Christ et au Saint-Esprit, les seuls vrais guides.

Pour éviter de tomber dans cette «bibliolâtrie», il faudra toujours y rechercher le Christ, ne pas séparer le livre de la personne du Christ. Dieu n’envoie pas un livre, il envoie son Fils, Parole vivante. La révélation n’est pas un livre, elle est une personne, Jésus de Nazareth à laquelle tout le livre nous renvoie. On dénature le projet de communication divin en lui enlevant son véritable objectif, celui de la rencontre entre Dieu et l’homme. L’erreur consiste à prendre la Bible comme une fin en soi. Pour le christianisme, la Parole n’a pas été faite livre, la Parole a été faite chair.

La Bible n’est pas avant tout un code d’éthique mais une bonne nouvelle, une rencontre. A la question que pose le lecteur à la Bible : «Que dois-je faire ?» doit succéder celle que la Bible lui pose : «Qui es-tu, toi qui m’interroges ?», «Quelle est ta relation avec le Tout-Autre au delà du texte ?»


ANNEXE

L’évolution de l’exégèse aujourd’hui

I.  Présentation

Pour celles et ceux qui souhaiteraient mieux connaître la nature des recherches exégétiques actuelles, nous présentons ici un bref panorama de quelques outils couramment utilisés par les spécialistes. Ces outils constituent une autre façon d’étudier la Bible, bien distincte de l’approche principielle présentée dans ce livre. Ils entrent dans une démarche d’investigation du texte appelée «critique». Ce terme est ici à considérer non dans le sens de scepticisme mais d’une analyse scientifique et méthodique. Il s’agit ici en quelque sorte d’avoir une lecture «savante» de la Bible. La plupart de ces outils appartiennent à la méthode historico-critique.

Comme son nom l’indique, cette méthode présente deux caractéristiques principales qui en font sa spécificité :

-L’aspect historique : le lecteur utilisant cette approche étudie le contexte historique dans lequel est enraciné un texte ancien ; il se penche aussi sur les processus historiques de production de celui-ci.

-L’aspect critique : le lecteur opère à l’aide de critères scientifiques aussi objectifs que possibles, avec les mêmes outils d’interprétation que pour n’importe quelle œuvre littéraire. La raison sert de guide.

Envisager le texte de façon critique revient à le soumettre à différents outils que nous présentons ici, d’une manière assez succincte, alors que chacun de ces outils représente en soi un champ d’investigation immense. Ces approches sont tout à fait praticables simultanément sur le texte. Toutefois, elles demandent chacune des compétences tellement pointues qu’il est très difficile de les pratiquer sans formation ou sans recours à des ouvrages spécifiques de spécialistes.

Ces outils d’une lecture critique de la Bible sont autant de ressources précieuses permettant aux spécialistes une plus juste compréhension des textes bibliques.

 

II.   Les différents outils d’une lecture critique

Les trois premiers dépendent directement de la méthode historico-critique alors que les derniers relèvent d’une orientation sensiblement différente.

 

1.  La critique textuelle

Pratiquée depuis longtemps et utilisée par la grande majorité des exégètes de toutes dénominations, cet outil vise à établir le texte le plus en conformité possible avec l’original. Pour cela, les spécialistes comparent les différents «témoins» du texte : les manuscrits (sur papyrus ou parchemins) ; les anciennes versions de la Bible (arménienne, éthiopienne, Septante, syriaque…) ; les citations de ces textes faites par les auteurs anciens, notamment les Pères de l’Eglise.

Car la réalité est que nous ne disposons d’aucun original des textes bibliques. Les manuscrits les plus anciens du texte biblique que l’on ait découverts et comprenant quasiment la Bible en entier, ne remontent qu’au 4ème siècle de notre ère. Lorsqu’on compare l’ensemble de ces témoins de textes bibliques découverts en différents endroits et datant de périodes très échelonnées, on constate qu’il existe des divergences entre eux. L’objet de la critique textuelle, face à une différence entre les manuscrits, est d’établir, par un travail de comparaison et suivant des règles précises, la variante (le terme technique est «la leçon») qui semble être la plus fidèle à l’original.

La plupart de ces variantes entre manuscrits sont de simples erreurs de copistes, des mots répétés ou omis, voire des lignes sautées ou doublées, des lettres se ressemblant, confondues. Parfois il s’agit aussi de corrections délibérées du copiste assez faciles à repérer. Ces variantes ne portent la plupart du temps pas à conséquence et il est possible dans bon nombre de cas de se faire une idée assez juste de ce qu’a pu être le texte original. D’ailleurs les traductions de la Bible que nous utilisons couramment s’appuient grosso modo sur le même texte hébraïque ou grec. Mais il existe encore des passages où les discussions se poursuivent et où il est difficile de trancher.

Une question brûlante se pose alors au lecteur biblique : le texte de la Bible telle que nous le possédons aujourd’hui est-il fiable ? Oui ! Comparé aux autres œuvres de la littérature classique grecque ou latine, le texte biblique se trouve dans une situation étonnamment favorable de par le nombre et la qualité des manuscrits. Le fait est que la transmission du texte au cours des siècles a été particulièrement fidèle. La découverte des fameux rouleaux de Qumran a mis à jour des manuscrits plus anciens d’un millénaire par rapport à ceux que les chercheurs possédaient. Or les divergences entre tous ces manuscrits sont minimes. La transmission a été l’objet des plus grand soins.

En réalité, cette absence du texte d’origine peut être perçue comme providentielle. Elle évite une sacralisation de l’écrit parmi les chrétiens. C’est bien l’esprit du texte et non la lettre de tel document que les chrétiens recherchent.

 

2.  La critique des formes ou encore la critique du genre littéraire ou l’histoire des formes. Il s’agit d’identifier à quel genre littéraire tel texte appartient. Nous l’avons dit, un genre littéraire désigne la forme que prennent des textes similaires : parabole, hymne poétique, texte de loi, généalogie… Cette critique s’appuie sur un inventaire et une description des nombreuses formes stéréotypées que suivent les textes bibliques. L’étude de ces différentes formes, avec un accent particulier sur le langage employé, permet de savoir comment prendre le texte, quel effet est recherché et de ne pas se méprendre sur l’intention de l’auteur.

 

3.  La critique ou l’histoire des traditions

Elle consiste à étudier quelle influence les traditions des civilisations voisines d’Israël ont eu sur la tradition biblique. On observe en effet des liens de parenté indéniables, tant dans la forme que le contenu, entre certains textes anciens et des textes bibliques. Cette critique des traditions rappelle que les auteurs bibliques n’ont pas créé de toutes pièces un modèle littéraire. Ils se sont servis de formes littéraires utilisées par leurs contemporains pour faire passer leur message. Un peu comme si quelqu’un prêchait aujourd’hui sur Internet en utilisant les formules stéréotypées propres à ce média. Mais si la critique des traditions souligne l’enracinement historique des auteurs de la Bible, du coup, elle fait aussi ressortir l’originalité, la spécificité de leur message.

Les outils présentés jusque ici appartiennent à ce qu’on appelle la méthode historico-critique.

Mentionnons brièvement deux autres grilles de lecture historico-critique  : la critique (ou l’histoire) de la rédaction et la critique des sources. La critique de la rédaction s’intéresse à l’étude des étapes et des visées de la rédaction, c’est-à-dire au travail de l’éditeur, du rédacteur du texte final. Avec la critique des sources, le lecteur recherche les antécédents du texte, sa «source» : à quelle unité littéraire préexistante au texte appartient le texte étudié ? Cela se pratique surtout pour les textes dont on a plusieurs versions, des parallèles, notamment les Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc).

Mais d’autres grilles d’analyse permettant aussi une lecture critique poussée du texte se sont développées plus récemment. Ce sont des méthodes d’interprétation du texte dites synchroniques, c’est-à-dire qui se concentrent sur l’étude du texte biblique tel qu’il se donne à lire dans son état final.

 

4. L’analyse rhétorique essaie d’identifier dans les textes du Nouveau Testament des artifices oratoires, des figures de style empruntés à la rhétorique classique gréco-latine. Cette approche a révélé notamment à quel point Paul utilise souvent cet art de la rhétorique dans ses écrits pour mieux convaincre ses lecteurs et mettre en valeur son message. L’analyse rhétorique permet par exemple, face aux phrases particulièrement longues de Paul et son développement de pensée dense et imbriqué, de discerner sa pointe principale.

 

5. L’analyse narrative ou «narratologie» se concentre sur la façon dont les récits sont présentés au lecteur en se demandant quel effet l’auteur voulait produire en racontant de telle façon l’histoire rapportée. Elle étudie par exemple les agencements des événements, la façon qu’a le narrateur de commenter en aparté une action avec humour ou jugement, les silences volontaires sur un aspect de l’intrigue… Cette lecture s’appuie sur le fait que tout texte biblique est un acte de communication délibéré d’un auteur à ses lecteurs et que celui-ci emploie de nombreuses stratégies pour atteindre son objectif.

 

6. L’analyse sémiotique ou structuralisme souligne que chaque texte est un tout, structuré par des arcanes identifiables et mettant en valeur le sens. Cette lecture vise donc à identifier l’architecture de surface du texte car la structure supporte souvent le sens et met en valeur une idée. Elle repère entre autre les inclusions, chiasmes, pointes émergentes, répétitions, synonymies ou antithèses.

 

7.  Les approches socio-historiques

Ces tentatives de lire le texte biblique en recourant à des méthodes et modèles empruntés aux sciences sociales sont diverses : lecture anthropologique, qui a surtout porté sur l’étude du patriarcat ; lecture sociologique étudiant par exemple le rôle de la religion dans la société israélite ; lecture psychanalytique… Ces approches liées aux sciences humaines ont offert d’immenses découvertes sur les personnages bibliques, leur interaction et leur évolution, leur milieu, nous les rendant bien plus familiers et par là-même permettant une meilleure appropriation du texte par le lecteur.

 

III.   Les limites de ces outils critiques

Si les bénéfices de tous ces outils critiques sont certains, ils présentent également des faiblesses. La lecture critique présente le défaut de sa qualité : si elle excelle dans la connaissance de l’aspect humain de la révélation, elle a en revanche tendance à réduire le texte biblique à cette dimension. Elle oublie parfois l’aspect révélationnel des Ecritures, en considérant la Bible comme n’importe quel autre livre étudiable. Or on ne dissèque pas un cadavre comme on opère un homme vivant ! Selon que l’on considère la Bible comme parole vivante ou comme recueil de textes anciens à étudier, l’approche et les résultats ne seront pas identiques.

Le risque de la démarche critique serait de trouver le miraculeux plutôt suspect et de vouloir trouver à tout prix une explication rationnelle à tout événement biblique. Ce n’est plus alors l’étude de la révélation, mais une reconstruction en des termes «acceptables».

De plus, ces grilles de lecture ont tendance à être peu sensibles aux questions d’actualisation du texte. Toute l’attention se porte sur l’origine, la forme, le contexte du texte et moins sur le sens voulu pour nous aujourd’hui.

Ce danger d’une certaine stérilité ou sécheresse se fait d’autant plus ressentir que la plupart de ses outils sont assez complexes à manier. Les résultats demandent une grande expertise pour être compris et le danger est de sombrer dans des débats de spécialistes auquel le lecteur de la Bible n’est pas en mesure d’avoir accès.

Pour finir, un dernier défaut de ces lectures serait la tendance de chaque outil mentionné de vouloir être appliqué sur tous les textes en toutes occasions. Par exemple il serait inapproprié de vouloir à tout prix chercher une explication psychanalytique à chaque fait et geste rapportés dans la Bible même si cette grille de lecture apporte des éclairages importants pour certains textes particuliers. De même, tous les textes ne peuvent être étudiés du point de vue de la rhétorique ou de la narratologie. L’utilisation d’un de ces outils ne doit pencher vers l’exclusivisme et empêcher le recours aux autres outils.

 

En bref

Une lecture uniquement scientifique du texte biblique risquerait de passer à côté de l’essentiel : nourrir la foi et la vie du lecteur. Toutefois, en dépit de certaines limites présentées ici, un rejet des outils d’une lecture critique serait une erreur dommageable pour comprendre les Ecritures. Le lecteur-chercheur est donc invité à développer une lecture critique du texte, en donnant à ce terme son sens premier : le souci de prendre au sérieux les textes.

 

Bibliographie

COMMISSION BIBLIQUE PONTIFICALE, L’interprétation de la Bible dans l’Eglise ; allocution de Sa Sainteté le pape Jean-Paul II et document de la commission biblique pontificale, Cerf, 1994
Roland MEYNET, Lire la Bible, Flammarion, 1996
Stephen MILLER et Robert HUBER, The Bible. A History. The Making and Impact of the Bible, Lion, 2003
Daniel MARGUERAT, Yvan BOURQUIN, Pour lire les récits bibliques, Labor et Fides/Novalis/Cerf, 1998
L.VAGANAY et C.B.AMPHOUX, Initiation à la critique textuelle du Nouveau Testament, Cerf, 1986
R.DUPONT-ROC, P.MERCIER, Les manuscrits de la Bible et la critique textuelle, Cahiers de l’Evangile N°102
A.ROBERT et A.FEUILLET, Introduction à la Bible I et II, Desclée, 1959
F.F BRUCE, Les documents du Nouveau Testament, peut-on s’y fier  ?, Telos, 1977

 

Quelques livres pour aller pour loin

Alexandre WESTPHAL, Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Empreinte Temps Présent, 2003
Xavier LEON-DUFOUR, Dictionnaire du Nouveau Testament, Seuil, 1976
Alan MILLARD, Des pierres qui parlent. Lumières archéologiques sur les lieux et les temps bibliques, Excelsis, 1998
Eric LUND et P.C.NELSON, Herméneutique. Comment interpréter la Bible, Vida, 1985
Gordon FEE et Douglas STUART, Un nouveau regard sur la Bible. Un guide pour comprendre la Bible, Vida, 1990
Gleason ARCHER, Introduction à l’Ancien Testament, Emmaüs, 1978
Concordance des Saintes Ecritures d’après la version Segond et synodale, Société biblique de Genève et du canton de Vaux
Les commentaires Edifac sur différents livres de la Bible.
 

 



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